Chazal a toujours revendiqué une originalité radicale, comme si lui-même et son œuvre avaient surgi du néant par leur propre puissance.Je ne crois pas qu'on puisse rattacher ma littérature à quelque forme littéraire connue, écrivait-il dans une lettre à Jean Paulhan, le 23 juillet 1947.Il a longtemps cherché à effacer les traces imprimées sur sa pensée par la tradition familiale.Quand on l'interrogeait sur ses relations avec l'occultisme, il déniait toute influence : Non, cher ami, on ne trouvera pas d'influence de base à mon œuvre.J'ai conçu, j'ai reçu ce message, seul en moi-même au delà des terres d'ici-bas - l'esprit sain, le corps sain, l'âme saine, le cœur sain - j'ai été guidé, je me suis laissé mener (Lettre à Jean Paulhan, du 15 octobre 1947).Mais, au même correspondant, il avouait le 23 novembre 1947 : Voici ma position exacte sur le terrain " théologie ".J'ai appartenu, comme toute ma famille, à la secte swedenborgienne.Depuis 1927, je ne pratique aucune forme de religion.
En fait, Malcolm de Chazal était le neveu d'Edmond de Chazal, pasteur de la " Nouvelle Église " (swedenborgienne) à l'île Maurice, auteur de nombreuses mises au point théologiques (De l'usage des viandes et du jeûne, 1859 ; Discussion sur la Nouvelle Jérusalem, 1860 ; De la maison de Dieu et de sa Gloire à venir, 1873) et très ardent à mener la polémique avec les responsables des Églises établies (Réponse à Mgr l'Évêque de Port-Louis ; Réponse au Très Révd.Docteur Vincent Ryan, évêque de Maurice ; Réponse à M.l'abbé Mazuy, 1858-1859).En remontant davantage dans le temps, Malcolm de Chazal découvrait (ou feignait de découvrir, dans la lettre à Jean Paulhan du 15 février 1948) que sa lignée avait été installée à Maurice, à la fin du XVIIIe siècle, par un François de Chazal de la Genesté, originaire du Forez, féru d'occultisme (il était Rose-Croix et disciple du Comte de Saint-Germain ; ses dons de visionnaire lui auraient permis de prévoir la Révolution française...).
Quoi qu'il en soit, les études techniques en Louisiane, la profession d'ingénieur sucrier, puis le travail au service du téléphone de Maurice, l'intérêt porté aux problèmes économiques (manifesté par la publication de quatre ouvrages d'économie politique entre 1935 et 1941) semblent détourner Malcolm de Chazal des spéculations théologiques.
Les sept volumes de Pensées, qui voient le jour de 1940 à 1945, chez l'imprimeur Esclapon, ne soulèvent pas d'émotion particulière.Chazal s'y révèle souvent incisif et drôle, mais il donne l'impression de s'inscrire dans le genre classique et la tradition française des maximes et aphorismes.Le ton est volontiers anarchisant (L'armée nationale a été créée pour protéger les élites contre les pauvres du dedans, et ces mêmes élites contre les riches du dehors) ou dédaigneusement misogyne (Plus de femmes veulent être prises que comprises).
En 1947, Chazal expédie la moitié du tirage du nouveau et gros volume qu'il vient de faire paraître (Sens plastique, Tome II, - qui comprend 592 pages !) aux écrivains, penseurs, peintres (français et européens) qui lui semblent les mieux disposés à accueillir la révélation de son message poétique et philosophique.De fait, quelques uns de ces destinataires choisis lisent le volume, se passionnent, écrivent à l'auteur à l'île Maurice.C'est le commencement de la gloire.Francis Ponge (au témoignage de Chazal) confie que l'arrivée de ce livre semble un événement sensationnel dans notre littérature, où il vient de tomber un peu à la façon d'un aérolithe !
Revenant en 1974 (dans Sens unique) sur les circonstances de son irruption sur la scène littéraire parisienne, Chazal précisait :
À Paris, à l'arrivée du livre, tout commence chez Francis Ponge, un écrivain surréaliste.Jean Dubuffet faisait un portrait de Francis Ponge.
Sur un guéridon était le livre.Le regard de Dubuffet fut accroché par une vignette de Hervé Masson sur la couverture, exprimant le thème de Narcisse.
Dubuffet prit le livre et reçut le choc.Ponge dit : " Cet homme a été plus loin que Lautréamont ".
Dubuffet alla voir Jean Paulhan, son ami, à la rue des Arènes.Paulhan à son tour alla voir Loys Masson.Il lut le livre.On connaît le reste.
Le reste, c'est le formidable engouement suscité dans le monde littéraire parisien par la révélation de l'écrivain mauricien.Article d'Aimé Patri dans Combat (23 août 1947), de Jean Paulhan dans le Figaro littéraire (11 octobre, - cet article sera repris en préface à l'édition parisienne de Sens plastique), texte d'André Breton (le 16 octobre), nouvel article d'Aimé Patri dans Présence africaine (dont c'est le premier numéro, à la fin de l'année 1947)...Camille Bourniquel, Georges Bataille diront à leur tour, un peu plus tard, leur fascination pour les textes de Chazal.Seul Armand Guibert, qui rentre d'un long voyage dans les îles de l'océan Indien, fait entendre un point de vue négatif.Pour tous ses autres lecteurs, Chazal apparaît comme un météore poétique tombé du ciel austral, une voix neuve, qui vient vraiment d'ailleurs.
Jean Paulhan réussit à persuader à Gaston Gallimard de publier Sens plastique.Le livre trouve des lecteurs passionnés, qui formeront comme une confrérie invisible des admirateurs de Chazal.Mais les ouvrages suivants, que Chazal publie à Maurice, en particulier Petrusmok (1951), sont (presque) totalement ignorés en France, et incompris chez lui.On a l'impression que la magie chazalienne ne fonctionne plus.
Chazal peaufine alors son personnage de fou littéraire (la formule est prise dans le sens que lui donne Raymond Queneau et ne préjuge nullement de la santé mentale de l'homme Chazal).Il donne des " papiers " retentissants ou extravagants dans la presse mauricienne (en 1976, il se faisait fort de fournir au gouvernement mauricien la méthode secrète pour trouver le pétrole, dont le sous-sol de l'île serait plein comme un œuf).Il se tourne vers la peinture : dessin " naïf " et couleurs vives.Léopold Sédar Senghor, en visite à Maurice à l'occasion d'un voyage politique, se prend de passion pour son œuvre.Il fait organiser par le musée de Dakar, en 1973, une exposition de ses toiles et préface une anthologie préparée par Camille de Rauville (Chazal des antipodes, 1974).Un " retour à Chazal " s'annonce : il se concrétise, en France (après la mort de l'écrivain !) par la réédition d'œuvres rares, la publication d'inédits et de correspondances.Une nouvelle génération d'admirateurs prend la relève.