Il existe déjà des études particulières - certaines tout à fait remarquables -, consacrées aux littératures des îles de l'océan Indien : présentation de la production d'ensemble d'une île ; analyse des développements d'un thème ou d'une forme ; monographie d'un écrivain ; radiographie d'une &Oelig;uvre spécifique.Mais il n'existe pas de panorama général, ni de réflexion tentant de saisir les connexions, les parallélismes d'évolution, les courants d'influence, les migrations d'images, les échanges divers qui constituent en archipel littéraire la dispersion insulaire de l'océan Indien.Le présent ouvrage se propose de remédier à cette lacune, en brossant le tableau d'ensemble des littératures de chaque île, en suggérant les nécessaires mises en relation, en élargissant la perspective à toutes les productions littéraires.
Le français sera notre moyen d'accéder aux îles : on verra qu'il y est largement pratiqué et que partout il a été et est encore utilisé comme langue littéraire.Mais nous ne nous contenterons pas de dessiner les contours d'une littérature francophone de l'océan Indien.Car il est impensable de s'enfermer dans une seule langue.Nous indiquerons donc les bifurcations possibles, les ouvertures souhaitables vers des pratiques littéraires en d'autres langues : créole, comorien, malgache, etc.
Certes, toutes les provinces, toutes les langues littéraires de la région n'ont pas encore été explorées exhaustivement.Il reste encore des blancs sur la carte littéraire des îles.Par ailleurs, une partie de la documentation demeure d'accès difficile, quand on ne maîtrise pas toutes les langues de la région.Cependant, il nous semble qu'à partir, principalement, des textes en français (Textes littéraires écrits directement dans cette langue, traductions, ouvrages historiques et critiques, etc.) il est possible de donner un panorama déjà satisfaisant.
Ces remarques définissent le public auquel l'ouvrage s'adresse : non seulement les étudiants littéraires, les enseignants, le public cultivé des îles de l'océan Indien, curieux de leur littérature et de celles de leurs proches voisins, mais aussi un large public de langue française, notamment dans la constellation des départements universitaires d'Études françaises, en attente de sensations littéraires nouvelles et fortes.
Bref, cet ouvrage invite à découvrir un archipel littéraire encore inconnu, parce que considéré comme marginal et enfermé dans son insularité.Quand les histoires littéraires générales l'ont évoqué, c'est trop souvent pour en faire une périphérie mal classable de l'Afrique.Or les îles de l'océan Indien ne se sont pas contentées de produire une poussière de textes : les répertoires bibliographiques recensent (Pour se limiter aux &Oelig;Uvres en français) plusieurs milliers de références (Livres, brochures, textes en revues).Mais l'isolement, la dispersion insulaire avaient jusqu'à maintenant empêché de prendre juste conscience de la valeur de ce patrimoine littéraire.
La géographie (1) a disséminé à l'ouest de l'océan Indien, en marge de l'Afrique, une pluralité d'îles, relativement proches les unes des autres, mais difficiles à réunir en un ensemble cohérent.Il s'agit de Madagascar, des Seychelles, des Mascareignes (Regroupant la Réunion, l'île Maurice et sa dépendance Rodrigues), des Comores et d'un certain nombre d'îles éparses et minuscules.
Ces îles ont des origines géologiques différentes.L'océan Indien a commencé à naître il y a environ 140 millions d'années, de la dissociation d'un continent initial (le continent de Gondwana), qui s'est partagé entre l'Afrique, l'Inde, l'Australie et l'Antarctide.Madagascar et le plateau marin sur lequel émergent les Seychelles peuvent être définis comme des " radeaux " laissés en arrière par la dérive du vieux continent de Gondwana.La lenteur de ces longs glissements des fonds océaniques contraste avec la violence des jaillissements volcaniques : les Comores et la Réunion vivent sous la menace des possibles désastres provoqués par leurs volcans toujours très vivants.
Géographes et voyageurs de l'océan Indien ont souligné les diversités insulaires : sans doute davantage de différences que de ressemblances.
Par les dimensions : Madagascar, qui est considéré comme la quatrième plus grande île du monde, est un micro-continent.La Grande Île (la périphrase est devenue cliché) mesure 1 580 km du nord au sud - mais seulement 580 km dans sa plus grande largeur, et ceci montre qu'elle reste bien une île.A l'inverse, certaines des Seychelles ne sont que de minuscules îlots perdus sur l'océan.
