6.3. NAISSANCE D'UNE LITTÉRATURE FRANCOPHONE

Une activité littéraire en français naît à Maurice (encore île de France) à l'extrême fin du XVIIIe siècle, favorisée par la conjonction de divers facteurs : introduction de l'imprimerie, création de sociétés d'écrivains et d'intellectuels, publication en Europe de textes sur Maurice, écrits par des voyageurs, qui suscitent les réactions parfois vives de leurs lecteurs mauriciens...

L'imprimerie

L'imprimerie arrive à Maurice en 1768, sur l'initiative de l'intendant Pierre Poivre.Le premier directeur de l'Imprimerie Royale de Port-Louis, Pierre Sannois, fut aussi l'auteur du premier texte mauricien imprimé : une épitre à Madame la Dauphine, à qui il dédiait la machine nouvellement installée.Dès 1773 paraît le premier journal mauricien : Annonces, Affiches et Avis Divers pour les colonies des îles de France et de Bourbon. Le titre rend bien compte du contenu : une feuille d'annonces surtout commerciales.Suivent en 1791 le Journal hebdomadaire de la colonie, en 1792 la Gazette de l'île de France, en 1799 Le Chroniqueur colonial, puis beaucoup d'autres. Jean-Georges Prosper en 1975, dans son Histoire de la littérature mauricienne de langue française, dénombrait 185 titres de journaux et revues depuis ces origines de la presse mauricienne.

Dès 1801, une seconde imprimerie était débarquée.Beaucoup d'autres furent installées au XIXe siècle.Les imprimeries des journaux publièrent les ouvrages " à compte d'auteur " des écrivains mauriciens.L'imprimerie du Cernéen(journal fondé en 1832, disparu en 1982, organe d'expression des Franco-Mauriciens) s'est la première spécialisée dans la publication d'ouvrages littéraires. La Bibliography of Mauritiusd'A. Toussaint et H. Adolphe, qui recense chronologiquement tous les ouvrages imprimés à Maurice, montre que différentes maisons ont eu successivement la faveur des auteurs : " Imprimerie du Mauricien", " Central Printing Establishment ", " Standard Printing Establishment ", " General Printing and Stationery Cy Ltd ", " Typographie Moderne ", etc. La " General Printing ", dirigée par Thomi Esclapon, a publié plus de cent titres d'auteurs mauriciens, ce qui lui a donné un rôle phare dans le développement de la littérature mauricienne.

Si la multiplication de ces imprimeries plus ou moins spécialisées a fait qu'il n'a jamais été très difficile de publier un livre à Maurice, inversement l'absence de véritable maison d'édition a condamné tous ces ouvrages à une vie chétive et renfermée : il n'était pas rare qu'un ouvrage tiré à deux ou trois cent exemplaires mît quelques dizaines d'années à s'écouler.

Les sociétés littéraires

La Révolution avait donné aux habitants des îles de France et de Bourbon le goût de se retrouver dans des associations, filiales des grandes sociétés révolutionnaires parisiennes : il s'était créé un Club de la Chaumière, dans la mouvance des Jacobins, un club des Amis de la Constitution, de tendance réactionnaire. Dès la nouvelle de la chute de Robespierre, la Chaumièreavait été dissoute. Mais les clubs disparus, leurs membres, qui comptaient parmi les plus instruits de la colonie(J.-J. Waslay Ithier), se retrouvèrent dans des cercles littéraires. Dès l'époque de Decaen, une société des Kangourous(ainsi nommée parce qu'elle se réunissait au lieu-dit " la Ménagerie ") rassemblait des esprits voltairiens, admirateurs des poésies anticléricales de Parny. On leur fit plus tard une réputation de licence folle voisinant de près la pornographie(A. Pitot, Esquisses historiques, 1914). Les Kangourouscédèrent la place à la société de la Table Ovale, fondée en 1803, qui eut meilleure réputation. La Table Ovales'inspirait de l'exemple de l'ancienne société parisienne du Caveau, qui devait renaître en 1806 sous le nom de Caveau moderne: on s'y réunissait pour dire des vers, chanter et improviser des chansons, critiquer les ouvrages nouveaux, lancer des épigrammes ... et faire bonne chère.En 1809, le Mauricien Pierre Larré est reçu solennellement au Caveau moderne, comme un ambassadeur de la Table Ovale: la société mauricienne se présente comme une filiale du Caveauparisien. Béranger (1)devient vite le grand homme de ces chansonniers, et c'est lui qui sert de modèle à ses émules mauriciens : Thomi Pitot, Mallac, Maingard, etc. On échange des chansons et des épitres en vers : Béranger fera plus tard parvenir des " Couplets adressés à des habitants de l'île Maurice " :

En 1805, des esprits plus graves avaient fondé une Société d'Émulation, qui voulait encourager les recherches dans toutes les branches " des sciences, des arts et de l'industrie ". D'autres sociétés savantes se créent à Maurice : c'est en leur sein que se distingue un métis, Lislet Geoffroy, mathématicien et cartographe (2).

La Société d'Émulation Intellectuellese dote de nouveaux statuts en 1839 ; elle se régénère à nouveau en 1870. Elle a joué un rôle non négligeable dans la promotion d'intellectuels " de couleur " (ou créoles, comme on dit à Maurice pour désigner ceux qui ne sont ni blancs, ni Indiens, ni Chinois et qui comptent dans leur ascendance plus ou moins lointaine un ancêtre africain ou malgache).

D'autres sociétés littéraires ont marqué en leur temps la vie intellectuelle mauricienne : le Cercle littéraire de Port-Louis, qui naît en 1914, la Société des Écrivains Mauriciens, fondée en 1938 par Clément Charoux, le Cercle Rémy Ollier, animé par Marcel Cabon (1950). En 1964, Camille de Rauville tente de créer une Académie mauricienne.

