Léoville L'Homme constatait en 1914, dans sa brochure sur Les Lettres françaises à l'île Maurice, que les écrivains ne sont pas en grand honneurdans son île natale et que la manifestation la plus continue de ce qui, à Maurice, peut passer pour de la " littérature ", c'est le journal. Si les poètes évoqués dans ce chapitre sont en nombre appréciable, ils n'ont été lus que par quelques poignées de lecteurs.En revanche, pas de romancier, mis à part l'étonnant Barthélémy Froberville, qui publie en 1803, chez l'" Imprimeur de la République " à l'île de France, un roman épistolaire, Sidner ou les dangers de l'imagination, imité du Wertherde Goethe et nourri de la pensée de Rousseau : décor hivernal (et non mauricien), conflit des sentiments et de la morale sociale, dénonciation des préjugés interdisant aux jeunes gens de s'aimer selon leur inclination... Les thèmes sont d'époque, mais peut-être acquéraient-ils une résonance particulière à l'île de France.Sidnerreste une exception : aucun autre roman n'est publié à Maurice au cours du XIXe siècle.
En revanche, les journaux et revues sont plutôt florissants.Ils ont bénéficié de la libéralisation de la censure et finalement de son abolition en 1832.Le Cernéenexprime l'opinion des cercles de propriétaires franco-mauriciens.La Balancedisparaît en 1835 ; elle est relayée par La Sentinelle de Maurice, animée par l'ardent publiciste Rémy Ollier, qui défend le point de vue des hommes de couleur.Mais bien d'autres journaux paraissent sur des durées plus ou moins longues ( Le Mauricien, fondé en 1833 par Eugène Leclezio continue de paraître jusqu'en 1863). Outre des débats sur les grands problèmes de la société mauricienne (l'abolition de l'esclavage, la nécessité des changements constitutionnels, la politique d'immigration, la lutte contre les grandes épidémies, etc.), on pouvait y lire des pages plus spécialement culturelles : poèmes, récits, contes, articles de variétés, etc.Il existe aussi des publications à vocation récréative et littéraire : Le Bengali(1841), Le Colibri(1842), L'Arlequin(1853). Cet ensemble de textes, dont la masse est relativement importante, n'a pas encore été vraiment exploré.C'est sans doute là qu'on pourrait trouver les premiers essais de définition d'une culture mauricienne.Souvent cité, l'appel d'Eugène Bernard " Aux jeunes Mauriciens ", paru dans le Keepsake mauricienen 1839, est très représentatif de ce désir de donner forme à une culture insulaire :
Et pourquoi, par exemple, ne réussiriez-vous pas dans toutes les parties de la littérature ?pourquoi ne deviendriez-vous pas poètes, historiens, peintres de mœurs, écrivains éloquents ?Est-ce que les belles-lettres s'apprennent ailleurs que dans les livres ?est-ce que les grands modèles ne peuvent pas se lire ici avec autant de fruit que sur le sol européen ? est-ce qu'en littérature nous avons d'autres idées que les idées acquises ? est-ce qu'il y a en Europe un moyen de se former le goût, l'esprit, le jugement qui ne soit pas à la portée d'un colon de Maurice ?- Non, me direz-vous, mais notre pays est de si peu d'étendue, notre existence coloniale est si informe que nous manquons de sujets inspirateurs.
Pour modeste qu'il soit, et peu soucieux de se démarquer des modèles européens, le manifeste d'Eugène Bernard n'en fait pas moins date.Paru dans le premier recueil dont la publication ait été entreprise pour doter la Colonie d'un commencement de littérature locale, il ouvre la recherche d'une identité insulaire.
