Si Jacques Rabemananjara chante Madagascar, ce n'est pas par obligation de patriotisme, mais parce que la voix du pays natal s'est imposée comme cette " intimation urgente ".Ses poèmes célèbrent ses noces violentes avec " l'île rouge ", l'" île aux syllabes de flamme ", comme la proclame l'ouverture d' Antsa. Les premières paroles du poète en prison se font acte d'amour ( je m'allongerai sur ton sein avec la fougue/du plus ardent de tes amants,/du plus fidèle,/Madagascar !). Son élection à la députation, la répression sanglante du soulèvement malgache sont senties comme la consécration de son alliance rituelle ( Le sang clair bu par les tombes/consacre à jamais de l'Élu/la noce rouge avec la Race,/Madagascar !). Mais l'amour du pays natal éclate aussi dans un poème beaucoup moins marqué par l'urgence et la violence des événements (il a été écrit en 1945, donc bien avant le soulèvement) : c'est " Lyre à sept cordes ", publié dans l' Anthologie de Senghor, et qui est une introduction de la fiancée (la " sœur pâle " européenne) au pays des ancêtres, célébré comme le lieu du paradis ( Là-bas, tout est légende et tout est féerie).
Les poèmes de l'époque de la prison ( Antsa, Lamba, Antidote) sont autant d'évocations (au sens magique du mot) de Madagascar. Il s'agit, par la force de la poésie, de faire apparaître l'île dans la clôture de la cellule.Les textes se chargent donc d'images précises, désignant des paysages ou des façons de vivre de la Grande Île.Les noms propres, dans leur opacité évidente, sont de sûrs conducteurs de cette magie évocatoire ( Zahanas de l'Ambongo, grappes de " voaras " translucides,/vous tous, ô raisins mûrs, mangues du Mangabé, nonokas d'Alassour/dont l'amer hivernage à peine a démasqué l'intacte succulence !). Les vieilles cérémonies, les antiques croyances qui lient le Malgache directement à la terre natale sont pieusement remémorées ( Qui soufflera de nouveau, mes Ancêtres,/dans l'Antsiva du ralliement et de la paix ?/Qui fera retentir la kaïamba sonnante,/Madagascar !). Mais l'image qui rassemble tout l'élan du poète, c'est l'identification de Madagascar à la femme aimée.Lamba est un long chant d'amour frémissant, violemment érotique, car le poète découvre que la carte de l'île dessine délicieusement la forme d'un sexe féminin offert aux assauts mâles du soleil levant :
Il fallait sans doute toute la fougue de ces étreintes cosmiques pour donner au prisonnier le courage de supporter l'épreuve.Mais Jacques Rabemananjara devait connaître une seconde séparation l'éloignant de son île : en exil à Paris, depuis 1972, il doit à nouveau se laisser porter par les mots pour renouer avec le pays natal.Un poème très agressif, Thrènes d'avant l'aurore : Madagascar(écrit en 1983, publié en 1985), prend à parti les nouveaux dignitaires au pouvoir dans l'île. Mais la colère (même justifiée) est parfois mauvaise conseillère des poètes : on ne retrouve pas, dans ces invectives, la puissance d'incantation d' Antsa et Lamba.