Une vie littéraire en français s'est développée à Madagascar même, dans la première moitié du XXe siècle.C'est l'une des originalités de la Grande Île, par rapport aux autres colonies françaises, notamment africaines.Des imprimeurs-éditeurs travaillant sur place, des revues de belle tenue y rassemblaient un lectorat et favorisaient une " circulation littéraire " locale.
Dès les débuts de l'administration française, le résident Hippolyte Laroche s'était entouré de jeunes gens que l'envie d'écrire travaillait.Secrétaire particulier du résident, journaliste d'origine, G. Laffaille se fait affecter à la direction du Journal Officielde Madagascar, pour avoir la tranquillité nécessaire et écrire son témoignage, Au pays rouge(signé J. Carol). Un autre futur écrivain, Pierre Mille (qui inventera le personnage romanesque de Barnavaux, soldat du corps expéditionnaire), travaille alors au secrétariat général.
Ce sont essentiellement des fonctionnaires des divers services de la colonie qui animent la vie littéraire française de Madagascar.Trois fortes personnalités l'ont plus particulièrement marquée : Pierre Camo, Robert Boudry et Octave Mannoni.
Magistrat, Pierre Camo a fait presque toute sa carrière dans la Grande Île, où il fut avocat général de 1925 jusqu'à son départ à la retraite en 1934.Il a publié des éditions classiques de poètes français du XVIIe siècle, des recueils poétiques dans la mouvance des poètes fantaisistes (en 1932, La Muse française, où l'on peut lire quelques poèmes inspirés par son séjour malgache), quelques pages de sensations d'esthète sur Madagascar et un roman piquant et sans doute à clefs sur la société coloniale tananarivienne, long récit d'intrigues, d'aimables orgies et de scandales accompagnant les changements de gouverneurs généraux ( Madame de la Rombière, 1926).
L'ensemble de son œuvre devait être couronné par un grand prix de littérature de l'Académie française en 1936.Fondateur en 1923 de la revue tananarivienne 18° latitude sud, il joue, dans les poèmes qu'il confie aux revues locales, sur le charme de sa versification facile et sur l'imagerie mélancolique des reines disparues. Ainsi dans cette " Ballade des Belles Disparues ", inspirée par le site royal de Tsinjoarivo :
Figure dominante des cénacles des années 1920 et 1930 (au demeurant fort conformistes), arbitre des élégances littéraires, Pierre Camo va, en 1933, accueillir le romancier Pierre Benoit débarquant à Majunga : c'est le mandataire de l'intelligentsia coloniale qui vient rendre hommage au romancier illustre, auteur de L'Atlantide. Mais le vrai mérite de Pierre Camo est ailleurs : il s'intéresse à la civilisation malgache, il soutient les essais de jeunes écrivains malgaches auxquels les revues littéraires font une petite place, il est le protecteur d'un Jean-Joseph Rabearivelo, dont il guide l'entrée en littérature.
Robert Boudry, directeur du Contrôle Financier de la colonie de Madagascar de 1930 à 1940, puis secrétaire général de Madagascar entre 1945 et 1947, se passionne, lui aussi, pour la culture malgache.Son goût de la littérature lui fait publier quelques textes dans la revue Du côté de chez Rakotoet devenir l'ami de Jean-Joseph Rabearivelo, qui le désigne comme exécuteur testamentaire. Il se révèle tout à fait digne de ce choix et fait paraître (aux éditions " Présence africaine ") un beau monument funèbre à la mémoire du poète malgache : Jean-Joseph Rabearivelo et la mort(1956), qui a été beaucoup utilisé par tous ceux qui ont écrit sur l'auteur de Traduit de la nuit. En 1957, Robert Boudry publie un roman, L'Île heureuse, dont le titre reprend ironiquement le slogan lancé par le Gouvernement Général de Madagascar après la crise de 1930, quand on essayait de sauver l'économie de l'île à coup de grands travaux. Le roman dénonce la sottise coloniale, en racontant les scandales qui entourent l'expropriation d'une grande société concessionnaire au moment de la construction du barrage de Mantasoa : le témoignage n'élève pas la voix et est donc d'autant plus cruel sur la médiocrité de la société coloniale, sa vie platement dissolue, son racisme de médiocres, incapables de voir les Malgaches autrement que comme des figurants en leur propre pays.