Annalistes, chroniqueurs, historiens sont parmi les premiers à centrer leurs œuvres sur le pays.Leurs textes sont souvent raboteux, digressifs, encombrés, véhéments dans leur éloquence déclamatoire ; ils n'en recèlent pas moins des pages pittoresques ou émouvantes.Ferdinand Magon de Saint-Elier publie en 1839 ses Tableaux historiques, politiques et pittoresques de l'île de France, aujourd'hui Maurice, depuis sa découverte jusqu'à nos jours. André Maure, qui travailla à La Balance, rassemble dans ses Souvenirs d'un vieux colon(1840) des témoignages de première main, notamment sur la période révolutionnaire (il règle aussi ses comptes avec Adrien d'Épinay, qui l'avait écarté de la délégation des colons mauriciens à Londres en 1830). La Statistique de l'île Mauricedu Baron d'Unienville (1838 pour la première édition) est bien connue des historiens. À la fin du siècle, Albert Pitot avait entrepris l'œuvre colossale de réunir dans leur sucession chronologique tous les faits se rattachant à l'histoire de Maurice.Ses Esquisses historiques, publiées de 1905 à 1914, s'arrêtent malheureusement en 1833. La compilation est décousue, mais reste une mine indispensable de renseignements (souvent savoureux) sur les débuts de l'île.
Journalistes, polémistes, un Adrien d'Épinay, fondateur du Cernéen, un Rémy Ollier ont marqué leur époque : leurs manifestes, essais et déclarations diverses gardent encore un peu de leur ardeur oratoire. D'autres publicistes ont été les phares de l'opinion mauricienne : Evenor Hitié au Progrès colonial(1863-1895), Ulysse Engelbrecht au Pays(1870-1882). Le combat politique s'anime à partir de 1882 sur le thème de la représentation des créoles à la législature coloniale.Un Charles Newton à L'Argus(1883-1884) donne le ton d'un journalisme de combat, alerte et satirique. Léoville L'Homme se révèle brillant chroniqueur dans Le Droit(1885-1887).
Henri Magny, Réunionnais installé à Maurice comme professeur au Collège Royal, s'est voué à la défense de la langue française dans l'île (Maurice à vol d'oiseau, 1882).Charles Baissac publie dès 1888 une étude sur Le Folklore de l'île Maurice, où le créole est examiné avec sympathie.
La coexistence de diverses religions sur l'île entraînait parfois de vigoureux débats théologiques.On a gardé le souvenir des joutes ayant opposé le Révérend Pierre Lebrun, de l'Église Indépendante de Maurice, au swedenborgien Edmond de Chazal.
Un premier théâtre avait été construit à Port-Louis en 1790.Abattu par le violent cyclone de 1818, il fut remplacé par un nouveau théâtre, inspiré de la Scala de Milan et inauguré en 1822.Il servit surtout à accueillir des troupes d'acteurs français qui apportaient opéras, vaudevilles, drames romantiques ...Certains Mauriciens s'essayèrent à composer pour la scène : leurs pièces ont parfois été publiées.Mais quand elles furent jouées, ce fut surtout par les élèves du Collège Royal ou par des troupes d'amateurs.
Léoville L'Homme a écrit pour le théâtre Le Dernier Tribut, drame en un acte et en vers, représenté sur le théâtre de Port-Louis le 27 août 1883. L'histoire en est édifiante : Guillaume, corsaire à la retraite, apprend la faute de sa fille Marie qui aime le jeune corsaire Jean et en est aimée.Or Jean est déjà marié !Guillaume veut châtier les coupables.Mais le canon tonne : c'est la bataille navale de l'île de la Passe qui commence.La hache déjà prête à punir tombe des mains de Guillaume : Jean part au combat qui l'appelle...La pièce eut beaucoup de succès.
