8.2. LE RÈGNE DE ROBERT-EDWARD HART

Les seuls autres textes romanesques d'importance publiés parallèlement aux " romans mauriciens " dans les années 1920 et 1930, le Cycle de Pierre Flandrede Robert-Edward Hart, ne s'inscrivent pas du tout dans le même projet ni dans la même esthétique : le ton est plus intériorisé, la recherche plus spirituelle. Et pourtant, on peut y reconnaître un non moins vif désir d' écrire mauricien.

La mauricianité de Robert-Edward Hart marque d'abord sa carrière littéraire et sa renommée d'écrivain.Il a très tôt été reconnu chez lui comme un maître.L'ampleur de son œuvre (quarante-deux titres, selon la bibliographie la plus complète), son rayonnement (sensible par les témoignages d'admiration transmis par les poètes-amis de Maurice, des îles voisines, de France, d'autres pays encore...) lui ont assuré un règne sans partage sur la littérature mauricienne de la première moitié du XXe siècle : son jubilé littéraireen 1937 est l'occasion d'une belle manifestation de glorification de la part de ses collègues écrivains mauriciens. La revue L'Essorlui consacre en 1955 un superbe numéro d'hommage posthume.

Il est pourtant très peu connu hors de son île et de cercles amicaux d'admirateurs.Auguste Viatte (dans l' Histoire des littératuresde l' Encyclopédie de la Pléiade, 1958) est en France le premier et pratiquement le seul à signaler son importance : Ceux qui ont lu Robert-Edward Hart n'hésiteront pas à [le] placer au sommet, et à prononcer le mot de génie. Georges Duhamel le salue avec enthousiasme lors de son passage à Maurice, mais ne tente pas de faire mieux connaître son œuvre.Le récent Dictionnaire des littératures de langue française(1984) de Beaumarchais, Couty et Rey ne lui fait pas la grâce du moindre article.

Cette méconnaissance est sans doute la conséquence d'un choix de Hart lui-même.Il a fait le voyage d'Europe.Deux de ses recueils ont été édités à Paris.Il aurait probablement pu y publier d'autres titres.Il a décliné les invitations à s'installer à Paris.Il a voulu rester fidèle à son île et à l'océan Indien.Refusant d'écouter les sirènes de l'exil, il s'est par là-même coupé d'une plus large reconnaissance.Ses livres publiés à l'île Maurice avaient peu de chance de trouver d'autres lecteurs que ses compatriotes.

On peut supposer (la divulgation éventuelle de documents personnels ou de lettres le confirmera peut-être) qu'il y avait dans ce choix à la fois une stratégie d'écrivain (enrichir sa poétique de la rencontre en son propre pays de l'altérité de civilisations multiples) et une réponse à une difficulté de vivre (que l'on peut deviner dans beaucoup de poèmes).

Au départ, Hart est un poète formé par le Parnasse, fier d'exhiber son ascendance française (il rappelle en 1924 dans la dédicace de L' Ombre étoiléequ'il est par sa mère apparenté au compagnon de Ronsard et Du Bellay, Pontus de Thiard de Bissy). Puis il évolue vers une forme moins prisonnière de la raideur de l'alexandrin (tel en tout cas qu'on le pratiquait à Maurice, où bien peu de poètes semblent avoir apprécié la musicalité moderne des vers de Verlaine ou Mallarmé).On reconnaîtra volontiers à Hart d'avoir été l'un des premiers, à la fin des années 20, à introduire dans l'île le vers libre (ou libéré), non sans réticences de la part de ses collègues.Il sait aussi glisser dans ses poèmes des images pittoresques de la vie mauricienne, des paysages et des coutumes malgaches ou des autres rivages de l'océan Indien.Son poème sur les tombeaux malgaches (" Mélopée ") a figuré dans quelques anthologies scolaires en France :

Les Voix intimes, 1930

Cependant, la tonalité générale de sa poésie reste presque uniformément mélancolique.Elle semble procéder d'un mal de vivre diffus, d'une difficulté d'aimer, d'une souffrance vaguement recherchée :

Pages mélancoliques, 1912

Hart conçoit la poésie comme le lieu où épancher cette douleur indéfinie.Idée romantique bien dans la ligne de l'esthétique des poètes mauriciens du siècle précédent !Le retour de situations, de motifs, d'images qui se répètent ou se recoupent permet peut-être de deviner la source d'un drame personnel.Hart ne cesse de redire qu'il refuse un amour trop ardent, trop précis.Il lui faut pour objet d'amour des figures pures, spiritualisées, restées enfants :

Interlude mélodique, 1925

Espérant ce baiser pur qui n'est pas venu, Hart cherche à retrouver un état d'enfance, une pureté originelle - celle que procure au disciple de Platon qu'il affirme être l'idée cachée sous les apparences du monde sensible.Reprenant un thème cher à Léoville L'Homme, Hart retrouve sous les apparences sensibles de l'île Maurice sa vérité de terre première, encore proche de l'enfance grecque du monde :

Poèmes de Pierre Flandre, 1936

Mais dans ces vers, l'imagerie hellénique se mêle d'" inspiration védique ".Les philosophies de l'Inde, par lesquelles il se sent attiré et qui sont présentes dans le donné culturel mauricien, le confirment dans son idéal de dépouillement (il traduit quelques fragments du Bhagavad-Gitaet publie en 1941 des Poèmes védiques)...

