L' Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, préparée par Léopold Sédar Senghor, paraît en 1948. Comme son titre l'annonce, elle fait belle part aux poètes malgaches : elle en introduit trois, c'est-à-dire autant que les poètes représentant tout le continent africain !Madagascar est donc consacré comme une grande terre de poésie par cet ouvrage, qui ouvre une ère littéraire nouvelle pour les pays qui sont alors colonies françaises.Les trois Malgaches mis à l'honneur sont Jean-Joseph Rabearivelo, bien sûr (les poèmes cités par Senghor vont longtemps être les seuls que l'on puisse lire du poète malgache, hors de son pays), Flavien Ranaivo, qui vient de publier plusieurs textes dans des revues de Madagascar et une plaquette de poésie à Tananarive, et Jacques Rabemananjara, dont une petite note introductive de Senghor rappelle sobrement qu'il est alors, depuis près d'un an, enfermé dans une prison.
La jeune revue Présence africaine, qui commence alors à paraître, donne régulièrement des poèmes de Jacques Rabemananjara. C'est, dès le n° 2 (janvier 1948), l'émouvant " Chant XXII " (plus tard rebaptisé " Complainte "), protestation d'innocence et lamentation douloureuse ( Mornes, si mornes ces quatre murs !/La mort imprègne terre et pierre/d'une sueur d'outre-planète...). La même année, le n° 5, le n° 6 font entendre à nouveau la plainte discrète de l'emprisonné (dans l'étau double/du roc et de la solitude).
En 1948 aussi paraît une plaquette, d'une sobre élégance, publiée par le soin d'un comité des amis du poète et contenant un long poème, Antsa, qui leur est parvenu de la prison de Tananarive. Jacques Rabemananjara a plusieurs fois raconté les circonstances dramatiques qui ont suscité l'écriture de ce poème :Le gardien-chef de la prison venait de nous annoncer qu'on allait dans deux jours nous faire fusiller sur la place publique, au Zoma, en plein centre de Tananarive.Une émotion me dicta une sorte de testament destiné à ma fille.Caché dans la cellule, découvert par les geôliers, le manuscrit reçut finalement l'autorisation d'être communiqué aux amis du prisonnier.Par ce texte tout frémissant, Jacques Rabemananjara s'imposait comme l'un des grands chantres de la résistance à l'oppression.Ses poèmes de douleur, de désespoir et de révolte ont été lus avec ferveur par une jeunesse impatiente de rompre avec la dépendance coloniale.Le procès inique intenté aux parlementaires malgaches, à la suite du soulèvement de 1947, avait suscité l'indignation de la frange progressiste de l'opinion française.Les poèmes de Jacques Rabemananjara sont reçus comme les proclamations d'innocence d'un peuple justement révolté.François Mauriac, dans la préface qu'il écrit pour la réédition du poème Antsa, célèbre ce cri que l'amour et la douleur arrachent à un fils de Madagascar. Il s'indigne du sang injustement répandu [que] la terre ne boit paset se félicite que le pont de paroles, lancé par le poète malgache par-dessus ce fleuve sinistre, offre malgré tout l'espoir d'une patrie commune.
Ces circonstances violentes et douloureuses de 1947 conditionnent l'écriture poétique de Jacques Rabemananjara.C'est dans l'urgence de l'événement qu'il se révèle grand poète.La force de ses textes est comme multipliée d'avoir été écrits entre les murs d'une prison.Ses premiers et fervents lecteurs n'entendent pas seulement le cri d'un homme enfermé, mais la protestation d'un peuple, et, au-delà, le soulèvement de toutes les victimes de la colonisation qui veulent briser leurs chaînes.Jacques Rabemananjara, condamné et emprisonné pour son activité politique, lançant ses poèmes comme autant de messages d'espoir par-dessus les murs de la prison (l'indication de date et de lieu d'écriture - " Prison civile, Tananarive, 12 juin 1947 " ; " Prison militaire du Fort-Voyron, Tananarive, 28 mars 1948 " ; " Maison de force, 12 mars 1950 " - fait partie intégrante du poème et lui donne sens) apparaît tout à fait naturellement comme le poète exemplaire de la décolonisation.
Cette image du poète malgache est juste, nul ne le contestera.Mais elle tend à l'enfermer dans une esthétique militante et à occulter le projet poétique qui commande son œuvre depuis ses premiers essais.Car, s'il est vrai qu'il a découvert dans l'enthousiasme que les mots pouvaient devenir ces " armes miraculeuses " qu'évoque l'Antillais Aimé Césaire, il n'en est pas moins resté fidèle à une conception de la poésie comme rituel initiatique, épreuve et révélation en même temps.Et cette visée poétique n'est jamais absente des grands poèmes militants.