En 1959, à l'occasion du deuxième Congrès des Écrivains et Artistes Noirs, réuni à Rome sous les auspices de Présence africaine, Jacques Rabemananjara prononce une communication retentissante, où il souligne que l'usage de la langue des colonisateurs est l'un des plus sûrs ciments de l'unité des peuples colonisés, qui ont appris à leur tour à maîtriser la langue des maîtres : Nous sommes des voleurs de langues. La formule a été maintes fois reprise...
" Voleur de langue ", Rabemananjara l'a été avec volupté.Il avait découvert, dès ses premières années d'école, par des lectures passionnées, le trésor de la littérature française.Il n'a eu de cesse de se rendre maître des secrets littéraires des auteurs admirés.Au séminaire - c'est lui-même qui a souvent raconté l'anecdote - l'un de ses professeurs célébrait les tragédies de Racine, comme un modèle inaccessible, l'exemple de ce que ses élèves malgaches ne sauraient jamais seulement approcher, s'ils se mêlaient d'écrire.Pour relever ce défi, Rabemananjara a écrit Les Dieux Malgaches, tragédie en cinq actes et en vers alexandrins. Il l'adressa à son ancien maître, qui reconnut que les Malgaches étaient, eux aussi, capables de composer des tragédies.La pièce, cependant, souffre d'être un pastiche, même s'il est parfois remarquablement réussi.Ainsi dans cette réplique du devin Rahaga (c'est d'ailleurs Corneille plutôt que Racine que l'on croit reconnaître) :
Le désir d'imitation l'emporte sur l'invention poétique.Le voleur d'alexandrins risque d'étouffer son talent d'écrivain sous le poids du butin.Cependant, dans cette réplique de Rahaga, une expression fissure la perfection de l'imitation : ces " mânes " du père contribuent sans doute à donner la couleur cornélienne ( Aux Mânes paternels je dois ce sacrifice, assure Émilie dans Cinna) ; le mot renvoie à la religion romaine, donc à une antiquité lointaine et, en quelque sorte, primitive ; mais surtout, dans le contexte malgache de la pièce, le mot " mânes ", avec ses connotations d'antiquité solennelle, avec la suggestion d'une présence indécise de l'âme ou de l'ombre des morts, fait entrevoir tout ce qu'il y a d'indéfinissable et de puissant et de toujours opérant dans la conception malgache de la mort et des morts. Le " voleur de langue " inverse alors le processus d'assimilation par la langue, puisque c'est la langue empruntée qui assimile, par les valeurs dont se charge le mot " mânes ", la conception malgache du monde.
À son entrée en littérature, quand il écrit pour la Revue des Jeunes de Madagascar, Rabemananjara croise nécessairement la figure déjà prestigieuse de Rabearivelo. Celui-ci, par une lettre qu'il lui adresse le jour même de son suicide, le fait son héritier littéraire et spirituel :Je te fais légataire testamentaire de mes œuvres.Je te passe le flambeau, tiens-le bien haut.Tu me reprocheras cette mort, mais le Galiléen, lui aussi, a choisi un genre de suicide. Or Rabearivelo avait été à sa manière un admirable " voleur de langue ".Le cadet aurait pu se contenter de suivre la voie ainsi tracée.D'ailleurs, les premiers poèmes de Rabemananjara (recueillis dans Sur les marches du soir) ne sont pas sans rappeler (obsession morbide en moins) les poèmes du jeune Rabearivelo. Mais le poète betsimisaraka, dès ses premiers essais, plaque quelques accords personnels : des motifs qui s'affirmeront et deviendront comme sa signature.Surtout, il ne semble nullement s'engager dans la voie de la traduction, si chère à son aîné : il choisit délibérément de s'immerger dans la langue apprise, le français.Son voyage et son long séjour à Paris (il accomplit ce que Rabearivelo n'avait pu que douloureusement rêver) ne pourront que confirmer ce choix.
En Europe, par choc en retour, il prend sans doute une plus claire conscience de son identité malgache.Mais cette révélation est comme filtrée par ses amitiés négro-africaines.Dans les années 1940 et 1950, au contact des intellectuels noirs de Paris (au premier rang desquels le Sénégalais Alioune Diop, qu'il considérait comme son frère), il découvre que sa situation n'est qu'une version malgache d'un sort largement partagé, dans les pays que l'on n'appelle pas encore le " Tiers-Monde ".Sa longue collaboration à la revue et aux éditions Présence africaine, le rôle majeur qu'il joue lors des deux Congrès (Paris, 1956, et Rome, 1959) réunissant l'intelligentsia négro-africaine, au moment où se préparent les indépendances, l'intègrent au mouvement de la négritude.