Par l'âge : souvent appelées les " îles-sœurs ", Maurice et la Réunion sont loin d'être jumelles.La première accuse son ancienneté et ses rides par l'érosion avancée de ses montagnes, tandis que la Réunion n'a pas terminé sa croissance : l'éruption du Piton de la Fournaise en 1986 a produit une coulée de laves qui s'est déversée dans l'océan et a agrandi l'île de trente hectares.
Par l'aspect : relief tourmenté des îles volcaniques ; lagons et plages des îles coralliennes, parfois recouvertes par la mer aux grandes tempêtes ; granites vénérables et usés des Seychelles ; jeunesse de la Réunion aux montagnes vertigineuses.
Il est pourtant un trait commun : l'appartenance à la zone tropicale et la soumission à un même régime climatique.Encore que l'altitude des Hauts Plateaux malgaches corrige les effets de la latitude, et que bien des nuances soient à distinguer : les Seychelles, plus proches de l'équateur, échappent à la menace des cyclones, ailleurs si redoutés.Il reste que le régime de la mousson, avec ses vents et ses courants dominants, a favorisé, à l'époque historique, la circulation entre les îles.Les navigateurs arabes ont longtemps su être présents dans toutes les îles (on soupçonne même qu'ils sont allés à Maurice et à la Réunion avant les premiers Portugais).Leurs boutres, petits navires à deux mâts, aux voiles en trapèze, se voient encore dans beaucoup de ports et signalent une possible convergence culturelle des îles.
Pourtant, c'est la diversité culturelle qui frappe d'abord, malgré (ou à cause de) la date relativement récente de l'entrée des îles dans l'histoire humaine : il y a deux à trois siècles, pour les Seychelles ; quinze à vingt, pour Madagascar.Ce qui est déjà un long temps, mais si peu en comparaison de la longue durée (des centaines de milliers d'années) d'occupation humaine et pré-humaine dans l'Afrique orientale toute proche.Tout se passe comme si, pendant les longues ères de l'histoire géologique et les longs siècles de l'histoire ancienne des hommes, les îles de l'océan Indien étaient restées parfaitement îles, refermées sur elles-mêmes, merveilleusement " désertes ", isolées dans leur originalité, avec leurs plantes, leurs animaux, qui ne se rencontrent nulle part ailleurs - et qui parfois ont disparu, comme les hippopotames nains du Sud de Madagascar, ou l'oiseau aepyornis qui mesurait trois mètres et pondait des œufs d'une contenance de huit litres, ou le dronte (appelé " dodo " à Maurice), gros comme un dindon et trop paresseux pour voler.Toutes ces bêtes fantastiques ont été victimes de la présence humaine.
Car les hommes enfin sont arrivés, venant d'ailleurs, de tous les horizons (ou presque : celui du Sud était décidémént trop polaire).Au fil des siècles, les migrations ont façonné les visages particuliers de chaque île.Pré- ou proto-malgaches lointainement venus de l'Insulinde et de l'Afrique.Expansion de l'Islam à partir des rivages musulmans de l'océan Indien.Courants discrets que l'on devine depuis la Perse et l'Inde.Débarquement tonitruant des Européens et de la colonisation.Traite des esclaves.Recrutement de travailleurs engagés dans la péninsule indienne.Diaspora chinoise.Sans oublier les pirates, les naufragés, les exilés, les chercheurs d'or, les coopérants techniques...
La diversité culturelle se traduit par la bigarrure des langues, des usages, des religions.Chaque île, dans son cheminement historique autonome, a modelé son identité...Il existe cependant des lignes de convergence, quelques points de rencontre.Ainsi le souvenir commun d'être entré (même si c'est à des périodes, à des titres, à des degrés très divers) dans la mouvance française.
L'île Bourbon, aujourd'hui la Réunion, est restée, depuis 1638, sous la souveraineté française ; elle est devenue département d'Outre-Mer en 1946.L'île Maurice, qui s'appelait l'île de France au XVIIIe siècle, et les Seychelles, qui empruntent leur nom à l'intendant Moreau de Séchelles, furent colonies françaises avant de passer sous domination britannique au début du XIXe siècle, puis d'obtenir leur indépendance, respectivement en 1967 et 1976.Longtemps convoitée par les Français, qui y installèrent un établissement de 1643 à 1674, la grande île de Madagascar subit la colonisation française de 1895 à 1960.L'archipel des Comores a été contrôlé par la France à partir de 1841 ; après de multiples changements de statut, il a accédé à l'indépendance en 1975, mais l'île de Mayotte a préféré rester étroitement associée à la France.
