La nostalgie (le mal du retour) gouverne la poésie de Rabemanananjara.Le prisonnier désire recouvrer la liberté, l'exilé retrouver le contact charnel avec le pays perdu.Mais avant même de traverser ces épreuves, Rabemananjara chantait sur des airs tristes la douceur du retour.Le poème qui le posa comme poète talentueux est une " Ode à Ranavalona III " (recueillie dans Sur les marches du soir), composée à l'occasion du retour à Tananarive, en 1938, des dépouilles mortelles de la dernière reine malgache, que la colonisation avait exilée en Algérie, où elle était morte en 1917.C'est un poème en quatrains d'alexandrins sagement versifiés, avec quelques vers mélancoliques à souhait, pour dire les regrets de l'Imerne et des soirs fabuleux :
Le théâtre est apparu à Rabemananjara comme le lieu idéal où ranimer ces ombres du passé que sa nostalgie se plaisait à évoquer.Il lui a manqué malheureusement de rencontrer de véritables hommes de théâtre pour donner corps à ses rêveries scéniques.Les trois pièces qu'il a composées sont restées sur le papier, sauf pour quelques représentations anecdotiques.
Les Dieux malgaches souffrent d'être un pastiche et un défi.C'est dommage, car le sujet offrait matière à un beau déploiement théâtral (sans doute plus proche de Shakespeare que de Racine).La pièce raconte (en prenant quelques libertés avec le scrupuleux respect des faits historiques) les événements qui ont entouré la mort de Radama II.Le conflit entre le roi, ouvert à l'influence étrangère et chrétienne, et le Premier ministre, hostile à une occidentalisation du royaume, pose le problème du " progrès " et de la modernisation de l'île.Le choix amoureux de Radama, qui veut épouser une princesse sakalava, contre l'hostilité de la cour et les préjugés des gens des Hautes Terres, suggère une réflexion sur l'unité nationale.Les dernières scènes accumulent les malheurs : assassinat du roi ; mort des fidèles ; suicide du devin...C'est l'hécatombe finale, propre au drame historique.Mais c'est aussi l'annonce du crépuscule malgache : les dieux des ancêtres semblent impuissants à résister à ceux de l'Occident.
La mise en accusation des dieux, déjà esquissée dans Les Dieux malgaches( Que font les Dieux là-haut, si vraiment ils existent ?, s'exclame le devin Rahaga), devient thème dominant dans les deux pièces suivantes. Les Boutriers de l'aurore, où l'on voit les dieux poursuivre d'une haine incompréhensible les immigrants qui s'installent sur la côte malgache, s'achève sur une scène où le petit prince Nelumbo lance son chien à la chasse aux fourmis... et aux dieux.Les héros malheureux d' Agapes des dieuxélèvent une solennelle protestation contre les divinités qui les ont tirés de la tranquillité du néant : Nous n'avons été créés que pour l'exécution de la fête sanglante, offerte à la récréation des dieux.
Le contexte historique peut rendre compte du pessimisme de ces pièces : la colonisation, d'une manière générale, et le séjour en prison (où les deux dernières sont écrites) n'incitaient pas à juger excellente l'ordonnance du monde.Et c'est sans doute cet aspect " politique " qui a retenu les premiers lecteurs du théâtre de Rabemananjara.On est peut-être plus sensible aujourd'hui à sa charge mythique, à sa méditation sur le passé malgache.
Agapes des dieuxs'inspire d'une légende bien connue, associée au site impressionnant (un lac profondément enchâssé au fond d'un cratère) de Tritriva, près d'Antsirabé.Deux amants, dont l'amour était interdit par des conflits familiaux, s'y seraient donné la mort, en se jetant dans le lac, enroulés dans leurs lambas(1). Rabemanjara reste très fidèle à ces données et construit un drame où la passion est entravée par les manœuvres des politiques.