Hart, poète de l'île Maurice

Robert-Edward Hart a souvent proclamé son ambition d'être " poète mauricien ", mais rarement de façon plus éloquente que dans ce texte procuré par Jean-Georges Prosper :

S'il me fallait assigner une origine à mon amour de la poésie, je n'hésiterais pas à dire qu'il est né du paysage mauricien et d'une féérie enfantine intérieure, entretenue par l'imagination.

Que sommes-nous sinon les fruits d'un terroir, les arbres d'un sol créateur ?

Deux fois en 1922 et 1930, mes amis de Paris s'ingénièrent à m'y retenir... mais je ne pus jamais me résoudre à vivre et peut-être à mourir au loin de mon soleil et de mes affections mauriciennes.Et j'étais hanté par la certitude que c'est à Maurice que Bernardin de Saint-Pierre, Baudelaire, Paul-Jean Toulet, conçurent le plus lumineux, le plus vivant, l'essentiel de leur œuvre...

Texte de Robert-Edward Hart, cité par Jean-Georges Prosper, Histoire de la littérature mauricienne de langue française.

Le Cycle de Pierre Flandre

La constellation thématique ainsi repérée (fuite devant le désir, célébration de l'enfance, exaltation de l'antiquité grecque, purification) se déploie dans son œuvre romanesque, ce Cycle de Pierre Flandre qui constitue sans doute la partie de son œuvre la plus forte littérairement, mais qui malheureusement n'a pas encore connu la résurrection d'une réédition.Cette suite de textes, qui s'intitulait primitivement " Cycle du Royaume d'Enfance ", commence en 1928 avec le Mémorial de Pierre Flandre, sous-titré " roman du Tropique ", et se prolonge jusqu'en 1936 par des publications de genres différents (récits, proses poétiques, poèmes) : Méditation du bienheureux Pierre, Respiration de la vie, La Joie du Monde, Poèmes de Pierre Flandre.Le personnage éponyme, dont la charge autobiographique ne fait pas de doute, se découvre victime d'une " tragédie " qu'il ne peut surmonter : le passage de l'enfance à l'adolescence, puis à l'âge d'homme.Maintenant je sais distinctement que je suis le tombeau de l'enfant Pierre.Pierre Flandre ne peut vivre qu'en tentant de ressusciter cet enfant mort en lui.L'enfant Pierre vagabondait dans un monde où le surnaturel était quotidien : superstitions créoles de la tante et de la nénène (1) ; sentiment panique de la présence d'un " dieu inconnu ", épanoui en tout ; conversations avec l'arbre, le " jumeau cosmique "...Une fois ce royaume d'enfance perdu, le héros se lance à la recherche de l'enfance fabuleuse.Une intrigue amoureuse se greffe sur cette quête.L'enfant Pierre aimait l'enfant Ariane et tous deux formaient la promesse d'un couple heureux.Mais Pierre, en abandonnant l'enfance, s'efface devant Jean, l'ami commun.Incapable d'un amour accompli avec une figure féminine, il préfère le rôle de père adoptif de l'enfant d'Ariane, veuve de Jean.Et voici qu'avec cet enfant Pierre a reconquis le royaume féérique.Il est miraculé.

Mais l'enfance se reconquiert aussi par la plongée dans les mystères de l'île et du grand océan : dans le dédale des rues de Port-Louis, à travers la luxuriance des odeurs et des sensations, dans l'exaltation panique de la nature tropicale, dans les ardeurs végétales et les embrasements de couleurs.L'enfance est un rythme, une sève, un magnétisme, une inquiétude extasiée, une attente de la féérie, une vague frénésie, l'appel du divin à la bête, de la bête au divin.Le paysage mauricien saisi depuis la montagne qui domine Port-Louis révèle à Pierre Flandre sa jeunesse immémoriale, aube du monde toujours renaissante : Oui, quelque humanité ineffable avait dû évoluer là, entre les cimes et l'étendue, au temps préhistorique où - accordés aux bêtes et aux dieux, dominant le royaume souterrain du métal, mêlés nu-tête à la terre des morts et des moissons - des êtres au noble visage souriaient à la vision familière des dieux.

L'enfance n'est pas un temps particulier, elle est comme un état de grâce, une faille dans l'écoulement du temps, un arrêt dans le glissement vers la mort.Or il est un lieu prédestiné pour cette extase spirituelle : c'est l'île Maurice, et la mer Indienne qui l'entoure, et les pays qui bordent l'océan...Là seulement, dans le foisonnement d'un paysage maternel et jeune, peut s'épanouir la sérénité d'une enfance reconquise.

Une telle vision du monde doit sans doute quelque chose à la sympathie de Hart pour la pensée indienne.Mais l'Inde qui le fascine, il la reçoit à travers le filtre mauricien.C'est ainsi que, parmi les hommes de culture mauriciens, il est sans doute l'un des tout premiers à tenter une synthèse de la mosaïque culturelle insulaire.

En même temps, il tient une place centrale dans la construction des mythologies littéraires de l'océan Indien.Sa mystique de l'île prolonge ostensiblement les rêveries du Réunionnais Jules Hermann, qui découvrait dans les Mascareignes les vestiges d'un continent primitif, la Lémurie, jadis peuplée de géants sculpteurs de montagnes, ancêtres de l'humanité d'aujourd'hui.Hart s'est plu, lui aussi, à retrouver dans la forme des montagnes mauriciennes, la trace du ciseau des géants sculpteurs.Il a révélé ce mythe à Malcolm de Chazal, qui en tirera une prodigieuse cosmogonie.

En assurant cette transmission d'un héritage autochtone, qui précisément revendique l'autochtonie (des géants nés du sol !) comme valeur, Hart peut réclamer le titre qui lui tenait le plus à cœur : celui de poète mauricien.