Léoville L'Homme (1857-1928) a très vite été célébré comme le grand poète que l'île Maurice attendait.Ila été surnommé tantôt le poète national de l'île Maurice, tantôt le père de la Poésie mauricienne.Ces appellations sont fort justes, car il fut le premier qui éleva l'art des vers à des hauteurs que nul n'avait encore atteintes à Maurice(Jean Urruty).
Tous ses contemporains et ses successeurs immédiats lui ont tressé des louanges.Le duc de Bauffremont lui a consacré une petite monographie ( Un poète de l'île Maurice, Léoville L'Homme, Paris, 1913). On a ensuite un peu oublié de le lire : ce qui suscitait les plaintes de Camille de Rauville, fondateur de l'Académie mauricienne : L'œuvre la plus méconnue de la littérature mauriciene et de cette littérature de l'océan Indien que les générations futures ne seront pas fières d'avoir ignorée à ce point.
Les qualités humaines de Léoville L'Homme, sa culture et son rayonnement, l'abondance de son œuvre, sa facilité à versifier expliquent en partie sa célébrité.Mais il est apparu surtout comme le représentant éminent de la classe des " hommes de couleur " (les " créoles ", au sens mauricien du mot), dont l'émergence sociale se préparait depuis le début du siècle.Longtemps tenus à l'écart par le " préjugé " (euphémisme mauricien pour désigner l'exclusion raciste), les créoles avaient peu à peu imposé leur place à tous les niveaux de la vie mauricienne.Une décision de 1832 avait accordé qu'à l'avenir les enfants de couleur légitimes et appartenant à des parents recommandables pourraient être admis au Collège Royal et que la Commission [scolaire] s'assurerait qu'ils n'apportassent pas le mauvais exemple dans l'établissement(A. Pitot, L'Île Maurice, Esquisses historiques). Les créoles avaient ensuite créé leurs journaux : La Balanced'abord, puis La Sentinelle de Maurice. C'est précisément de ce journal que le père de Léoville L'Homme était l'administrateur et c'est là que lui-même débuta dans le journalisme.Sa réussite littéraire ne pouvait que symboliser, aux yeux des créoles, leur propre ascension sociale.En même temps, elle satisfaisait les Franco-Mauriciens, qui jusqu'alors avaient monopolisé le pouvoir culturel, car elle se faisait au nom de leurs propres valeurs.
En effet, le facteur essentiel de l'histoire mauricienne du XIXe siècle est l'évolution démographique et la montée en puissance du groupe d'origine indienne.Les créoles craignaient de se faire submerger par ces nouvelles couches socialeset ils cherchaient à s'en distinguer en se protégeant derrière leur appartenance à la culture française. Ils cédaient donc a une admiration idolâtre pour tout ce qui portait la marque française.Jean-Georges Prosper a forgé un néologisme fort bien venu pour désigner cette fascination presque maladive : le " francotropisme ".Léoville L'Homme est l'un des représentants les plus fervents de ce francotropisme.Sa célèbre " Lettre à un ami ", où il réclame un peu de sol gauloispour en faire la terre de son tombeau, a d'ailleurs dicté l'ordonnance d'une cérémonie d'hommage après sa mort (3):
La position idéologique de Léoville L'Homme retentit sur son art poétique.Il se réclame, par le titre du recueil de 1887 ( Poèmes païens et bibliques), de l'esthétique parnassienne de Leconte de Lisle. Mais il est sans doute plus proche de Sully Prudhomme que de l'auteur des Poèmes barbares: pour lui, la poésie doit être l'idée ornée ; elle met en vers et en symboles des idées morales ou métaphysiques, la foi dans la science et le progrès. " Soir d'été ", invitant à méditer sur les étoiles, montre que l'astronome et le poète sont frères." L'Exemple " célèbre " la jeune fille de famille " qui travaille pour gagner son pain :
En harmonie avec son projet poétique, Léoville L'Homme cultive une langue noble et idéalisante, une versification sans audaces, la tendance à se réfugier dans l'abstraction et la mythologie.D'où l'impression curieuse (si l'on tient à le rapprocher des parnassiens) d'une absence de couleur locale.Il célèbre pourtant l'île Maurice et ses paysages.Mais le plus souvent comme s'il s'agissait d'un pays de nulle part :
Au fond, la poésie de L'Homme vise à identifier les réalités de son pays à celles, nobles et idéales, des pays d'Europe.Le poème " Joie d'octobre " (paru dans L'Essor, le 24 avril 1927) joue sur l'inversion des saisons de l'hémisphère austral : en octobre, " L'Été, déjà plus franc, a donc fini de naître ". Le poète se réjouit de la fin de la saison fraîche :
Mais il lui faut la transfigurer en un cruel hiver(!) : parce que l'île Maurice doit être le reflet austral des pays du Nord (la Virginie de Bernardin de Saint-Pierre jouait déjà de la relation symétrique de l'île de France et de l'Île-de-France).
La Grèce devient le modèle idéal de toutes les valeurs intellectuelles et esthétiques.L'attachement du poète mauricien à ces normes le conduit à ne donner valeur aux choses et gens de son pays que s'il peut les comparer ou les assimiler aux réalités du monde hellénique.Pour chanter la beauté des jeunes Indiennes de Maurice, il lui faut passer par des comparaisons grecques :
L'écriture, pour Léoville L'Homme, a pour fonction de démontrer qu'il est bien le fils austral de la Grèce et de la France, mères idéalisées auxquelles il se raccroche dans sa crainte de se voir emporté par l'évolution démographique et culturelle de l'île Maurice du XXe siècle.
Est-ce à dire que la gloire mauricienne du poète a été usurpée, qu'il n'est qu'un poète colonial, un chantre de la dépendance, un collaborateurselon la formule vengeresse de Robert Furlong ? Il faut sans doute prendre conscience du fait que Léoville L'Homme à écrit la poésie que conditionnait son insertion sociale, raciale, politique : sa limite est de n'avoir su, ni pu rompre avec ce conditionnement.Mais il serait excessif de prétendre que l'île Maurice est absente de son œuvre.S'il abuse parfois de la guimauve paradisiaque, il a aussi tenté de donner dans quelques poèmes des images plus nettes et plus plastiques.Il est plus sensible que son francotropisme ne le ferait craindre à la pluralité culturelle mauricienne, à qui il dédie quelques jolis textes.
Mais Léoville L'Homme est victime de la " forme vieille " dont il n'a pas su se libérer.Sa versification conformiste ne lui permet pas de donner corps à son ambition poétique.C'est dommage, car il a parfois d'étranges intuitions.L'un de ses projets les plus curieux était un vaste poème de plus de 1500 vers, intitulé Le Rock de Cirné, inspiré, disait-il, d'une légende indienne : l'oiseau rock, originaire de l'Himalaya, a enlevé une jeune fille le jour de ses noces, il se réfugie, avec la belle Hindoue, dans les montagnes désertes de l'île Maurice, avant sa découverte par les navigateurs européens ; survient un bateau qui fait naufrage sur l'île ; un seul Portugais, Pedro, en réchappe ; il est donc comme le seul habitant de Cirné, mais un jour il découvre le Rock précipité par le cyclone sous l'éboulement de la montagne ; il le sauve, rencontre la jeune Hindoue, l'aime... Inachevé, le poème a été publié sous forme d'extraits dans la revue L'Essor. Il n'est plus guère lisible, et pourtant le sujet est étonnant : rêverie sur l'origine de l'île, sur ses habitants d'avant les premiers habitants, sur la rencontre et le mariage des cultures...