Les voyageurs

Les voyageurs de l'île de France ont souvent publié les relations de leur passage ou de leur séjour.L'un d'entre eux, François Leguat, le " robinson " de Rodrigue, a parfois été considéré comme un affabulateur.Pourtant son Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales...(1707) rend compte d'un séjour authentique de deux ans dans l'île Rodrigue, suivi de longs démêlés avec le gouverneur hollandais de Mauritius... Les rééditions et les traductions soulignent le succès de l'ouvrage au XVIIIe siècle : le livre brossait le tableau d'une île d'utopie à la réalité de laquelle faisaient croire des descriptions de la faune et de la flore dignes d'un naturaliste.

La célébrité acquise par le Voyage à l'île de France(1773) de Bernardin de Saint-Pierre a relégué dans l'ombre d'autres textes qui ne sont pas sans qualités, comme les Voyages d'un philosophe(1768) où Pierre Poivre raconte, entre autres, son expérience d'intendant de l'île de France (il y avait acclimaté diverses plantes à épices ... dont le poivrier !) ou bien le récit de l'abbé Rochon, astronome et physicien que l'on avait chargé de repérer les écueils dans la mer des Indes ( Voyage aux Indes orientales et en Afrique, publié en 1807). Mais le Voyagede Bernardin a imposé sa vision colorée et rousseauiste.

Bernardin avait séjourné deux ans à l'île de France, de 1768 à 1770, au titre de capitaine ingénieur (il devait d'ailleurs s'y brouiller avec beaucoup de gens, dont l'intendant Poivre, dont il semble avoir - vainement - tenté de séduire la femme).Son récit de voyage, sous forme de lettres, trouve un ton qui sera pour longtemps le modèle de l'exotisme littéraire : vibration et vivacité de l'écriture, précision des descriptions (un exotisme non vaporeux !), sens des paysages...Dès ce premier ouvrage se met en place le système des Harmonies de la Nature(titre d'un gros volume posthume), exposé dans les Études de la Nature(1784) : on s'est beaucoup moqué des naïvetés de Bernardin, quand il veut démontrer, par le jeu des correspondances partout à l'œuvre, l'ordre harmonieux du monde et la bienveillance d'une providence omniprésente. On n'a pas toujours remarqué que, pour la construction de ce système, dans ces deux grands ouvrages " philosophiques ", Bernardin emprunte un très grand nombre d'exemples à son expérience des îles de l'océan Indien, qui sont pour lui le lieu même où doit se révéler l'harmonie universelle.Par quelques relais (dont sans doute celui de Baudelaire), cette intuition fécondera plus tard l'imaginaire des poètes de l'océan Indien.

Mais c'est surtout le bref roman de Paul et Virginie, détaché des Études de la Natureet publié en 1788, qui a associé le nom de Bernardin a celui de l'île de France. Le succès en fut prodigieux et l'imagerie (lithographies, papiers peints, assiettes décorées, etc.) a rendu l'île Maurice familière à toute l'Europe.Des lectures rapides ont dénoncé la mièvrerie du livre.En fait, cette pastorale un peu trop langoureuse est aussi une belle méditation sur l'insularité (Virginie meurt de ne savoir relier l'Île-de-France, que son exil parisien lui a fait découvrir, à la maternelle et exotique île de France...).

Les contemporains ont souvent retenu du roman et surtout du Voyageles pages vibrantes dénonçant les réalités de l'esclavage à l'île de France. Il est vrai que Bernardin s'y révèle remarquable polémiste :

Ces belles couleurs de rose et de feu dont s'habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner ; le rouge dont elles relèvent leur blancheur, la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles.Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes !

Ce sont ces pages que ses lecteurs de l'île de France ne lui ont pas pardonnées.Les insulaires étaient particulièrement attentifs aux textes qui décrivaient les îles et brossaient le portrait des " créoles ".Avec, on s'en doute, le souci de rectifier les erreurs et de protester contre les inventions et les calomnies.Or les colons sont particulièrement chatouilleux, quand on met l'esclavage en cause.Le naturaliste Sonnerat, auteur d'un Voyage aux Indes orientales et à la Chine de 1774 à 1781, se fait reprendre en 1784 par Charpentier de Cossigny dans une Lettre à M. Sonnerat, qui pointe toutes ses erreurs (c'est l'un des tout premiers textes imprimés à l'île de France qui ne soit pas un texte officiel ou un mémoire technologique). Les écrits de Bernardin ont donc tout naturellement suscité le tollé des lecteurs mauriciens.La plus connue des réfutations qu'on lui a opposées est due à la plume de Thomi Pitot, figure de proue de la Table Ovale: Réfutation du " Voyage à l'île de France " de Bernardin de Saint-Pierre(elle sera d'ailleurs rééditée en 1842, par l'imprimerie du Cernéen, le journal représentant les intérêts des classes dominantes blanches...).

Ainsi naît une littérature : des voyageurs ont visité les îles ; ce qu'ils en racontent ne plaît pas aux insulaires, qui en débattent dans leurs clubs et sociétés littéraires et qui profitent de la diffusion de l'imprimerie pour faire connaître leur mécontentement.Mais l'occupation anglaise et les transformations apportées par le XIXe siècle allaient considérablement compliquer les choses.

Complément bibliographique

Plusieurs monographies présentent l'île Maurice selon une problématique générale :

Sur l'histoire de Maurice :

Sur la situation linguistique :

Sur la littérature mauricienne :

Anthologies littéraires :

Sources bibliographiques :