De ces différents épisodes coloniaux, les îles ont conservé la communauté de l'usage d'une langue : le français, qui joue un rôle important à l'intérieur de chacune d'elles et qui sert de commode langue de travail lors des réunions internationales de la région.La toponymie suggère dans beaucoup d'îles (jusqu'à l'îlot d'Aldabra, ultime refuge des grandes tortues terrestres) la naturalisation du français sur ces terres dispersées entre équateur et tropique du Capricorne.
Les pratiques littéraires se sont diversifiées dans chaque île en fonction de l'éventail des langues, des cultures, des changements historiques, des aspirations des peuples.Mais partout on retrouve, plus ou moins développés, trois grands types de réalisations littéraires :
- Une littérature traditionnelle, de transmission orale, utilisant la (ou l'une des) langue(s) vernaculaire(s) : malgache, créole, comorien, selon les îles.Cette littérature présente les traits communs aux littératures orales anciennes : fonctionnelle, étroitement insérée dans la trame sociale, elle est nécessairement menacée par l'évolution des sociétés et la modernisation des genres de vie ; puisant dans l'ensemble des formes qui semblent des universaux littéraires (proverbes, contes, chants, etc.), elle les présente selon son idiosyncrasie, avec parfois des bonheurs de réalisation tout particuliers (on verra le succès fait au hain teny des Malgaches).
- Une littérature moderne écrite, en langue importée : c'est-à-dire surtout en français, langue littéraire dominante dans cette région de l'océan Indien ; mais cette langue de grande diffusion peut être l'anglais (à Maurice, aux Seychelles et, avant la période coloniale, à Madagascar) ou l'hindi (à l'île Maurice).Cette littérature s'est installée en marge des entreprises coloniales et elle s'articule (au moins à l'origine) sur des modèles d'au-delà des mers.Elle vise (au moins théoriquement) plusieurs publics : celui de son île de naissance (dans la mesure où il maîtrise la langue d'écriture) et le public de l'ensemble des lecteurs partageant cette langue.Ses contours restent flous, car elle peut intégrer, par effet de lecture, des textes produits en dehors des îles, mais qui s'y réfèrent par leur thème : récits de voyage, littérature coloniale, romans exotiques, etc.
- Une littérature moderne écrite, en langue vernaculaire.Son aire de diffusion directe est inévitablement plus restreinte : elle se réduit à Madagascar pour les textes en malgache, aux Mascareignes et aux Seychelles pour les œuvres en créole (bien que l'on puisse imaginer que celles-ci soient accessibles aux lecteurs créolophones de la Caraîbe).Cette littérature se manifeste comme un élément essentiel des prises de conscience et des revendications d'identité nationale.Son existence a conduit certains à dénier le caractère national à la littérature des îles en français ou en anglais.
Si cette typologie laisse en partie de côté les littératures sacrées (manuscrits malgaches en caractères arabes ; tradition savante des Comores, d'expression arabe, développée en liaison étroite avec les centres spirituels de Zanzibar et jouant un rôle essentiel dans l'histoire intellectuelle de l'archipel), elle permet cependant de comprendre comment fonctionne la combinatoire littéraire de chaque île : c'est-à-dire par un dosage toujours original de ces trois grands types littéraires, qui connaissent eux-mêmes des variations importantes d'une île à l'autre.
À Madagascar, les trois modes littéraires sont bien représentés : une littérature traditionnelle orale en malgache, très riche et encore vivante dès qu'on s'éloigne des grands centres urbains ; une littérature moderne écrite, en malgache aussi, et déjà ancienne puisque les premiers textes s'affichant clairement comme littéraires et écrits dans cette langue remontent à la seconde moitié du XIXe siècle ; enfin, une littérature moderne, écrite en français, modérément abondante et assez mal connue, car repliée sur le pays malgache.
À la Réunion, la littérature écrite en français domine largement la scène littéraire, car la tradition orale a longtemps été méprisée et occultée, et la littérature écrite en créole est d'apparition récente et de diffusion limitée.
À l'île Maurice, même si le français reste la langue littéraire de prédilection, on rencontre un très large éventail de langues d'expression moderne : anglais, créole, hindi, urdu...
Aux Seychelles et aux Comores, la tripartition des littératures se retrouve, même si elle ne se déploie que dans un corpus restreint.
