L'île naît de l'exil : une île déserte entre dans l'Histoire quand quelques uns abandonnent leur pays d'origine pour s'installer sur une terre nouvelle, étroite et lointaine.L'isolement insulaire avive alors le souvenir des pays d'avant.Le " francotropisme " comme les retours littéraires à l'Afrique et à l'Asie disent à quel point la société mauricienne est marquée par un tel exil originel et fondateur.
Mais quand, symétriquement, certains cèdent à l'appel de la mer et quittent l'île pour d'autres séjours, le sentiment d'exil s'inverse.C'est l'île alors qui devient le pays perdu.Et le nouvel exilé, dans son errance, rêve de retour à l'insularité maternelle...
La littérature mauricienne s'est nourrie de ce jeu des exils en miroirs.On peut supposer que si Paul et Virginies'est inscrit comme naturellement dans la mythologie insulaire, c'est, entre autres, parce que le roman de Bernardin de Saint-Pierre s'articule, lui aussi, sur le motif de l'exil. Exil des deux mères dans une île presque déserte- redoublé par leur retraite dans l'asile cachéde quelque gorge de montagne. Exil ensuite de Virginie, qui quitte l'île de France pour l'Île-de-France.Mais cet éloignement lui est insupportable.Mal du pays, désir de retour : la nostalgie conduit la jeune fille vers la mort.Tout se passe comme si l'insulaire Virginie devait mourir d'exil... (1)
L'exil suscite l'écrivain.On l'a déjà constaté sur plusieurs exemples.Ainsi est-ce le séjour parisien et la distance du pays natal qui incitent Charles Castellan à rimer les poèmes des Palmiers(1832). Et c'est peut-être dès ses années d'étudiant en France et en réaction à la nostalgie que Charles Baissac médite de se consacrer à l'étude du parler créole.
Mais il arrive que l'exilé paraisse oublier son île natale en s'installant dans le pays d'accueil.Tel Félicien Mallefille (1813-1868), qui devient à Paris romancier et surtout auteur dramatique à succès.Au moment de la Révolution de 1848, il s'engage au service de l'idéal républicain et le Gouvernement provisoire l'envoie à Lisbonne, pour faire reconnaître la République française par les autorités portugaises.Il est donc parfaitement intégré dans le mouvement de la société française.Il reste cependant encore rattaché à Maurice par quelques liens profonds : brossant son portrait, le journaliste parisien Jules Claretie le distinguait par ce qu'il appelait je ne sais quelle vivacité créole. Et l'on se rappelle que Mallefille a probablement joué un rôle essentiel dans la préparation du Georgesd'Alexandre Dumas, pour donner au roman sa " matière " mauricienne.
Il est sans doute impossible de se détacher totalement de l'île natale.À la fin du siècle, Jean Blaize (1860-1937), auteur de nombreux poèmes et romans, maintient un discret contact intellectuel avec Maurice qu'il avait pourtant quittée très jeune.Il suit attentivement, depuis Paris, la carrière de Léoville L'Homme.Paul Piat (1889-1971), auteur de poèmes mélancoliques, sagement baudelairiens ( Inquiétudes, 1929), honore son île natale par le succès de sa poésie(cette formule, de J. J. Waslay Ithier, l'historien de la littérature mauricienne, suggère que le cordon ombilical ne se rompt jamais et que l'île mère conserve toujours un regard attendri pour ses fils prodigues, qui dilapident leur talent à tous les vents de l'exil).
Certains des animateurs de la campagne pour la rétrocession de l'île Maurice à la France s'installent définitivement dans leur patrie rêvée, comme Anatole de Boucherville (1848-1924), ancien secrétaire de la Société d'Émulation Intellectuelle, quand il constate, en 1921, l'échec du mouvement dont il avait été à Maurice l'un des plus ardents partisans.Hervé de Rauville (1858-1935), fixé en France dès 1886, l'un de ses plus fidèles soutiens à Paris, y avait publié des essais historiques et politiques ( L'Île de France légendaire, 1901, et L'Île de France contemporaine, 1909) et des romans de mœurs créoles ( Âmes exotiques, 1927) ou du terroir français ( Gentilshommes en sabots, 1927).
Si les " rétrocessionnistes " choisissent l'exil vers la métropole de leurs origines, un mouvement inverse s'observe dans le retour à Maurice de ceux qui, nés loin de l'île, ont le désir d'y retrouver leur ascendance.Paul-Jean Toulet, né à Pau, veut parfois se souvenir qu'il a été conçu à Maurice.Et les Mauriciens reconnaissants ornent de son buste le jardin de l'Hôtel de Ville de Curepipe.
À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, les voyages ont cessé d'être des aventures, l'île s'est rapprochée (à quelques heures de vol) des grandes capitales mondiales, on ne part plus sans espoir de retour avant des mois ou des années.Pourtant, la grande pulsion contradictoire de l'exil commande encore une part essentielle de la littérature mauricienne, de Loys Masson à Édouard Maunick, de Marie-Thérèse Humbert à Jean Marie G.Le Clézio.Mais ce qui définit cet exil, c'est moins la situation objective de l'écrivain éloigné de son lieu d'appartenance que l'errance de son écriture.Indécision du point d'application des textes, nomadisme des imaginaires : l'écriture voyage d'île en exils et ramène à l'île ceux qui croyaient l'avoir quittée pour toujours.