N otre titre de gloire aura toujours été d'être fidèles au Rite de la terre. La formule résume bien le projet directeur de l'œuvre de Rabemananjara.Le poème inaugurant son premier recueil, Sur les marches du soir, évoque déjà une cérémonie rituelle près des tombeaux protecteurs :
Toute l'œuvre s'est coulée dans les images des vieux rites, des cérémonies invocatoires, des pélerinages.Il est d'ailleurs significatif que, pour se désigner comme poète, Jacques Rabemananjara privilégie constamment la métaphore du pélerin :
La métaphore du pélerin se légitime sans doute d'un ancrage autobiographique et circonstanciel : le prisonnier, l'exilé fait de la poésie un cheminement de retour vers le pays sacré.Mais elle renvoie, plus intimement, à la quête existentielle du poète." Mendiant d'Amour ", " voyageur du soir ", " pâtre-errant ", il recherche la révélation, l'initiation.Le pélerinage, voyage vers un lieu sacré, accompli dans un esprit de dévotion, pour recevoir l'initiation à quelque mystère, fournit une belle allégorie de cette recherche personnelle.
À son arrivée en Europe, la découverte de la poésie allemande (d'Hölderlin à Rilke), liée à l'exaltation amoureuse, avait confirmé le poète malgache dans l'idée que la poésie doit être expérience de vie, cheminement vers l'Être, pélerinage vers le lieu du Sacré.
Première conséquence : il se libère de sa soumission à la versification classique française.Les poèmes de Rites millénairestrouvent une respiration plus ample, pour célébrer l'allégresse de l'amour dans la gravité de ses rites.
Il reste cependant, dans ces beaux poèmes, malgré l'exaltation panique des images érotiques, comme une froideur abstraite : comme s'il manquait un lieu pour enraciner ces " rites millénaires ", un espace sensible pour incarner la quête ontologique.Ainsi, le poème " Tourment " dit bien le vide des marcheurs d'infini ( Jour et nuit marcher, sans relâche,/à la recherche de nous-mêmes), avant l'éblouissement de l'amour ( L'Amour fonce./Une trombe de feu ravit les âmes nues./Une eau brille, lustrale, aux fentes des rochers) : mais précisément, l'image de l'eau lustrale sur les rochers introduit l'esquisse d'un paysage culturel qui n'ose pas encore s'affirmer.
C'est dans " Lyre à sept cordes " (le grand poème confié à l' Anthologie de Léopold Senghor) que le poète-pélerin (re)découvre l'évidence poétique du paysage malgache : car c'est seulement là que les rites peuvent acquérir tout leur poids, que les mystères sacrés peuvent se déployer. Présentant la femme aimée (la " sœur pâle " d'Europe) au pays natal, le poète l'introduit aux rituels et aux cérémonies ancestrales ( ma mère t'apprendra le saint culte des Morts, la prière aux défunts). La lenteur majestueuse des versets accompagne la lente montée du couple de pélerins vers le " pays du rêve, au bord des sources royales ".Le poème affirme la vocation de la Grande Île à accueillir les pélerins de l'Être : tout porte l'empreinte/encore vive des pélerins captifs du Paradis. Qui a une fois accompli le pélerinage malgache en reste à jamais prisonnier (comme ces boutriers qui, autrefois, restèrent subjugués par la splendeur insulaire...).
Le paradoxe malgache, c'est que le sacré s'affirme à chaque pas ( Là-bas, tout est légende et tout est féerie) et qu'en même temps la révélation obtenue à la fin du voyage semble bien modeste ( Bien simples nos mystères et ne sont point farouches). Mais là est le miracle : mon pays où le moindre bois s'illumine de prestiges divins !La réalité la plus quotidienne se charge d'un pouvoir fabuleux. Le paysage malgache produit du sacré, comme un pommier des pommes.