Une constante frappe quand on relit l'ensemble de la production poétique de Jacques Rabemananjara : le scénario du pélerinage et du rituel (retour au pays natal et mise à l'épreuve des rites) y commande l'organisation de la plupart des poèmes.C'est particulièrement net dans le recueil de sonnets des Ordalies, où l'on retrouve l'exaltation érotique des Rites millénaireset la solennité de " Lyre à sept cordes " pour conduire la femme aimée vers le pays d'origine (qui est ici nommé : c'est Nosy-Mangabe, l'îlot de la baie d'Antongil où le poète a vu le jour). Dans ce cadre solennel et mystique, la célébration amoureuse s'apparente à une antique ordalie (mise à l'épreuve du Jugement de Dieu) :
Les amants heureux triomphent, bien sûr, de cette ordalie: ils franchissent " le domaine interdit " et s'avancent vers le lieu où tout est sacré :
Malgré la raideur inhérente au cadre du sonnet et quelques gaucheries formelles, ces poèmes proposent une fascinante mise en scène du fantasme poétique primordial de Rabemananjara : le désir de se couler ontologiquement dans le jaillissement originel...Il n'est pas indifférent, bien sûr, que le lieu de l' ordaliesoit Nosy Mangabé : lieu de naissance du poète, lieu légendaire du débarquement des premiers Malgaches, et maintenant lieu de la re-naissance par l'épreuve amoureuse.
Le couple de " Lyre à sept cordes " connaissait le même bonheur de renaître par le retour au pays ( nos cœurs renés à la ferveur des hautes solitudes) : expérience de " la profondeur de l'être ", " dans le miracle de l'étreinte ", qui ramène à la source du temps :
La rêverie de la Genèse est plusieurs fois développée par Rabemananjara, mais surtout dans Lamba, où elle gouverne l'articulation du texte. Le poème mime un étrange rituel, qui tient de la danse sacrificielle ou du tromba(2)dans le déchaînement des allitérations :
Le poète se laisse évidemment posséder par les mots, pour qu'un esprit descende et se compose en lui : or voici qu'une figuration de l'île prend forme et s'impose à lui ( Et je chante agrippé aux rémiges de la chimère/et j'écoute sourdre à travers mes tempes tes vertèbres/mes hanches tes hanches). L'île le possède comme un tromba possède son danseur. Le poème culmine dans l'" accouchement sublime " du poète, qui enfante l'île par la transe verbale.
L'île peut surgir alors dans la splendeur première de sa nouveauté géologique :
La Lémurie : continent fabuleux, englouti aux cours des millénaires du temps long de la géologie, et dont Madagascar serait un témoignage émergé.Aux interrogations sur l'origine, au questionnement sur l'identité, aux incertitudes de l'Histoire, le poète apporte la réponse du mythe.En faisant de Madagascar le lieu sacré de l'origine absolue, Rabemanjara construit (sans que l'on puisse repérer des influences ou des échanges bien précis) l'étrange symétrique des rêveries lémuriennes des poètes de la Réunion et de Maurice.Comme si les insulaires avaient en commun le besoin d'édifier ces somptueuses constructions mythiques, où se légitime leur radicale originalité.
Un principe de contradiction commande le destin et l'œuvre de Jacques Rabemananjara.Il a connu la prison et les honneurs de la vie politique, l'exil et la consécration littéraire.Ses poèmes et ses pièces restent souvent fidèles à la forme vieille de la versification française, mais il sait donner à sa langue d'écriture une imprégnation malgache qui séduit le lecteur, fût-il tout à fait étranger à la Grande Île.Ainsi de son usage de l'adjectif " bleu ", qui renvoie à la couleur bien étalonnée, mais aussi à tout ce que peut suggérer l'équivalent malgache (manga (3)) : beauté, excellence morale, valeur... :
Lamba Antsa " Complainte ", dans AntidoteLe lecteur attentif repèrera bien d'autres affleurements du malgache sous le français du poète (quand " l'amour fonce " comme " une trombe de feu ", ne doit-il rien à la possession du tromba?).
1913 (23 juin)Naissance de Jacques-Félicien Rabemananjara à Mangabe (Maroantsetra), au fond de la baie d'Antongil, où, selon de vieilles légendes, ont débarqué les premiers Malgaches.
Son père, Emmanuel Razaka, est un propriétaire foncier d'origine merina.Fanahy, sa mère, appartient à une famille de notables betsimisaraka.Jacques Rabemananjara a souvent insisté sur l'éducation reçue de son grand-père maternel : celui-ci l'a initié aux traditions des ancêtres, tout en lui conseillant d'apprendre la langue des Français et leur façon de raisonner - ce qui pourrait devenir un jour une arme efficace contre la colonisation.
1927Après avoir suivi les cours de l'école officielle de Maroantsetra, puis du petit séminaire de l'île Sainte-Marie, il entre au petit séminaire de Tananarive.
1934Il étudie pendant une année au grand séminaire de Tananarive.La filière des séminaires permettait à de jeunes Malgaches de s'orienter vers des études secondaires.Pendant ses années de séminaire, il compose ses premiers essais littéraires.
