Cette légende s'est organisée autour de la morbidité du poète et de son choix d'une mort fixant son image de " suicidé de la société coloniale ".Le premier ouvrage qui lui fut consacré (par son ami et exécuteur testamentaire, Robert Boudry), Jean-Joseph Rabearivelo et la mort(1958), met en place une thématique inlassablement reprise par toutes les études ultérieures: la vie et l'œuvre de Rabearivelo déroulent un fil fatal conduisant inéluctablement au dernier poème, à la dernière journée du 22 juin 1937.
Ce jour-là, Rabearivelo avait éloigné sa famille en l'envoyant chez un parent.Il prend le poison, quinine d'abord, puis cyanure de potassium, pour franchir les portes de la mort.Comme tout suicide, cette mort volontaire apparaît comme le dernier coup d'une partie désespérée et comme le dernier message d'un être à bout de mots.On a beaucoup glosé, cherché à comprendre.Mais tout suicide semble un texte indéchiffrable pour ceux qui restent des vivants.Son sens est toujours ailleurs que dans nos mots.
Ce geste final tranchait d'abord le nœud enchevêtré des contradictions et des tracas parmi lesquels Rabearivelo se débattait douloureusement, depuis des années.Tous les témoins de l'époque ont souligné le marasme dans lequel il s'enfonçait: difficultés matérielles (revenus insuffisants, accumulation de dettes, poursuites par certains créanciers, qui le conduisent en prison pendant une demi-journée...), malaise psychologique d'une personnalité morbide, souvent malade, à qui il arrivait de se réfugier dans les paradis artificiels de l'opium.Le Journal intime du poète (dont plusieurs chercheurs ont publié des fragments importants) montre que ce malaise s'accentue dans l'enchaînement des déceptions et des épreuves: déconvenues sentimentales, douleur jamais guérie causée par la mort de sa fille Voahangy, embarras multipliés par la société coloniale (on lui refuse les emplois administratifs modestes auxquels il prétend, on le soumet au vexatoire " code de l'indigénat ", on l'écarte de la délégation de Madagascar à la prestigieuse Exposition de Paris de 1937 - alors qu'un journal de Tananarive avait annoncé que Serge Lifar et l'Opéra de Paris devaient créer son Imaitsoanala fille d'oiseau).
Mais la mort était la compagne naturelle du poète: sa morbidité, précieusement cultivée, s'affiche tout au long de son œuvre.Combien de poèmes sont ainsi des rêveries sur l'entrée dans la mort, la descente au tombeau, le beau destin du cadavre, le bonheur d'être un mort !
Le suicide sera le passage à l'acte, après l'exploration par les mots.
Il sera peut-être aussi l'ultime tentative du poète pour s'accomplir et unifier sa personnalité éclatée.Si on lit attentivement les dernières pages de son Journal (à la date du fatal 22 juin 1937), on y discerne une double postulation. En choisissant sa mort, Rabearivelo s'identifie aux poètes maudits, ses modèles (Baudelaire, dont l'image et les vers l'accompagnent en ses derniers instants, mais aussi tous ceux qui ont attendu de la postérité une consécration glorieuse refusée de leur vivant).Le suicide parachève le destin du poète maudit et, comme un dérisoire et superbe défi à la société coloniale, il le fait entrer de plein droit au panthéon des réprouvés.(1)Mais en même temps, la mort ramène Rabearivelo vers les siens et la tradition malgache: Fermer les yeux pour voir Voahangy, disent les dernières lignes du Journal.En mourant, il rejoint sa fille morte ; il devient un " ancêtre " et accomplit ainsi son destin de Malgache.
Rabearivelo a mis en scène et en mots son suicide.Il s'est endormi " du sommeil de la terre " en lisant les plus récents numéros d'une revue de poésie, Yggdrasil, en composant un dernier poème, en écrivant littéralement sa propre mort, comme si la littérature et la mort formaient les deux faces indissociables de la même aventure:
Le " dernier poème " (mais n'a-t-il pas été déjà médité, préparé avant le dernier jour, pour être le testament poétique ?) érige sur la tombe à venir la statue du poète tel qu'en lui même, poète maudit et déjà bienveillant ancêtre: