Sans marquer une rupture brutale, la Seconde Guerre mondiale accentue une évolution déjà entamée.La littérature va cesser d'être le domaine réservé des Franco-Mauriciens et de quelques créoles.L'île se découvre et s'assume dans sa pluralité culturelle.
Jusqu'alors, le " francotropisme " apparaissait comme l'attitude mentale inévitable des intellectuels mauriciens.Il ne semblait pas d'ailleurs y avoir contradiction entre francotropisme et sentiment d'appartenance mauricienne : c'est parce que je me revendique comme Mauricien que je réclame en même temps ma part de l'héritage culturel français.L'évolution de l'île, démographique, économique, politique, va peu à peu faire changer les mentalités.Le poids grandissant de la communauté indo-mauricienne entraîne une réévaluation de son apport culturel.La décolonisation, l'amarrage de l'île Maurice à des entités de regroupement politique africain invitent à magnifier sa part de négritude : en 1977, année où l'île Maurice assure la présidence de l'Organisation de l'Unité Africaine, le gouvernement fait éditer une anthologie présentant la littérature mauricienne sous l'éclairage africain (Mauritius Anthology of Literature in the African Context).
Les Mauriciens se tournent vers la pratique littéraire d'autres langues que le français : non seulement l'anglais et les langues indiennes, mais aussi le créole qui se charge de fortes valeurs affectives (et politiques).La culture mauricienne ne peut plus être tenue pour un bourgeon lointain de la culture française : on cherche à définir sa spécificité, dans l'entremêlement des cultures d'origine, par la création d'une créolité originale, en l'insérant dans un ensemble régional " indianocéanique "...
Certes, ces tendances se manifestaient déjà auparavant : Robert-Edward Hart (contrairement à Clément Charoux, simple observateur de figures indiennes pittoresques) avait eu l'ambition de capter la spiritualité déposée par l'Inde sur Maurice et il avait modulé, l'un des premiers, le thème de la " mer Indienne ", lieu de rencontres et d'heureux métissages.À partir des années 1950, le francotropisme est balayé : il ne survit plus que sous la plume de quelques nostalgiques.
Les conditions matérielles de la vie littéraire se transforment elles aussi.L'impression des livres devient plus coûteuse, les publications à compte d'auteur parfois moins soignées.Il n'existe plus dans l'île de revue littéraire d'envergure (comme L'Essor, qui a marqué la première moitié du vingtième siècle).Les rares tentatives avortent au bout de quelques numéros.La vie littéraire trouve asile dans les pages spécialisées des quotidiens et des hebdomadaires (L'Express, fondé en 1963, jouera de ce point de vue un rôle essentiel).Mais des " pages littéraires " ne remplacent pas une revue : elles donnent des comptes rendus, des entretiens, parfois des débats et polémiques - elles ne peuvent guère publier des textes.Les écrivains mauriciens ne disposent donc pas, chez eux, de véritable maison d'édition, et ils n'ont plus de périodiques pour donner leurs œuvres à lire au public naturel de leurs compatriotes.La fondation des Éditions de l'Océan Indien facilite la publication de quelques ouvrages, mais il s'agit d'une politique d'aide à l'édition plus que d'une véritable maison d'édition.
En revanche, le développement des transports aériens tend à réduire l'isolement et l'éloignement insulaires.Chercher un éditeur en Europe devient moins problématique.Une des belles revues mauriciennes des dernières années, L'Étoile et la Clef, fondée par trois poètes, Jean-Claude d'Avoine, Raymond Chasle et Joseph Tsang, est éditée en 1976 à Bruxelles.Quelques écrivains mauriciens se tournent vers les Nouvelles Éditions Africaines de Dakar (Léopold Senghor y préface une anthologie de Malcolm de Chazal) ou d'Abidjan (la jeune romancière Ananda Devi y donne son second roman).
Beaucoup de Mauriciens choisissent de s'exiler et beaucoup d'exilés choisissent la littérature comme mode de retour à l'île.Bien plus que dans les périodes précédentes, la littérature des exilés constitue une des composantes essentielles de la littérature mauricienne.
Alors qu'à la Réunion, à partir de la fin des années 1970, l'activité littéraire est soutenue par un important effort institutionnel (d'aide à l'édition, notamment), les écrivains mauriciens continuent d'être condamnés au bricolage éditorial.Cependant, l'école s'intéresse de plus en plus au patrimoine littéraire national : des œuvres d'auteurs mauriciens sont recommandées dans les programmes scolaires.L'Association Mauricienne des Enseignants de Français publie des documents (bibliographies, recueils de textes et d'études) pour aider les professeurs dans l'exploitation pédagogique de ce trésor littéraire.C'est de plus en plus souvent à travers ces textes que les jeunes Mauriciens peuvent prendre conscience de leur identité culturelle.