Le XIXe siècle mauricien n'a guère l'âme romanesque.On aime pourtant raconter des histoires, et vers la fin du siècle, les journaux sont pleins de " scènes populaires ", d'" historiettes ", de " contes ", d'" histoires créoles ", d'" esquisses historiques " - bref, de récits courts, hésitant entre le conte ou la nouvelle, à l'image de ce qui se publie à l'époque dans la presse de France ou d'Angleterre.Ces textes brefs, dont la qualité littéraire est au demeurant fort inégale, insistent, par le décor, les notations de traits culturels, l'insertion de fragments de dialogue en créole, sur leur appartenance mauricienne.Une publication récente (Vicram Ramharai, Anthologie des récits courts du XIXe siècle à Maurice, 1989) a permis de mesurer leur intérêt pour une réflexion sur la construction de la personnalité mauricienne.
Lélio Michel (sous le pseudonyme de Blaise) a rassemblé deux volumes de ses contes et récits brefs ( Pages oubliées, 1901 ; Pages nouvelles, 1905) : beaucoup de bons sentiments et quelques notations pittoresques dans l'évocation de superstitions créoles (de l'émotion aussi pour décrire le terrible cyclone de 1892).
Le roman autobiographique d'Évenor Mamet ( Petit Paul, 1914) est sans doute plus intéressant, moins en lui-même (le récit reste très conventionnel et tout débordant de piété molle) que par le débat que Léoville L'Homme ouvre dans la préface qu'il lui donne. Le poète mauricien s'en prend à un manifeste de Pierre Mille, ancien fonctionnaire colonial à Madagascar et auteur de romans inspirés par cette expérience malgache, qui avait publié dans le Tempsdu 19 août 1909 un article sous le titre " Le Programme de la Littérature coloniale ". Contre la primauté de la couleur locale, des évocations de légendes et de mœurs étranges, que prônait Pierre Mille, Léoville L'Homme revendique pour les écrivains " coloniaux " le droit à l'intimité : il n'est pas défendu aux Créoles d'avoir un cœur qui ressemble aux cœurs des Français ou des Chinois. Le romancier créole a donc le droit de peindre l'intériorité d'une âme, les rêveries et les souffrances morales d'un adolescent...C'est toute la question de l'exotisme qui est ainsi posée.