Le roman en français a peu tenté les écrivains malgaches.Rabearivelo avait, là encore, fait œuvre de précurseur, en s'essayant, dès la fin des années 1920, à l'écriture romanesque.Mais L'Aube rougeet L'Interférenceétaient restés inédits à sa mort. Le premier roman dû à la plume française d'un Malgache est La Sœur inconnue(1932) d'Édouard Bezoro. Le héros en est un jeune esclave, chargé de surveiller depuis le sommet de l'Angavo l'arrivée du corps expéditionnaire français (nous sommes en 1895).Ses compagnons morts de la fièvre jaune, il se retrouve seul et il recueille une jeune esclave fugitive, avec qui il vit quelques mois dans une innocence édénique.Mais l'enfant qui devrait couronner leur union arrive mort-né.Une vieille esclave, à la recherche de son fils et de sa fille, autrefois vendus par leur père et propriétaire, leur révèle qu'ils sont frère et sœur !La faute n'est pas sur eux, mais sur les maudits seigneurs qui perpétuaient l'abomination de l'esclavage.Le roman se termine sur une action de grâces au colonisateur qui a aboli cette horrible coutume.Le héros va demander audience au Général Galliéni pour le remercier de son action humanitaire et libératrice.La naïveté de cette morale a parfois fait suspecter l'identité malgache de La Sœur inconnue. Quoi qu'il en soit, et malgré la médiocrité de son écriture, le roman reste un témoignage intéressant sur les remous suscités par l'abolition de l'esclavage à Madagascar.
L'exemple de Bezoro a été fort peu suivi.On peut citer le roman historique de M.-F. Robinary ( Sous le signe de Rasaizy, 1956), et dans un genre différent son livre de souvenirs ( Au seuil de la terre promise, 1965). Juste après la guerre, Danika Boyer, métisse originaire de Tananarive, avait publié Sa Majesté Ranavalo III, ma reine, chez Fasquelle, dans la série " Écrits français d'outre-mer ", où ce récit romancé prend place à côté d'œuvres du Sénégalais Birago Diop ou du Martiniquais Raphaël Tardon. Dans les années 1960, Rabearison écrit de longues nouvelles où il fait passer son expérience d'administrateur ( Les Voleurs de bœufs, 1965 ; Le Sous-Préfet Fenomanana, 1970). On hésite à faire entrer dans la littérature malgache les œuvrettes sentimentales d'Aimée Andria ( L'Esquif, 1968).
En 1975, Pelandrova Dreo donne un étrange roman ethnographique, Pelandrova, plongée dans le monde antandroy(au sud-est de Madagascar) : la maladresse même de la facture romanesque, les rugosités de l'écriture donnent comme un cachet d'authenticité à ces histoires de sorcellerie, de vols de bœufs, d'ordalies...
Mais les premières œuvres où se révèle un véritable tempérament romanesque sont les nouvelles et récits de Michèle Rakotoson.L'imaginaire angoissé, la revendication sensuelle, l'interrogation sur les relations entre générations, sur la place de la femme faisaient l'originalité des nouvelles de Dadabe(1984). Le Bain des reliques(1988) invite à suivre une équipe de la télévision malgache filmant une cérémonie ancienne, qui se déroule quelque part dans une ville du Moyen-Ouest (on reconnaît le fitampohades Sakalava).Mais l'expédition tourne au désastre.Le réalisateur du film meurt, comme une victime offerte aux mânes des ancêtres, ou parce qu'il est piégé par la dérive malgache dans la misère et la mort...Le roman se lit comme une réflexion sur l'évolution récente de Madagascar, les transformations chaotiques d'une société, la désagrégation des valeurs anciennes, les résurgences de modèles sociaux ou moraux revenant d'un lointain passé.Il est chargé de tout le désarroi de ces générations qui ont connu la révolution de 1972, les illusions lyriques, les désillusions quotidiennes, l'exil parfois.Prenant le parti d'une écriture retenue (seulement quelques frémissements de plume pour désigner au passage telle situation intenable), Le Bain des reliquesrefuse le sectarisme du roman militant de naguère. Son héros déboussolé est à l'image d'un pays qui a perdu ses repères traditionnels.