7.1. RIMEURS ET ROMANTIQUES

Même si l'installation du régime anglais à Maurice se fait en douceur, certains colons hésitent à prêter le serment d'allégeance au nouveau pouvoir.La Table Ovale, dont les membres affichaient des sympathies napoléoniennes, va se révéler comme le centre d'une résistance diffuse, idéologique et linguistique.Son président, Thomi Pitot (1779-1821), joue d'ailleurs un rôle politique, quand, en tant que secrétaire du " Conseil de Commune ", il défend les positions des colons français contre les empiètements des gouverneurs anglais.La Table Ovale soutient Hubert-Louis Lorquet (1768-1842), professeur français arrivé à l'île de France en 1802 et enseignant au Collège Royal, lorsqu'il publie en 1822 un Napoléon, poème épique en dix chants, qui suscite quelques remous.C'est une épopée de facture très classique, sagement versifiée :

Mais, a priori, un poème consacré à Napoléon, grand ennemi de l'Angleterre, ne pouvait pas être agréable aux autorités britanniques de l'île Maurice. Prudent, Lorquet avait évité les grandes diatribes contre l'inhumanité des Anglais à Sainte Hélène.Et son long poème avait été imprimé à Maurice, mais sans revendication d'auteur et avec une fausse adresse.Mais comme le livre, suivant l'habitude de l'édition mauricienne, était vendu sur souscriptions (certains habitants anglais de l'île avaient d'ailleurs souscrit), le nom de l'auteur n'en pouvait être ignoré.Le proviseur du Collège Royal, inquiet du manquement au devoir de réserve d'un de ses subordonnés, qui a osé braver la censure, porte l'affaire devant les autorités.Lorquet est destitué de son poste : il refusera d'ailleurs par la suite d'être réintégré dans ses fonctions.L'affaire cristallise pendant un temps la mauvaise humeur anti-anglaise des colons français.

Ce Napoléon a sans doute été le plus grand succès de la littérature mauricienne au XIXe siècle : dès 1823, il est édité à Philadelphie, aux États-Unis, par les soins de Joseph Bonaparte, et il est réimprimé à Bruxelles, Paris, Londres, traduit en vers italiens, édité à nouveau à Maurice en 1838.En 1840, une édition parisienne l'attribue à Joseph Bonaparte, frère aîné de l'Empereur (1) et Lorquet a beaucoup de mal a obtenir que sa paternité littéraire lui soit restituée...

Toute la production littéraire mauricienne en français, au long du XIXe siècle, va prendre sens en relation avec ce sentiment que l'occupation anglaise fait découvrir aux Franco-Mauriciens : leur identité culturelle pourrait être menacée et ils se doivent de la sauvegarder.Écrire en français, fût-ce la plus insignifiante des bluettes, devient alors un acte de résistance culturelle.Bien qu'à peine conscient, ce sentiment explique sans doute la vitalité littéraire mauricienne du XIXe siècle et l'acharnement à rimer de tant de versificateurs.L'un des succès de librairie du début du siècle est un traité de rhétorique, " suivi de l'abrégé des règles de la versification ", de Victor Jubien, professeur.Il s'agit d'un ouvrage à vocation pédagogique, mais il n'y a pas que les élèves du Collège Royal qui se le procurent...D'autres compagnons des muses, tel Melchior Bourbon (1801-1881), publieront des précis de rhétorique, plusieurs fois réédités.

Cependant, en dehors du Napoléonde Lorquet, la fonction de résistance qu'assure l'écriture littéraire ne retentit guère sur la mise en forme ou le choix des thèmes. Les " ovalistes " continuent de produire d'aimables chansons.Lorquet lui-même se laisse aller à rimer, pour répondre à " La Manguiade " de Melchior Bourbon, qui célébrait l'excellence de la mangue, un curieux hymne à la banane (où certains lecteurs entendront peut-être un écho de l'anticléricalisme polisson de Parny) :

François Chrestien (1767-1846), qui est lui aussi un des habitués de la Table Ovale, a publié en 1822 les Essais d'un bobre africain(rééditions augmentées en 1831 et 1869) (2). C'est un curieux recueil où figurent, à côté de poèmes en français, des pièces en créole : adaptations de fables de La Fontaine ou de chansons de Béranger, chansonnettes ou discours rimés.Même si on peut déceler dans ses " créoleries " un peu d'ironie condescendante, François Chrestien a le mérite d'attirer l'attention sur les ressources littéraires de ce qu'on appelait alors le " patois " créole : la leçon sera reprise par Charles Baissac et quelques autres.

Édouard Carié (1795-1851), encore un " ovaliste ", connu pour avoir échangé avec Béranger une correspondance versifiée, proteste à l'avance contre les horreurs qu'apportera l'abolition de l'esclavage :

De tels textes sont aujourd'hui écrasés par l'idéologie qui les a fait naître.La remarque vaut pour la plus grande partie des pages écrites par les auteurs mauriciens du siècle passé.Il suffit pour s'en convaincre d'ouvrir les anthologies, comme celles d'Édouard Fromet de Rosnay ( Anthologie mauricienne : Galerie poétique de l'île de France, 1897) ou de Jean Urruty ( Poètes mauriciens, vol. I, 1971). Mais le décalage des temps peut parfois donner un cachet désuet aux vers sentimentaux et mélancoliques des successeurs de la Table Ovale.

