Mon système est étanche : il faut le rejeter en bloc ou l'accepter en totalité sans demi-mesures (Lettre à Jean Paulhan, du 23 juillet 1947).Personne n'a été plus prolixe que Malcolm de Chazal pour expliciter, commenter, autocélébrer son système de pensée.Tout un méta-discours (des préfaces, une correspondance abondante - encore très incomplètement publiée - une autobiographie intellectuelle - Sens unique - des commentaires en forme d'essais ou de manifestes) nous propose la clef de son univers.
À l'origine de la quête chazalienne, il y a ce constat que le monde où nous sommes jetés est invivable : L'harmonie est inexistante ; l'homme s'est extradé de la vie.Cette thématique reprend donc le mythe, chrétien ou romantique, de la Chute (Nous sommes au sein d'une société de chute).Cette Chute se traduit surtout par la naissance du dualisme, qui est cause de tous les malheurs : La chute nous raconte l'extradition de l'homme de la vie et la naissance du dualisme, par la venue de la morale.[...] Dès lors le dualisme s'installe.Et avec la division dans l'homme, se présente l'intelligence qui est l'esprit de division.Le dualisme de l'intelligence peut se dépasser par l'intuition du " trinitaire ".C'est ce qu'a révélé la foudroyante aventure du jardin botanique de Curepipe, évoquée dans Sens unique, quand Chazal, devant un massif d'azalées, vit pour la première fois une fleur qui le regardait (si c'est moi qui regarde la fleur, je reste dans le dualisme, tristement diviseur ; si je regarde la fleur me regarder, je bascule dans le " trinitaire ", qui se fonde donc sur un principe de retournement).
Contre la séparation dualiste de l'homme et du monde, Chazal entreprend de retourner les impasses, de construire des ponts, d'établir des communications, par le moyen d'une science unique d'ordre poétique, d'un sixième sens de nature plastique, conduisant à la révélation illuminante des correspondances qui se tissent dans l'univers.Le monde est un immense temple d'analogies, de correspondances, dont l'homme est le pilier.L'homme est le principe magique en soi dont les déclinaisons donnent les formes de la vie à l'infini.Ce qu'une autre formule condense superbement : l'homme est l'universel rond-point de l'universelle nature.
Cette systématisation des correspondances et des synesthésies (dont Chazal a tracé le programme, de manière très explicite, dans la préface du septième volume des Pensées) forme l'un des éléments de son succès auprès de Breton, Paulhan et les autres : il pousse à la limite l'une des tendances de la poésie depuis le XIXe siècle.Mais quand Chazal applique sa découverte poétique à l'interprétation de sa situation de Mauricien, l'incompréhension commence.En effet, l'expérience de la fleur que je regarde me regarder fut prolongée par d'autres révélations.Seconde initiation, en 1951, à Pointe d'Esny, au sud-est de l'île :
Par une nuit si épaisse des tropiques qu'elle tourne au bleu d'encre, je marche sur le chemin ensablé parmi les cocotiers.Le parfum de la mer me bat le visage.
Instinctivement mon regard est attiré vers le ciel étoilé.Pourquoi ?Qu'est-ce qui m'attendait là ?
J'avais vu jusqu'à ce jour-là les étoiles éparses, comme un tapis de diamants.Cette nuit-là je vis autre chose.Les étoiles se concertaient, s'associaient, pour venir à moi par un bouquet de visages.Les étoiles parlaient en groupe.J'écrivis ce même soir des poèmes cosmiques.
Chazal, insatisfait de sa transcription, devait brûler ces poèmes pris comme sous la dictée des étoiles.Mais la lecture des étoiles allait [le] mener à la lecture des montagnes.En effet, la troisième découverte est celle de signes taillés à la main sur les montagnes de l'île Maurice.Il remarque un jour, sur les falaises de la montagne, des êtres, comme des personnages bibliques, les mêmes déjà vus dans le ciel étoilé de Pointe d'Esny - et qui le regardaient :
Je levai la tête, et là, dans les contreforts et dans les formes de la montagne, je vis cette même présentation de " personnages " jaillis on ne sait d'où et qui me regardaient.Après la fleur qui parle (1) et le langage des étoiles, voici la montagne qui parle, nommant un au-delà de la vie, des réalités comme extra-terrestres.
Le bilan de ces révélations extraordinaires est donné dans un livre imposant et touffu, Petrusmok, " roman mythique ", comme dit le sous-titre, mais qui est plutôt une " apocalypse ", c'est-à-dire une série de visions nées des promenades parmi les paysages mauriciens :
Il est aujourd'hui dimanche 30 juillet.Je suis seul devant un pont de pierre, dans un encaissement de terrain et des arceaux font des moulures au ciel bleu.À travers le cintre de roche à dix pas qui me fixe une liane jaune ponctue le céleste empire des terres.L'eau coule à mes pieds.Les acacias chantent.L'air embaume.Et mon cœur est endolori.
Je m'appuie aux racines énormes d'un arbre aérien qui a enlacé un mur.Je suis sous le pont de la Grand'Rivière Nord-Ouest, du côté gauche en regardant vers Port-Louis.Le Hasard m'y a mis.Il est deux heures en plein jour, je croule dans le sommeil de Dieu.