Les voyageurs de passage ont souvent laissé le témoignage de leur visite.Le peintre et naturaliste Jacques Milbert passa deux ans à l'île de France : son Voyage pittoresque à l'île de France, au Cap de Bonne-Espérance et à l'île Ténériffe(1812) prend le contre-pied de Bernardin de Saint-Pierre en présentant un tableau plutôt optimiste de la situation des esclaves. Jacques Arago, qui fit le tour du monde en 1817 avec l'expédition de l' Uranie,consacre quelques pages aux écrivains de l'île Maurice dans ses Promenades autour du monde(1822). Baudelaire n'a pas laissé de notes de son bref séjour à l'île Maurice et à Bourbon (1841).Quelques poèmes conservent des images des Mascareignes, parfois très précises, comme dans " La Vie antérieure ", où l'on reconnaîtra l'évocation de somptueuses maisons à varangues (5):
Le plus étonnant des ouvrages du XIXe siècle évoquant l'île Maurice est l'œuvre d'un écrivain qui ne l'a pas visitée.Il s'agit de Georges, roman d'Alexandre Dumas, publié en 1843. Le héros en est un jeune et riche mulâtre de l'île Maurice, Georges Munier, rejeté par la bonne société blanche et décidant de tuer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur n'avait osé combattre. Georges s'exile, parcourt le monde et devient un homme supérieur.De retour à Port-Louis au bout de quatorze ans et amoureux de la belle Sara de Malmédie, il s'en voit refuser la main par le père de la jeune fille, car une blanche ne saurait épouser un homme de couleur.Georges prend la tête d'une révolte d'esclaves.Alors qu'il est prisonnier et conduit à la mort, Sara proclame son amour et le frère de Georges, corsaire énergique (négrier au demeurant !), vient les enlever et les sauver.
Faut-il lire entre les lignes de ce roman une confidence de Dumas sur le " préjugé " qui, plus d'une fois, l'a stupidement attaqué sur son origine " nègre " (sa grand-mère était une ancienne esclave de Saint-Domingue) ?Le roman, célébrant le mulâtre en surhomme, prendrait une revanche ironique sur les humiliations...À Maurice même, Dumas avait subi les injures de l'oligarchie blanche : une troupe ayant joué son drame Antony au théâtre de Port-Louis, Désiré Bernard, professeur au Collège Royal, se plaignit dans Le Mauricien " que la censure eût pu autoriser la représentation de l'œuvre d'un nègre ". (6)
La lecture de Georgesmontre, dans l'évocation de l'île Maurice, un curieux mélange d'éléments " mythiques " (le premier chapitre conduisant le lecteur vers une île de paradis, le luxe digne des Mille et Une Nuits, la rêverie de sensualité) et de détails révélant une information très précise (non seulement sur les fêtes orientales du " Yamsé ", mais aussi sur les courses à l'île Maurice : les noms des chevaux et de leurs propriétaires sont parfaitement authentiques ; non moins remarquable est le nom choisi pour le lieutenant de Georges dans la révolte des Noirs : " Laïza " - qui ressemble étrangement à celui de Laïzaf, Malgache impliqué en 1822 avec Ratsitatane dans la grande révolte qui menaçait de mettre le feu à Port-Louis). Dumas était donc remarquablement informé sur Maurice, et probablement par des Mauriciens.Faut-il supposer, comme on l'a écrit à l'époque, que le véritable auteur de Georgesétait Frédéric Mallefille, Mauricien d'origine, installé en France depuis 1822, auteur dramatique et romancier ? L'écriture de Georgesne ressemble pas à celle de ses œuvres habituelles... Mais il n'est pas du tout impossible qu'il ait apporté à Dumas une collaboration importante.
La réédition du roman en 1974, dans une collection de grande diffusion, lui a apporté des lecteurs passionnés à Maurice.
Pourtant un autre visiteur français (à demi mauricien, il est vrai), est bien sévère pour le roman de Dumas : il s'agit de Paul-Jean Toulet.Né en France, mais conçu à l'île Maurice, disent ses biographes, de parents qui y étaient jusqu'alors installés, Toulet y retourne en famille pendant les années 1885-1888.Il y mène une vie assez fantasque, fume toutes sortes de choses et tient de temps à autre un Journal, qui a été publié après sa mort, en 1934. On peut y lire ces lignes, sans trop de complaisances, sur la situation intellectuelle et littéraire de l'île Maurice :
L'ignorance excusable chez la femme, qui n'est pas faite pour causer art ou philosophie, encrasse ici les trois quarts des hommes ; j'ai beaucoup pratiqué les jeunes gens.Souvent ils sont superficiels, sans largeur de l'esprit, trop occupés de leur pays et d'eux-mêmes, d'où aisément vantards.D'ailleurs leur instruction est mal faite, trop courte, ni française, ni anglaise ; leurs plaisirs sont trop matériels.Les boursiers qu'on envoie en Europe réussissent, mais aussi c'est l'élite.