On appellera donc littérature malgache, réunionnaise, mauricienne, seychelloise ou comorienne l'ensemble des textes tirant leur puissance d'un usage particulier (dit " littéraire ") du langage et prenant valeur en relation avec chacune des îles considérées.Une littérature ne se définit donc pas par l'utilisation d'une langue plutôt que d'une autre, ni par la nationalité, le lieu de naissance ou la couleur de peau des écrivains (même si chacun de ces critères peut avoir son importance).Une littérature se noue dans le dialogue des textes, des lieux et des hommes qui les lisent et les habitent.Dans l'océan Indien, les littératures naissent de la rencontre de textes et d'îles.Plus exactement, la production de textes, leur diffusion, leur lecture participent à l'invention des îles.La littérature d'une île comprend l'ensemble des textes qui la font exister dans l'imaginaire et la sensibilité des hommes, qui en révèlent la vérité, à ses habitants comme aux étrangers.Ainsi conçue, la littérature est constitutive de l'identité insulaire.
Qui veut comprendre le fonctionnement concret d'une littérature nationale doit prendre en compte l'origine des textes (qui parle ou écrit ?en se fondant sur quelle légitimité ? en utilisant quel canal et quel type de diffusion ?), le public visé et le public effectivement atteint (quelles sont les procédures de reconnaissance des œuvres littéraires ? quels sont les modes de lecture des textes ?), l'objet même de ces textes, leur thème, leur mise en forme.
Il apparaît vite qu'une littérature nationale n'est pas un ensemble clos et unifié.Le singulier est trompeur, car il masque la pluralité des fonctionnements littéraires.Les textes se jouent des grilles dans lesquelles on espérait les enfermer.Plus exactement, ils jouent sur plusieurs tableaux, prenant sens ici, et un autre sens ailleurs.Lu par des Français et lu par des Mauriciens, Paul et Virginien'est peut-être pas tout à fait le même roman.
Dans les ensembles littéraires de langue française aux îles de l'océan Indien, on distinguera par exemple plusieurs modalités littéraires assez nettement différenciées, en fonction de la situation des écrivains, de leurs stratégies d'écriture, de la circulation des textes.La littérature des voyageurs n'est pas celle des colons ; la littérature des insulaires se distingue de celle des exilés.
La littérature des voyageurs réunit un ensemble très abondant de textes rédigés par des Européens, à partir de leur voyage aux îles - réel ou imaginaire.Il s'agit essentiellement de récits de voyage, mais il faut leur adjoindre des romans ( Paul et Virginie, bien sûr, le premier de tous, tout comme Le Commandeur ou Jamrose, œuvrettes rapportées par Pierre Benoit d'une croisière aux îles), voire des poèmes (ce qu'il peut y avoir d'inspiration exotique dans Les Fleurs du mal). Ces textes de voyageurs appartiennent de plein droit à la littérature française (ou européenne).Tous participent d'une volonté de prise de possession des îles : métaphorique, en ouvrant à l'imaginaire de nouvelles provinces exotiques ; littérale, car les premiers récits de voyage sont souvent des invitations à la découverte, à la conquête, à l'annexion.Mais en retour, ils ont suscité aux îles une attention toute particulière et ils y ont trouvé des lecteurs prompts à réagir : la littérature proprement mauricienne s'inaugure, en 1805, avec une Réfutation du Voyage à l'île de France de Bernardin de Saint-Pierre.
Les textes des voyageurs présentent aux insulaires les miroirs où ils peuvent contempler leur image, plus ou moins ressemblante, plus ou moins flattée ou déformée.D'où cette curiosité, toujours en éveil, toujours renouvelée, narcissique ou courroucée, des habitants des îles pour les livres qui leur révèlent ce que croit voir le regard des autres.Devenues mythiques, comme Paul et Virginie, qui féconde l'imaginaire populaire mauricien, ou bien intégrées aux programmes d'enseignement - pour que les enfants apprennent à déchiffrer les images de leur société et de leur culture, à reconnaître les présupposés, à critiquer les préjugés -, ces œuvres entrent dans la littérature des îles qui, peu à peu, s'approprient des textes à l'origine écrits sur elles et non pour elles.L'usage insulaire de la littérature des voyageurs met en jeu des désirs et des stratégies de lecture qui la font sortir de la " littérature française " proprement dite.
La littérature des colons prolonge celle des voyageurs, au point que la distinction semblera parfois difficile à soutenir.Mais les colons sont des voyageurs qui se sont installés.Et cette " installation " entraîne une conséquence importante : si un colon écrit, il le fait depuis la terre de son établissement ; son regard perd l'extériorité de celui du voyageur ; son point de vue tend à se séparer de celui de la " métropole ".Il reste que les marques littéraires n'en sont pas toujours aisément décelables.
