9.2. LA FASCINATION

La raison première de l'admiration de Jean Paulhan pour Malcolm de Chazal tenait à l'efficacité de ces formules, que Sens plastique distribue, sur des espaces variant d'une ligne à une page : plus de deux mille pensées, banales ou surprenantes, dans une langue parfois abrupte ou maladroite, imposant pourtant leur évidence, comme si elles étaient commandées par on ne sait quelle force décisive.André Breton s'extasiait : J'ai reçu ce livre comme une brise venue du grand large.Il y a là une suite d'analogies grisantes.

Il suffit d'ouvrir le livre pour retrouver cette griserie, cette fascination pour l'autorité prophétique qu'on peut discerner dans la parole chazalienne.À preuve (si on accepte d'entrer dans le jeu) ces " pensées " prises comme au hasard :

Le bébé meurt les jambes étalées.Fleur qui agonise répand largement à terre les cuisses de ses pétales.

La couleur est le manche du pinceau des sons.Violon des lèvres, cuivres de la peau, piano des dents.

La fleur est multi-cuisses - harem du soleil, cet Oriental des orientaux.

Les sous-bois rendent la lumière joufflue.

Breton et Paulhan n'analysent pas exactement dans les mêmes termes l'autorité du ton et la nouveauté bouleversante qu'ils reconnaissent l'un et l'autre à Chazal.Breton est davantage sensible à ce qu'il reçoit comme une proclamation révolutionnaire, si proche de ses postulations du Second manifeste du Surréalisme sur l'existence d'un " point suprême " où les contradictoires cessent de se contredire.Il découvre chez Chazal (et c'est aussi ce qui ravira Georges Bataille) une exaltation de la volupté comme moyen suprême de connaissance, lieu de résolution des antinomies du physique et du mental, lieu d'interférence de la vie et de la mort :

La volupté est un flux et un reflux superposés, comme deux courants se frôlant en sens inverse.D'où cet effet de déshabillement que nous donne la volupté, cette sensation de désincarnation, du double nu, du total nu.

La volupté n'a pas de patrie, comme les autres sens ont l'organe.La volupté est partout dans le corps en même temps et nulle part à la fois, comme la matière est dans le fini tout comme dans l'éternité, et comme Dieu est partout sans qu'on puisse le situer.

Jean Paulhan reprend à propos de Chazal son interrogation sur la puissance et l'efficacité du langage (c'était d'ailleurs le type de questions que lui posait le hain teny des Malgaches...).D'où procède l'autorité du poète mauricien, qui ne s'appuie pas sur les autorités, mais sur la vertu de l'image ?Paulhan souligne que l'image ne se limite pas à l'établissement de relations, au jaillissement d'une étincelle poétique entre deux pôles rapprochés (définition célèbre de Reverdy, reprise par André Breton et les surréalistes).L'image consume les deux pôles, abolit les distinctions et fait du poète le lieu même du passage : il devient ce pont entre les sens, entre les règnes de la nature, entre les degrés de l'échelle du monde.Paulhan identifie cette " science " des correspondances, pratiquée par Chazal, aux révélations analogiques de la Cabbale, de la théosophie et de l'occultisme.Mais le rapprochement n'est intéressant pour lui que si Chazal est bien un occultiste sans tradition : si c'est à une expérience à l'état brut, à quoi le lecteur assiste, si Chazal, comme il le prétend, n'a aucun antécédent du côté de l'ésotérisme.

On sait ce qu'il en est, et que Breton avait raison quand il discernait, sous la parole chazalienne, le retour de voix longtemps étouffées, comme celle de Swedenborg.