Tendue vers la mort à venir, l'œuvre de Rabearivelo trouve dans la fréquentation du passé un premier contact avec le domaine des morts.Ce retour vers le passé s'exerce dans des œuvres de circonstance, comme les Éphémérides de Madagascar(en malgache), où l'écrivain a redistribué au fil du calendrier pour 1934 les événements marquants de l'Histoire malgache. Ou bien dans Tananarive, ses quartiers et ses rues, sorte de dictionnaire historique et anecdotique de la ville de Tananarive, qui emprunte son information aux classiques de l'historiographie malgache.
Beaucoup plus intéressante est la pièce de théâtre Imaitsoanala, fille d'oiseau, qui fut représentée en 1936, avec une musique de Benoît Rakotomanga, renouvelée de la tradition folklorique. Cette pièce, que Rabearivelo baptisait " cantate ", est en effet un drame lyrique, inspiré de l'un des contes les plus célèbres de la tradition malgache (il figure dans le recueil classique du Révérend L.Dahle), où se condense le souvenir des origines de la monarchie merina.Le choix d'un tel sujet n'est sans doute pas fortuit: comme si Rabearivelo avait voulu représenter sur la scène, avec la solennité liturgique propre à une forme théâtrale assez statique, le mystère des origines malgaches.
Les tentatives romanesques du jeune Rabearivelo (L'Aube rouge en 1925, L'Interférence en 1928) témoignent aussi de sa fascination pour le passé.Ces deux romans, qu'il n'avait pu publier de son vivant, reviennent sur les dernières années de la monarchie merina et les débuts de la colonisation française.D'une facture parfois maladroite, s'inscrivant dans la mouvance du " roman colonial " (un modèle littéraire alors incontournable pour un écrivain colonisé), ils invitent cependant à porter un regard critique sur la situation coloniale: ce que suggère la dédicace, sur le manuscrit de L'Aube rouge, " à René Maran, l'auteur de Batouala ", dont on sait que le roman, prix Goncourt 1921, suscita, parce qu'il donnait la parole à ceux qui n'avaient pas la parole (les " indigènes " de l'Oubangui), le scandale de la presse coloniale.L'Interférence invite à suivre, sur trois générations, le destin d'une famille aristocratique de Tananarive, du règne de Ranavalona Ire à l'arrivée des soldats français.Le roman a d'autant plus frappé ses lecteurs, lors de sa première publication, en 1988, qu'il brossait une peinture sans complaisance de la chute de la monarchie.Comme si Rabearivelo avait voulu lancer un grand cri de colère contre ceux qui avaient permis cela et qui n'avaient pas su ou pas voulu résister.
Défini par Rabearivelo lui-même comme le roman touffu de toute une famille et presque toute une race, L'Interférence suit, sur trois générations, la vie d'une famille de nobles merina, du règne de Ranavalona Ire jusqu'aux débuts de la colonisation française.
Le noble Rainandriatsitoha, exilé de la capitale à la suite d'intrigues de la cour, témoigne de sa fidélité à la souveraine en dénonçant et faisant exécuter des chrétiens ; sa femme et lui-même meurent d'une maladie pernicieuse: on devine qu'il s'agit de la vengeance de sa maîtresse, sœur d'une chrétienne massacrée des propres mains de Rainandriatsitoha.
Le fils, Andriantsitoha, d'abord engagé dans une liaison déshonorante avec une esclave, épouse la belle Ravololona, qui lui donne une fille, Baholy.Celle-ci grandit alors que les influences européennes viennent " interférer " avec la tradition malgache.Baholy, malade, est même secrètement baptisée par une de ses amies.
Quand l'armée française entre dans Tananarive, le 30 septembre 1895, Andriantsitoha s'enfuit et rejoint les rangs des résistants, les Menalamba.Mais, sa femme est assassinée et il est tué en essayant de sauver sa fille. Baholy, d'abord recueillie dans un orphelinat tenu par des religieuses, s'enfuit: elle devient la maîtresse du lieutenant français Fernand (et aussi celle de son interprète, Ratovo).Il lui naît une fille, Hélène.Fascinée par le nouveau pouvoir qu'incarne le lieutenant Fernand, Baholy cherche à faire disparaître Ratovo au cours d'une promenade en pirogue.Mais elle se noie en même temps que son amant malgache.
Dans les recueils poétiques qu'il publie à la fin des années 1920, Rabearivelo étale son omniprésente obsession de la mort.Mais cette mort semble procéder du sol même où le poète inscrit son œuvre: le paysage malgache, scandé de tombeaux imposants, habité par le peuple des morts:
La ruine de ces tombeaux comme celle de vieux villages, morts et comme reconquis par une nature sauvage, dénonce " les vivants oublieux ", qui ne savent plus perpétuer la grandeur des anciens.Les vivants abandonnent " la piété vouée au temps hova aboli ".Le poète, en se remémorant le passé, ne peut que constater la décadence de son peuple, aujourd'hui dépendant:
Deux métaphores (" le roi découronné " et " les arbres exilés "), reprises et prolongées de recueil en recueil, disent le malaise éprouvé par le poète quand il se tourne vers le passé.
Le roi découronné, dépossédé de son royaume, chassé de son trône, s'incarne en Radama II, fils et successeur de Ranavalona Ire, assassiné dans la seconde année de son règne.Rabearivelo lui consacre un " tombeau " (en vers de quatorze syllabes !), dans lequel il tend à projeter son autoportrait sur la figure du jeune roi assassiné:
Le poète est un roi déchu, parce que voué à l'échec, à la malédiction, parce que sa jeunesse est déjà habitée par la mort et, plus profondément, parce qu'il est dépossédé du royaume intime que constituait la tradition malgache, maintenant désagrégée dans la situation coloniale.Roi sans couronne d'un royaume aboli, il ne lui reste plus qu'à célébrer le souvenir d'un passé mort et à déplorer la décadence d'un présent qui s'éteint.
Les arbres du paysage malgache, qu'il évoque l'un après l'autre, loin de manifester l'enracinement dans la terre ancestrale, la pérennité et l'épanouissement de la vie, avouent tous leur étrangeté, leur exil en leur pays même.C'est le zahana:
Tous ces arbres " importés autrefois d'un rivage lointain " taisent leur nostalgie d'un vrai pays natal.Le poète se découvre à leur image exilé en son propre pays, s'il faut croire les traditions qui font venir les ancêtres des Malgaches des bords lointains de l'océan Indien :
L'interrogation du passé, au lieu d'aboutir à la fondation d'une identité, se dissout dans une rêverie triste sur une origine improbable.Arbre sans racines, voyageur égaré, le poète vit l'exil à lui-même d'un être hybride, écartelé entre des aspirations contradictoires, dépossédé de sa force ancestrale sans pour autant maîtriser tous les nouveaux pouvoirs apportés par l'étranger.
Si ce sentiment d'exil intérieur déchire celui qui souhaite être en même temps malgache et français et qui sait qu'en nul lieu il ne pourra être pleinement lui-même, la recherche poétique de Rabearivelo va dès lors tenter de refuser cette déchirure, en revendiquant, fût-ce en français, la plénitude d'une identité malgache.Une image, maintes fois renouvelée, souligne sa volonté de maintenir et prolonger la parole des ancêtres: c'est la métaphore des " arbres du tombeau ", qui vient d'ailleurs exactement inverser celle des " arbres exilés ".En s'enracinant dans les pierres des tombeaux, les arbres, tel l' aviavy ou ficus, nourrissent leur sève du sang des morts :