Flavien Ranaivo a été connu hors de Madagascar grâce à l' Anthologiede Léopold Senghor. Son œuvre poétique (il a publié aussi d'assez nombreuses études, dans les revues malgaches et étrangères, sur l'histoire, la civilisation et la littérature de Madagascar) se rassemble en quatre plaquettes publiées entre 1947 et 1975.Léopold Senghor la caractérisait comme un prolongement de la recherche de Rabearivelo : Flavien Ranaivo prend la poésie malgache au point précis où l'avait laissée J.-J. Rabearivelo et lui fait franchir un pas décisif. De fait, Flavien Ranaivo semble avoir beaucoup médité sur le retour du poète de Presque Songes, Traduit de la Nuit et Vieilles Chansons des pays d'Imerinaà la tradition malgache du hain teny.
Pourtant, comme tous les écrivains malgaches francophones de sa génération, il a connu la tentation de l'imitation des poètes parnassiens et symbolistes.À la fin de son premier recueil, il glisse un poème en quatrains assez laborieusement versifiés, comme l'exemple d'une poétique à laquelle il va tourner le dos :
Même si l'on entend dans le dernier vers de cette évocation de la légende de Tritriva un écho de la morbidité cultivée par Rabearivelo, le vrai Ranaivo n'est pas là.Il est dans son travail sur le passage en français de poèmes qui procèdent de la vieille poétique malgache.Il arrive d'ailleurs que des textes changent de statut au fil des années et qu'une traduction soit ensuite revendiquée comme création poétique.Tel kabary de mariage, présenté dans La Revue de Madagascar, en 1946, comme un exemple de littérature traditionnelle (2), est repris sous le titre " Épithalame " dans Mes chansons de toujoursen 1955, sans que rien indique au lecteur qu'il s'agit d'une traduction.
Dans les textes d'analyse qu'il a consacrés au genre du hain teny, Ranaivo souligne un certain nombre de points, sur lesquels il se démarque légèrement de la description canonique de Jean Paulhan : d'abord l'abondance des images, souvent inattendues, très colorées, portant à la confusion par leur accumulation même ; ensuite le retour insistant de parallélismes, dans les comparaisons, les images, les symboles, etc. ; enfin l'alternance de douceur et de violence, dans le rythme des vers et la musique des mots. Ce sont bien les traits qui définissent les poèmes de Flavien Ranaivo, et dès le premier d'entre eux, placé en tête de L'Ombre et le vent:
Accumulation d'images : les deux pieds de bananiers, la bourrasque et le roseau, le bœuf bleu, le grand rocher stérile...Parallélismes : l'opposition Pleutre/Jalouse ou bien la reprise la bourrasque/la grosse pluie éphémère...Alternance de douceur et de violence : dès l'attaque du poème, le temps fort du bref et brutal premier vers, et l'allongement plus languide du vers suivant...
Cependant, si on compare les poèmes de Ranaivo aux traductions avérées de hain teny(par exemple aux Vieilles chansons des pays d'Imerinade Rabearivelo), on est frappé par la tonalité particulière qui s'en dégage. Son écriture se spécifie par sa nudité, son goût de l'ellipse, la recherche des contrastes violents.On le sent tout au désir de retrouver dans le français les subtilités propres à la langue malgache.Il la rend présente dans ses vers par le dépouillement de la phrase, la suppression des mots-outils, l'usage de tirets pour agglutiner les mots à l'image des mots-valises du malgache.
Sa thématique reprend celle, amoureuse, de la poésie populaire.Mais il y adjoint une mélancolie sans raison, qui est comme la marque des Hautes Terres malgaches : tristesse vague et lancinante, désir de retour vers quel pays perdu ?
Le charme de la poésie de Flavien Ranaivo tient peut-être à ce qu'elle offre le savant miroir d'un peuple et de son paysage : retenue, pudeur, douceur laissant affleurer la secrète violence.Rien ne s'y dit brutalement.Au lecteur d'apprendre à déchiffrer l'enchevêtrement subtil des codes.