Charles Castellan (1812-1851) publie à Paris, où il a étudié le droit, deux recueils, Les Palmiers(1832) et Beaux jours et jours d'orage(1839). Versificateur facile, à la manière du Réunionnais Bertin, et pourfendeur de l'athéisme et du polythéisme, cause principale des plaies qui rongent la société actuelle, il donne un peu de couleur locale à quelques poèmes, comme dans cette " Malabare ", que l'on a parfois été tenté de rapprocher de la pièce de Baudelaire, " À une Malabaraise " :

Poésie et idéologie

Charles Castellan, l'un des principaux poètes mauriciens du début du XIXe siècle, a étudié le droit à Paris, avant de revenir s'installer à Maurice en 1837, comme avocat d'abord, puis comme journaliste au Cernéen.

Les deux recueils qu'il publie pendant son séjour parisien, chez Gosselin, Les Palmiers (1834) et Beaux jours et jours d'orage (1837) - accueillis au demeurant par les éloges flatteurs de plusieurs revues parisiennes - proposent une poésie sentimentale et moralisatrice.Le titre des Palmiers laissait pourtant attendre de l'exotisme poétique, d'autant que l'auteur se présente sur la page de titre comme un créole de l'île de France (la spécification est d'ailleurs reprise en tête du second recueil) .La préface de l'ouvrage esquisse un programme de poésie mauricienne :

Dans ce petit livre, j'aurais voulu peindre exclusivement mon pays avec son ciel qui rend doucement triste, ses Palmiers toujours verts, ses brises du soir qui délassent, ses ondes claires qui rafraîchissent ; il y a là toute une mine de poésie, mine féconde, inépuisable, vierge encore malgré les suaves esquisses de Bernardin de Saint-Pierre, et quelques incomplètes descriptions de voyageurs, oiseaux de passage qui, subissant la douce influence du climat, se sont un instant reposés sur nos montagnes pour chanter.Mais, j'avais trop la conscience de ma faiblesse pour tenter pareille entreprise.J'en laisse aujourd'hui l'honneur à d'autres, trop heureux pour ma part si dans ces quelques vers jetés à la hâte, et sans ambitieuse pensée, mes regrets de patrie et mes rêves d'amour peuvent faire oublier le poète.

La modestie du poète lui interdit donc de tenter d'écrire lui-même cette poésie " mauricienne " qu'il appelle de ses vœux.De fait, il n'y a, dans le recueil, pas plus de trois ou quatre pièces pour " peindre " son île natale.Dont cette " Epître " à un ami, qui commence par des évocations de paysages mauriciens, et dérape rapidement vers l'idéologie :

Le texte est daté de Paris, juin 1832.L'abolition de l'esclavage, à Maurice comme dans toutes les colonies anglaises, sera proclamée en 1835.L'épître de Castellan se fait donc l'écho des inquiétudes des colons devant l'évolution qui se prépare.D'où la construction laborieuse du poème.D'abord, le soin est laissé à d'autres (peintre ou poète) de chanter - avec quelle mièvrerie ! - les beautés naturelles de l'île.Peut-être diront-ils (un seul vers suffit) comme l'esclavage est moralement condamnable.Mais (et le poète " créole " reprend la parole en son propre nom - et pendant 19 vers !) l'abolition sera encore pire...

Volsy Delafaye (1819-1859), poète sentimental sur un mode lamartinien, publie en 1857 Les Feuilles jaunies (réédition en 1917), où l'on remarque quelques poèmes d'inspiration locale.Il est au milieu du siècle un modèle admiré.Moïse Constant (1824-1854), mort prématurément lors d'une épidémie de choléra, relève de la même inspiration (Les Roses d'un jour,1854).

Charles Gueuvin (1834-1905) ne leur est pas inférieur, pour ce qui est de l'étalage de bons sentiments.Ses Savanaises (publiées en deux volumes, en 1883 et 1891) mêlent les poèmes d'inspiration autobiographique (" La Famille " ; " Les Revers ") et patriotique (" Patria ") :

Fernand Duvergé (1849-1891) rassemble ses poèmes, volontiers narratifs et se réclamant de Victor Hugo, pour célébrer les hauts faits de l'histoire de l'île (" Le Combat de la Passe ", " Les Corsaires créoles ", " Le Blocus de 1794 "), en une série de plaquettes qui paraissent de 1876 à 1888, sous un titre identique, soulignant le désir de " territorialiser " sa poésie : Les Mauriciennes.

Jean Urruty, historien de la poésie mauricienne (Poètes mauriciens, I, 1971), reconnaît à Duvergé et à Gueuvin le mérite d'avoir été " les premiers poètes créoles " à produire une œuvre assez étendue.

Les poètes mauriciens ne dédaignaient pas de concourir aux tournois poétiques de la vieille métropole.Charles Baissac (1831-1892) reçut l'églantine d'argent des " Jeux Floraux de Toulouse " pour un hymne enthousiaste à sa patrie mauricienne :

Bien d'autres écrivains en vers ont eu leur moment de célébrité : Artus Orieux, Henri Sénèque, Édouard Vigoureux, etc.Il semble qu'il y ait peu à glaner dans ces œuvres qui ne correspondent plus à notre conception de la poésie.

Les auteurs mauriciens restent fidèles à l'esthétique académique qu'ils ont découverte dans les leçons de leurs bons maîtres du Collège Royal.Leur seule ambition est de composer des vers conformes aux règles classiques et solidement martelés.Lorquet notait dans les commentaires de la dernière édition de son Napoléonqu'on lui avait reproché son premier vers ( J'entreprends de venger ce héros que l'envie), au motif qu'il commence par un trissyllabe, ce qui est, paraît-il, une entorse aux lois du genre.

Aujourd'hui que la force poétique de ces vers anciens se dissipe par le changement des codes littéraires, ils ne retiennent plus guère que par l'affleurement brutal de l'idéologie : ce qui était implicite, connivence, présupposé allant de soi, a été mis à nu par l'usure du temps décapant ces pauvres vers.