L'île Maurice se voit ainsi consacrée lieu magique absolu, paradis retrouvé, monde des fées et de l'enfance.Une publication des dernières années, presque en forme de dépliant touristique, L'Île Maurice proto-historique, folklorique et légendaire (1973), joliment illustrée par des reproductions de tableaux chazaliens, récapitule tout le système : L'île Maurice [...], tel un écrin, renfermerait tout le mystère du monde relié à un culte cosmique aujourd'hui disparu.
Cette exaltation de l'île n'étonne pas de la part d'un homme qui n'a plus voulu la quitter, une fois terminée l'escapade américaine de ses années d'étudiant.Il arrive pourtant que Chazal se montre un censeur des plus sévères, quand il s'agit de dénoncer les médiocrités de ses compatriotes.Le texte intitulé " Climat ", donné en préface à Petrusmok, a été souvent cité comme très révélateur de l'amour-haine que Chazal porte à son île :
L'île Maurice est un pâté de roches dans l'Océan Indien, où sur un fond de colonialisme négrier, vivote une pseudo-civilisation dont chaque communauté de l'île revendique le monopole.
[...]
Ce pays cultive la canne à sucre et les préjugés.
[...]
Dans cet enfer tropical, personne ne rencontre personne - hors des castes, des familles, des croyances, des franc-maçonneries du sang, tout est TABOU.Voici une Ligue des Nations où la guerre des préjugés est endémique et atroce, surtout pour ce qui est du préjugé de couleur.
La mentalité générale est lente, indifférente, prodigieusement insensible aux événements d'Europe.Les idées y pénètrent, une goutte par siècle.
La vraie culture y est si maigre, qu'elle est pratiquement inexistante.
Seul le peuple est merveilleusement éveillé aux réalités de la vie, surtout chez les noirs autochtones.
Mais le "spirituel" qui manque aux "élites" se trouve à foison dans la Nature.Au sein de cette atmosphère lourde d'une épice surnaturelle, dans ce pays relié aux dieux par ses montagnes et sa lumière, la croyance aux mythes et aux mystères est vivace dans le peuple.
Le langage du noir y est allégorique, délicieusement symbolique, analogique et illuminé, et son folklore est sans prix.
Le noir pur peut être considéré le plus intelligent habitant de cette île, et d'autant plus intelligent qu'on le rencontre loin des villes.
Ce texte vise sans doute à renverser les humiliations subies par Chazal, de la part de ses compatriotes mauriciens " blancs ", qui ne lui pardonnent pas le personnage déclassé qu'il a construit : habillé à rebrousse-normes et à contre-modes, portant toujours à la main sa tente (sac de ménagère, en fibres végétales tressées), toujours à l'affût d'une provocation verbale ou d'un éclat journalistique.S'il fait l'apologie du " noir ", érigé en poète de la pure mauricianité, il ne s'agit pas d'un développement isolé.Chazal a souvent développé ce point de vue.Léopold Senghor a raconté comment il avait décerné au poète mauricien un brevet de négritude.En visite à Maurice, sur la plage du Morne Brabant, le président sénégalais assurait : La première fois que j'ai lu Sens plastique, votre chef-d'œuvre, j'ai cru que vous aviez du sang noir.Et Chazal, tout sourire, de répondre : Rien ne pouvait me faire autant plaisir.L'art s'est réfugié, est revenu à ses sources : en Afrique, en Inde. (2)
La " négritude " dont Chazal se voit ainsi gratifié prend sens en fonction du contexte mauricien.Ce que le texte de " Climat " suggérait admirablement, quand il rapportait l'" intelligence " du noir mauricien à son langage " allégorique ", " symbolique ", " analogique ", " illuminé "...Or il est assez curieux de constater que ces qualificatifs sont très exactement ceux qu'emploient les commentateurs pour définir la démarche des " pensées " de Malcolm de Chazal.Il y aurait donc homologie, adéquation (correspondance ?) entre la recherche du poète Malcolm de Chazal et la langue naturelle du " noir " mauricien, laquelle n'est autre, évidemment, que le créole.
L'éloge de la langue créole se retrouve à divers moments de l'œuvre chazalienne.Dans Petrusmok, un chapitre narre une ascension dans la montagne qui domine Port-Louis et la rencontre de cinq Indiens qui, en créole (et Chazal cite littéralement leurs paroles), révèlent que ça ène dimoune ; ou capa tour so lédents (que [la montagne] est un homme et qu'on peut même voir ses dents).Le créole est ici la langue de la révélation.Dans L'Île Maurice proto-historique, folklorique et légendaire, le créole est vanté pour sa " polyvalence perpétuelle " et parce qu'il est intrinsèquement " analogique " et " emblématique " : ce langage exalte les correspondances entre l'Homme et l'Univers.
Ainsi donc, simplement en écoutant parler dans la rue le peuple mauricien, Chazal baignait dans un monde infini de correspondances.Le créole - c'est le lieu commun de tous ceux qui en ont parlé en amoureux et non en linguistes - est une langue de saveurs et d'images, transmuant perpétuellement les métaphores en termes d'usage.L'une des productions folkloriques créoles qui semblent avoir le plus fasciné Chazal, ce sont les sirandanes (on peut traduire par " devinettes ").Exemple toujours cité : à la question di l'eau dibout ? [" de l'eau debout ? "], il faut évidemment répondre : la canne à sucre.Or si l'on revient aux " pensées " et " aphorismes " de Sens plastique, on peut, bien souvent, leur trouver une étrange parenté avec la forme des sirandanes :
La peau est le brûle-parfum premier.
Le vert est la gomme élastique du bleu.Le marron est le lavoir du vert.Le gris est le grattoir universel coloré.
Le nuage est un parapluie d'eau, que baleine le vent.
La lune est la lampe-arrière du chariot-soleil.
Il est clair que ces belles formules ne sont pas des traductions d'authentiques sirandanes, mais elles semblent produites par une mise en fonctionnement de la langue française sur le modèle des sirandanes créoles.Tout se passe comme si Chazal avait emprunté l'autorité de sa parole au génie même de la langue populaire mauricienne.