Et je suis Jean.
Patmos et l'Univers tout entier.Les autobus circulent sur ma tête.Tant que durera la vision, je ne les entendrai pas.
Le schéma de ce début de chapitre se retrouve tout au long de Petrusmok : je suis à tel endroit de l'île ; telle vision m'y advient.Ainsi s'établit une relation consubstantielle entre le paysage insulaire et la construction mythique.L'île devient, littéralement, révélatoire.Ce que résume la superbe formule : J'ai fait de la carte de mon île, la Géographie Universelle de l'Esprit.
Les visions constituent un ensemble assez hétéroclite, puisant leur imagerie dans la Bible et les mythologies chères à l'ésotérisme.Une constante : la vision d'un temps anté-historique, quand l'île était habitée par des êtres étranges - des Rouges, est-il précisé - sculpteurs de montagnes, dépositaires d'une religion première.Chazal reconnaît en eux des Lémuriens, qui habitaient jadis le vaste continent de la Lémurie, aujourd'hui effondré (l'île Maurice est restée comme une Canarie au sein de cette Atlantide).Heureusement, l'île a su conserver quelques vestiges des montagnes-temples taillées par ces fabuleux géants.Et Chazal lui-même savoure la grâce de se découvrir l'héritier de toute une spiritualité déposée dans la pierre.
La " Préface " du septième volume de " Pensées " de Malcolm de Chazal, paru en 1945, imprimé par The General Printing and Stationery Cy. Ltd., sous le titre de Pensées, et Sens-plastique, constitue un remarquable exposé de la méthode chazalienne :
Toute ma philosophie, dans ce livre, part de ce principe qu'il n'y a pas de solution de continuité entre la nature et l'homme, et que toutes les expressions du visage de l'homme, et jusqu'à ses sentiments sont inscrits dans les plantes, les fleurs et les fruits, et encore avec plus de force chez cet autre nous-même qu'est l'animal.Le règne minéral même qui est considéré mort par certains tend dans ses formes - et surtout lorsque mis en mouvement - vers cette synthèse des synthèses qu'est le corps humain." L'homme a été fait à l'image de Dieu ".Oui, mais j'ajoute : " La nature a été faite à l'image de l'homme " et je cherche à le prouver.
[Ce n'est pas l'intelligence qui peut y parvenir, mais un " sixième sens ", qui est comme la réunion suractivée des cinq sens habituels.Il faut partir de l'image pour aboutir à l'idée.Ce n'est possible que si l'on peut établir " des relations entre les sens "...]
À part les pensées - qui, dans ce livre, reflètent sous une forme plus évoluée, ma manière d'écrire d'autrefois - ce recueil, de part en part, est traversé par cinq grands fleuves du sentir : premièrement, je plonge tout l'homme dans la nature, autrement dit je donne à tout ce qui a forme de vie corps et visage humains, afin de leur faire révéler leurs secrets (cela, tous les poètes l'ont fait, mais moins systématiquement que moi et dans un but flou et spécifiquement esthétique, alors que j'y mets une intention philosophique, avec le but bien défini de découvrir du nouveau, au lieu de chercher à décrire ou à embellir les choses existantes ; deuxièmement, je mets toute la nature dans le visage et le corps humains, en transformant l'humain - en son entité et en ses parties - en symboles actifs de ces formes de vie extérieures à l'homme ; troisièmement, je fais des relations entre les traits du visage et, grâce à une plastique appropriée, je fais les traits " se toucher " et, comme les bouts d'un fil électrique qu'on rapproche et qui jettent des étincelles, je fais, de cette manière, les traits " converser " entre eux ; quatrièmement, je fais des rapprochements entre le haut et le bas du corps - que je classe respectivement du menton à monter et du cou à descendre - partant de ce principe que j'énonce comme un axiome : " Le corps humain est un visage au ralenti " ; cinquièmement, je scrute un sens par l'autre par les chemins souterrains qui les relient.En faisant les uns servir de symboles aux autres, je donne vie, par une succession d'images, à ce qui autrement demeurerait à l'état de logomachie, d'abstraction et, au mieux, de vague tronc sans tête ni membres.
Les " pensées " suivantes, empruntées à Pensées, et Sens-plastique, peuvent respectivement illustrer chacune des techniques définies :
1) L'eau a des mains, des bras, mais pas de poignets. Le champignon est tout en nuque.
2) Le baiser dans l'amour a goût de fruit mûr. Ailleurs, compote de fruits. Le bruit de l'eau est commun à toutes les formes de voix.
3) Les dents semblent toujours moins longues, du fait qu'on a le regard court. L'œil coiffe tout le visage ; la bouche habille tous les traits.
4) Le rire est une évacuation psychique. Qui rit peu deviendra par degrés constipé de la face. Le rire est, de ce fait, le meilleur anti-toxin de la peau. L'ennui est chez les femmes un baillement du sexe.
5) Les yeux bandés, on a le toucher coloré. L'espace palpite dans la couleur. La couleur donne le pouls de la forme.