La race après tout est intelligente.Sûrement elle est sociable, hospitalière.De plus elle a l'instinct de la famille ; est-ce assez pour durer ?
À citer : Ch. Baisssac (blanc), écrivain très frais, bien lui-même, mais un peu court d'haleine ; Léoville L'Homme (de couleur), poète : du souffle, de l'envergure, doublure de Leconte de Lisle, mais bonne doublure ; quelques tempéraments de journalistes, Charles Newton, avec de l'esprit ou plutôt du bagout ; des gras en général, etc. [...]
Surtout pour connaître l'île ne conseiller ni Paul et Virginie, ni Georges (par Dumas père).
Paul-Jean Toulet a glissé aussi dans le rythme impair de ses Contrerimesquelques belles images voluptueuses, glanées lors de son séjour mauricien :
1857Naissance (le 7 avril) à Port-Louis, dans le quartier des Salines.Son père, Pierre L'Homme, imprimeur et journaliste, faisait campagne dans La Sentinelle de Maurice pour la population de couleur, à laquelle il appartenait.
1872Débute comme apprenti typographe au journal de son père.
1881Publie plusieurs articles dans La Sentinelle de Maurice.
1882Pages en vers, Port-Louis.Réédition en 1901 au General Steam Printing Cy.
1883Devenu rédacteur en chef de La Sentinelle de Maurice, il lutte pour des changements constitutionnels.
Sa pièce, Le Dernier Tribut, est représenté le 27 août au théâtre de Port-Louis.Elle sera reprise en 1903 et vers 1930.
1885Fonde son propre journal, Le Droit (1885-1887), auquel succèdera La Presse nouvelle (1887-1888), puis, plus tard, La Défense (1897-1900).Participant activement aux débats politiques qui agitent la société mauricienne, il revendique pour la population de couleur (les " créoles ") le droit de participer à la gestion des affaires publiques, mais il se montre très inquiet devant la montée des nouvelles couches sociales (les descendants des travailleurs engagés indiens).
1887Poèmes païens et bibliques, Port-Louis, Nouvelle Imprimerie Dupuy.
1897Poésie diverses, Port-Louis, Imprimerie de " The Planters and Commercial Gazette ".
1902Nommé bibliothécaire de la municipalité de Port-Louis, il consacre désormais l'essentiel de son activité à la littérature.Il continue cependant de donner des articles politiques dans la presse (Le Radical, Le Mauricien) et participe à la campagne pour la rétrocession de l'île Maurice à la France.
1905Nouvelle édition de Pages en vers, Port-Louis.
1908Fonde la revue littéraire Mauritiana (1908-1911).Il publie dans divers périodiques (dont L'Essor, revue du Cercle littéraire de Port-Louis) d'innombrables chroniques qu'il signe du pseudonyme de Léon Lauret.
1914Les Lettres françaises à l'île Maurice, Paris, Éditions de la Pensée de France.
1921Un éditeur parisien (Jouve et Cie) publie Poèmes épars.
1926Poésies et poèmes, Port-Louis, The General Printing and Stationery Cy.
1928Meurt à Rose-Hill (le 26 mai).On lui fait des funérailles imposantes.Trois ans plus tard, un groupe d'amis, fidèles au vœu du poète, dépose sur sa tombe un peu de terre française.Une souscription publique permet la même année d'ériger un buste dans le Jardin de la Compagnie à Port-Louis.
1976Anthologie poétique de Léoville L'Homme, présentée par K. Hazareesingh, Maurice/Paris, Mahatma Gandhi Institute/F. Nathan.
1984Mocélé, Textes inconnus d'auteurs mauriciens, Présenté par Vicram Ramharai, Moka, Éditions de l'Océan Indien [Reprise de contes en prose, publiés entre 1888 et 1919].
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