Les Boutriers de l'aurore est peut-être la plus forte de ces trois pièces.D'abord parce que la forme (une prose nerveuse, relayée par de longues nappes de versets lyriques) en est moins raide que les alexandrins des Dieux malgaches ou la prose un peu guindée d'Agapes des dieux.Le sujet en est emprunté aux vieilles légendes sur l'origine des premiers Malgaches et leur arrivée dans la baie d'Antongil, depuis les bords lointains de l'océan Indien Il y a en fait peu d'intrigue, mais le désir de dramatiser des états d'âme : le malaise autant spirituel que physique d'un groupe d'hommes qui arrive dans une contrée inconnue, qui est dépaysé, fasciné par cet inconnu, submergé et inquiété par les mystères de l'île neuve.Cérémonies, lustrations, rituels, célébration du fatidra (vieille coutume malgache de l'alliance par le sang), accompli avec le prince " autochtone " Anjali : telles sont les principales étapes de cette " tragédie ", qui tient plutôt de l'oratorio.L'exaltation de l'île, identifiée à une femme (la dormeuse étendue aux pieds du capricorne) et saisie dans sa nouveauté première, donne lieu à de beaux moments d'exaltation lyrique :
Le lieu et la date inscrits à la fin de la pièce (Nosy Lava, le 8 mars 1951) rappellent que Jacques Rabemanajara a écrit Les Boutriers de l'aurore alors qu'il était enfermé au pénitencier de Nosy Lava, dans une petite île de la côte ouest de Madagascar.Cette " tragédie malgache " en 3 actes et 6 tableaux est située au bord de la baie d'Antongil, sur la côte est, dans un passé indéterminé (" il y a plusieurs centaines d'années "), au moment où s'installent à Madagascar les immigrants venus des lointaines terres du sud-est asiatique.Les boutriers sont ces navigateurs qui utilisent les boutres, navires à voiles trapézoïdales qui sillonnent le nord de l'océan Indien.
Acte I : Les boutriers célèbrent leur installation dans l'île neuve.La belle princesse Ananda, fille du Voyant, guide spirituel des boutriers, est promise à Kashgar, leur commandeur.Survient un inconnu, le Prince Anjali, l'autochtone.Kashgar et Anjali se lient par le pacte du sang (fatidra), qui les unit de manière irrévocable.Anjali se présente comme fiancé à la Baie.
Acte II : Huit mois plus tard, une cérémonie marque le renouvellement du serment de fidélité à la dynastie et d'attachement à la terre adoptive.Mariée à Kashgar, Ananda attend un enfant.Cependant Ananda se sent attirée ves Anjali, comme ensorcelée par le charme de l'île neuve.Le Voyant, s'imaginant sa fille séduite par Anjali, la maudit.
Acte III : Anjali fait des adieux solennels à Kashgar avant de partir en mer à la recherche du Voyant, qui n'est pas rentré depuis une longue journée.Ananda, en proie à la fièvre et au doute, se plaint d'être malade de la terre nouvelle : elle souhaite même le retour au pays natal.Kashgar soupçonne Ananda d'aimer Anjali et laisse éclater sa colère.Il se promet d'en tirer vengeance.Au moment où il sonne pour appeler les boutriers au départ, un cyclone arrive.Il lie Ananda au pilier de la maison et se précipite à la recherche d'Anjali.
Cinq ans plus tard, la tristesse règne parmi les boutriers, malgré la présence de l'enfant de Kashgar et Ananda.Les dieux ne se rassasient jamais du malheur des hommes : ils ramènent chaque année les cyclones.Anjali a disparu : il s'est " marié " avec sa fiancée, la Baie.Ananda reste toujours prostrée ; elle ne parle plus ; elle a perdu la raison.Mais voici que pour la première fois, elle est sortie de la maison.Arrivée à l'endroit où elle avait jadis l'habitude de contempler la baie - c'est aussi l'endroit même où Anjali a péri - elle perd l'équilibre et tombe à l'eau.On la retire, évanouie.Miracle !Elle a retrouvé la raison.
Un coucher de soleil somptueux souligne la réconciliation des hommes et du monde.Tout ira désormais pour le mieux dans la plus belle des îles.