1935Il quitte le séminaire et entre, sur concours, dans l'administration.Il travaille à la Direction des Finances, puis au service de l'Information.Il s'occupe de l'organisation d'un syndicat officiel des fonctionnaires malgaches et participe à la fondation de la Revue des Jeunes de Madagascar dont le programme proposait la synthèse des deux civilisations, française et malgache (avec le mot d'ordre : Devenir de plus en plus français tout en restant profondément malgaches).Il y donnera régulièrement des articles.Mais la Revue, mal vue des autorités (en se proposant de " faire ressortir la personnalité de la nation malgache aux yeux des autres nations ", elle semblait déjà trop nationaliste), ne put se maintenir très longtemps.
1936Il obtient une récompense (une branche de muguet d'argent) au concours de poésie de l'Alliance Universelle.
1937Il est désigné comme exécuteur testamentaire et comme héritier littéraire (Je te passe le flambeau, tiens-le bien haut) par le poète Jean-Joseph Rabearivelo, qui se suicide le 22juin.
1939Il est choisi par les autorités coloniales pour faire partie de la délégation malgache aux cérémonies marquant le 150e anniversaire de la Révolution française.Il reste à Paris pour entreprendre des études supérieures (il suit des cours à la Faculté des Lettres et à celle de Droit) et il travaille au cabinet du ministre des Colonies, Georges Mandel, qui lui a facilité l'obtention de la nationalité française. Il rencontre Léopold Senghor et Alioune Diop à l'Association des Étudiants de l'Afrique Noire.
1940Après l'armistice, il est affecté par le gouvernement de Vichy au service des prisonniers de guerre coloniaux (il a en charge plus particulièrement les Malgaches et les Indochinois).
Une jeune Allemande, Érica de Bary, lui fait connaître l'œuvre des poètes et penseurs romantiques allemands et de Rainer Maria Rilke.Plus tard, elle traduira ses poèmes en allemand.
1942Sur les marches du soir, Gap, Ophrys [Poésie].
1945Il est l'un des fondateurs du " Comité de surveillance et de défense des intérêts malgaches ".Il est nommé secrétaire de la Délégation parlementaire malgache et est donc associé aux diverses démarches pour aménager les relations entre Madagascar et la France.
1946Intense activité politique et retour à Madagas-car.Il rédige le manifeste et les statuts du Mouvement Démocratique pour la Rénovation Malgache (M.D.R.M.), dont il devient le secrétaire général.En octobre, il est en tournée électorale sur la côte est et, aux élections de novembre, il est élu député de Madagascar à l'Assemblée nationale française.
1947Nouvelle tournée dans sa circonscription électorale au début de l'année. Il est arrêté à la suite des événements sanglants du 29 mars. Les Dieux malgaches, Gap, Ophrys [Théâtre].
1948Procès des parlementaires malgaches.Jacques Rabemananjara est condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour criminelle de Tananarive.Il est détenu d'abord au bagne de Nosy-Lava, sur la côte ouest de Madagascar, puis transféré à la prison des Baumettes à Marseille.
Publications de plusieurs poèmes (dont " Lyre à sept cordes ") dans l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor. Antsa, Paris, R. Drivon [Poésie].
1955Rites millénaires, Paris, Seghers [Poésie].
1956Réédition d'Antsa (Paris, Présence africaine, avec une préface de François Mauriac). Lamba, Paris, Présence africaine [Poésie].
Témoignage malgache et colonialisme, Paris, Présence africaine [Essai].
Il est amnistié, comme les autres condamnés, mais il est cependant astreint à la résidence surveillée en France.
Il travaille à la direction de la revue Présence africaine, à la fondation de laquelle il avait été associé, en 1947.
Il est l'un des rapporteurs du 1er Congrès International des Écrivains et Artistes Noirs, qui tient ses assises en Sorbonne, à Paris, du 19 au 22 septembre.C'est à lui qu'échoit l'honneur de prendre la parole en premier.
1957Les Boutriers de l'aurore, Paris, Présence africaine [Théâtre].
1958Nationalisme et problèmes malgaches, Paris, Présence africaine [Essai].
1959Deuxième Congrès des Écrivains et Artistes Noirs (Rome : 26 mars-1er avril) : Jacques Rabemananjara y prononce une communication remarquée, où figure la formule vite devenue célèbre : " Nous sommes des voleurs de langues. "
1960La Grande Île ayant recouvré son indépendance, il peut enfin rentrer à Madagascar.Il est élu député à l'Assemblée nationale malgache.Il connaîtra une brillante carrière ministérielle, occupant successivement les fonctions de Ministre de l'Agriculture, des Affaires sociales et des Affaires étrangères.Désigné comme vice-président de la République, il fait figure de successeur possible du Président Tsiranana.
1961Antidote, Paris, Présence africaine [Poésie].
Seconde édition de Lamba, avec une préface d'Aimé Césaire (Paris, Présence africaine).
1962Agapes des dieux, Paris, Présence africaine [Théâtre].
1972Les Ordalies, Préface de Robert Mallet, Paris, Présence africaine [Poésie].
Le régime du président Tsiranana est renversé.Jacques Rabemananjara quitte Madagascar.Exilé à Paris, il consacre la plus grande partie de son temps aux éditions Présence africaine.
1978Œuvres poétiques complètes, Paris, Présence africaine.
1985Thrènes d'avant l'aurore, Paris, Présence africaine [Poésie].
1987Rien qu'encens et filigrane, Paris, Présence africaine [Poésie].
1988L'Académie française lui décerne son Grand Prix de la Francophonie.Rien ne pouvait mieux souligner l'ampleur et le retentissement de l'œuvre du poète.
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