Les colons ont beaucoup écrit, à Maurice et à la Réunion, au XIXe siècle.Beaucoup de poèmes, dont la fonction vise à attester une présence culturelle française : on y reconnaît des modes d'écriture désuets et les dispositifs littéraires de l'exotisme.Par sa soumission aux modèles européens et son choix du point de vue exotique, cette poésie reste comme étrangère en son propre pays.Et pourtant, elle y est remarquablement enracinée, car elle est produite, imprimée, diffusée, lue, louée et critiquée aux îles mêmes.Contradiction donc entre les modes d'expression poétique, tournés vers la métropole et la réalité du fonctionnement littéraire, bien ancré dans la société des îles.
À Madagascar, entre les deux guerres mondiales, une vie littéraire locale, qui bénéficie du soutien des autorités coloniales, se développe en français, par la publication de revues, parfois luxueuses, où, à côté des signatures de magistrats ou de professeurs français, apparaissent celles de jeunes auteurs malgaches.Là, comme dans les autres colonies françaises, se dessine une transition entre " littérature coloniale " et " littérature nationale ".
La littérature des insulaires est celle qui coupe - ou qui manifeste la volonté de couper - le cordon ombilical qui reliait encore la littérature des colons aux centres de culture métropolitains.Elle se définit par la situation des écrivains, qui revendiquent leur île comme lieu d'origine de leur projet littéraire, par l'accent mis sur le destinataire (on affirme écrire d'abord pour ses compatriotes), par la convergence des imaginaires, centrés sur l'île même (on souligne sa préoccupation d'explorer, inventer ou fonder une identité insulaire).D'étonnantes parentés thématiques se révèlent aux Mascareignes et à Madagascar, quand les écrivains élaborent des mythes d'origine : mythe lémurien de Robert-Edward Hart et Malcolm de Chazal, apocalypse géologique de Jacques Rabemananjara...Cette littérature des insulaires proclame toujours son autochtonie, c'est-à-dire son enracinement dans le lieu maternel de l'île.
Mais il arrive qu'on découvre en l'île une marâtre et qu'on déplore d'être enfermé dans le ghetto de l'insularité.On peut se risquer alors à courir sa chance aux grandes métropoles des littérateurs.
La littérature des exilés est celle de ces insulaires qui, entraînés dans le tourbillon littéraire parisien, sont devenus d'excellents écrivains français : Leconte de Lisle, de naissance réunionnaise, successeur de Victor Hugo à l'Académie française (selon le propre vœu du poète des Contemplations) ou Loys Masson, le Mauricien, devenu secrétaire général du Comité National des Lettres, organisme créé à la Libération de 1945 pour régir la vie littéraire française.Cependant l'exilé oublie rarement le pays de ses origines.Il le maintient en lui, comme sa province mentale, un refuge préservé par l'imaginaire ou un lieu à retrouver par l'écriture.Tout exilé se réserve d'écrire un jour son " cahier d'un retour au pays natal ".Il rencontre alors aux îles un public plus attentif, prompt à applaudir des œuvres auréolées du prestige de ceux qui ont réussi aux métropoles littéraires.Et ces œuvres, qui ont fait le détour de l'étranger, sont peut-être plus libres dans leur discours sur le pays natal (il est des choses qu'on ne dit pas quand on reste à l'intérieur du cercle familial), mais elles restent secrètement destinées à ceux qui, seuls, sauront saisir les allusions et déchiffrer tout l'implicite culturel : nul n'est prophète qu'en son pays.
Comme exilés aussi, ces voyageurs (Paul-Jean Toulet naguère, Jean Marie G. Le Clézio aujourd'hui) dont le voyage aux îles n'est pas découverte d'un pays neuf, mais retour à une origine fondatrice.
Il a paru plus logique (pour respecter la diversité insulaire) et plus pédagogique (pour la clarté de l'exposé) de maintenir une présentation séparée, île par île, conforme à leur organisation politique actuelle.Ceci n'interdira pas les lectures diagonales ou transverses, ni les rapprochements généalogiques, ni la révélation des parentés latentes.
Le texte courant sera entrecoupé d'encadrés autorisant la présentation de documents, le développement de digressions, l'indication de références bio-bibliographiques, le rappel de chronologies.Des " compléments bibliographiques ", en fin de chapitre, indiqueront les principales sources de documentation et permettront d'orienter des recherches plus approfondies.Un index aidera à circuler rapidement dans l'ouvrage.