D'où ce paradoxe : les poèmes des années de prison, écrits pour maintenir par les mots un contact charnel avec le pays natal, sont lus comme des revendications de négritude - et d'autant plus que l'on croit reconnaître une parenté (et elle est parfois indéniable) entre sa parole poétique et celle de Césaire.En fait, Rabemananjara n'a jamais renié son appartenance à la mouvance de la négritude, tout en prenant ses distances avec ce que la notion peut comporter d'étroitement racial.Dans une conférence de 1957 sur " le poète noir et son peuple ", il tenait à souligner :
D'aucuns se soucient plus de la négritude que d'être simplement aux écoutes de leur âme.De capter les voix à peine perceptibles des instances intérieures.
La poésie ne découle pourtant d'autre source que de ces intimations urgentes et fugitives.Le fait pour la poésie noire d'aujourd'hui de requérir avec la politique une interférence quasi charnelle et métaphysique ne signifie nullement qu'il faille verser dans l'esthétique d'une poésie politique.
L'intervention de Jacques Rabemananjara au " Deuxième Congrès des Écrivains et Artistes Noirs ", tenu à Rome du 26 mars au 1er avril 1959, suscita quelque polémique, par son titre d'abord (" Les Fondements de notre unité tirés de l'époque coloniale ") et par ses prises de position sur le statut des langues.
En fait, en conformité avec la pensée malgache du tsiny (croyance que tout acte, s'il a en quelque façon enfreint une coutume, mal respecté une manière d'agir, peut se retourner contre son auteur), Jacques Rabemananjara constate que l'histoire est ainsi faite que tout acte humain recèle l'immanence d'un boomerang : les langues européennes, imposées aux pays coloniaux, vont devenir un des instruments de leur libération.Le parler du conquérant va permettre aux vaincus, aux dispersés de la planète, de se faire signe d'un continent à l'autre.Et ainsi, l'unité des colonisés pousse dru, [...] s'épanouit avec l'insolence du paradoxe sur le terreau même de la colonisation ; elle se pare comme d'un trophée de victoire et d'ironie du signe authentique de notre aliénation.
La langue du colonisateur est devenue aux colonisés aussi familière que celle de leurs mères.Il en est beaucoup parmi eux qui n'en connaissent point d'autre.Pour beaucoup, sinon pour tous, elle a depuis longtemps perdu la rudesse du masque et l'insolite de l'accent étranger.
Il ne serait donc pas exact de parler de notre aliénation.Si aliénation il y a, c'est plutôt la langue elle-même qui en serait affectée.Nous nous sommes emparés d'elle, nous nous la sommes appropriée, au point de la revendiquer nôtre au même titre que ses détenteurs de droit divin et il nous arrive, à ce propos, de nous sentir aussi français, anglais, ibériques que l'autochtone de la Seine, l'indigène de la Tamise ou l'originaire du Tage et de l'Èbre.
Notre Congrès, à la vérité, c'est le Congrès des voleurs de langues.Ce délit, au moins, nous l'avons commis !Dérober à nos maîtres leur trésor d'identité, le moteur de leur pensée, la clef d'or de leur âme, le sésame magique qui nous ouvre toute grande la porte de leurs mystères, de la caverne interdite où ils ont entassé les butins volés à nos pères et dont nous avons à leur demander des comptes.
Conséquence de ce rapt de la langue.D'une part, les colonisés sont parfaitement chez eux dans les allées de la culture occidentale :
Quant à la langue française, anglaise, américaine, espagnole ou portugaise, ma foi, nous en usons et abusons avec plénitude, sinon avec ivresse : nous nous reconnaissons vraiment, dans l'ordre de l'esprit, des citoyens à part entière dans le vaste univers de l'Occident.
Mais d'autre part, ils n'ont pas laissé intacte cette langue volée ; loin d'être assimilés par elle, ce sont eux qui l'assimilent et la transforment :
[Les langues des Européens, "volées" par les colonisés] perdront de leur essence primitive, mais elles y gagneront, en se transfigurant, une propriété jusque là inconnue, un renouveau d'elles-mêmes, fait pour ainsi dire de la chair et du sang de notre âme : "Elles ont, comme on dit, dégorgé leur blancheur. "
Il émanera d'elles alors une sorte d'irradiation et de rayonnement " doux et diffus ", fait à notre image et à notre couleur.Nous pouvons encore parler la même langue que François Mauriac, utiliser les mêmes vocables qu'Hemingway.Mais nous n'avons plus le même langage qu'eux : les mots, par le miracle de la transmutation, ont pris sur nos lèvres et sous notre plume un contenu qu'ils n'ont pas et n'auront jamais acquis chez leurs usagers d'origine.[...] La vérité est que sous l'impératif de notre drame, nous parlons malgache, arabe, wolof, bantou dans la langue de nos maîtres.