Octave Mannoni, devenu par la suite psychanalyste lacanien, a été professeur de philosophie au lycée Galliéni de Tananarive, immédiatement avant la guerre, et, après 1945, chef du service d'information de Madagascar.À ce titre, il a été responsable de la Revue de Madagascar, organe de la propagande officielle du Gouvernement Général, dont il a orienté les pages littéraires, pour leur faire refléter la riche tradition littéraire malgache. En 1950, il publie un essai, Psychologie de la colonisation, appuyé sur des exemples tirés des récents et terribles " événements " malgaches de 1947. Le livre a été vivement pris à partie par Aimé Césaire (dans le Discours sur le colonialisme) et par Franz Fanon (dans Les Damnés de la terre). Mannoni s'y interrogeait sur la violence à l'œuvre dans la colonisation : si, d'un côté, le colonial européen est souvent quelqu'un qui n'arrive pas à affronter ses pairs et qui choisit de s'imposer à des colonisés que son racisme transforme en inférieurs (Mannoni propose cette formule très forte : Le Nègre [avec toutes les connotations que le mot pouvait prendre dans le contexte colonial], c'est la peur que le Blanc a de lui-même), d'autre part, le colonisé va parfois au devant de la domination, comme s'il attendait, espérait, dans un désir messianique, ceux qui viendront le prendre en charge (Mannoni pense à une structure psychologique telle que celle induite par le tsinyet le todydes Malgaches, mais aussi à l'attitude des Indiens du Mexique devant Cortès). L'analyse de Mannoni ne pouvait qu'être mal reçue quand le feu prenait à tous les horizons de l'Empire colonial français et que la revendication de l'indépendance absolue était partout à l'ordre du jour.Mais aujourd'hui qu'on n'en finit pas de sortir de l'époque post-coloniale, le livre de Mannoni (il a été réédité en 1984, sous un titre faisant heureusement référence à La Tempêtede Shakespeare) ouvre peut-être quelques pistes pour penser les affrontements de cultures.
Avant de devenir le penseur controversé de la colonisation, Mannoni avait donné aux revues malgaches quelques poèmes solidement versifiés (où l'on peut entendre parfois comme un lointain écho de Saint-John Perse) :
Camo, Boudry, Mannoni ont su, chacun selon sa personnalité, rassembler autour d'eux les efforts de ceux qui veulent échapper à l'atonie intellectuelle du milieu colonial.La presse de Madagascar, pour riche en titres qu'elle soit, est de qualité médiocre et étroitement régentée par l'autorité.Des associations de journalistes et d'écrivains s'organisent dès les années 1930.En 1935, elles peuvent organiser à Tananarive une " Journée du Livre " - qui reste d'ailleurs sans lendemain.Quelques prix littéraires, dotés par des associations ou des mécènes (ce fut le cas du " prix Akbaraly ", au début des années 1960) voudraient susciter des vocations d'écrivains.
L'équipement technique des imprimeurs donne la possibilité de fabriquer sur place des ouvrages à la typographie soignée, sur beaux papiers, artistement illustrés.Mais de tels livres sont de financement difficile (ils sont presque toujours édités " à compte d'auteur ") et de diffusion restreinte : au mieux, quelques centaines d'exemplaires.
Les revues ont l'avantage de rassembler les ferveurs, de construire par le réseau de leurs abonnés une communauté intellectuelle.Mais elles ont en fait beaucoup de difficultés à se maintenir, sauf si elles reçoivent des subventions officielles.Pierre Camo lance dès 1923 18° latitude sud, qui s'interrompt en 1925, pour reparaître en 1926-1927. On connaît ensuite Capricorne(1930-1931), Océanides(1937-1938), Du côté de chez Rakoto(1938-1939). La Revue de Madagascar, publication officielle et luxueuse du Gouvernement Général, se plaît aussi à publier des textes littéraires.Après la Seconde Guerre mondiale, le goût des revues se prolonge : le C.A.L.A.M. (Cercle d'Activité Littéraire et Artistique de Madagascar), fondé en 1946 par Robert Boudry et Camille de Rauville, tente de lancer en 1952 un trimestriel, Calam, animé notamment par Camille de Rauville et le romancier martiniquais Raphaël Tardon, séjournant alors à Madagascar. Tatamo(1954) rassemble plutôt les écrivains malgaches francophones.Les Cahiers littéraires de l'océan Indien(1961), dont le comité de rédaction compte notamment Armand Guibert, Robert Mallet, Marcel Cabon, Gilbert Ratsimbazafy, Camille de Rauville, veulent s'ouvrir sur toutes les îles voisines. La tradition continue avec Ambario(1979), revue franco-malgache publiée sous le patronage de l'Académie malgache. De nouvelles tentatives marquent les années 80...
Ces diverses revues, qui paraissent sur plus d'un demi-siècle, présentent, malgré les changements des mentalités, des traits communs : désir d'articuler l'activité littéraire au pays et à la culture malgaches, mais aussi volonté d'ouverture, et d'abord vers les îles proches dans l'océan Indien (donc le sentiment que se dessine une communauté culturelle que certains baptisent indian-océanienne).
Les sommaires des revues donnent d'assez bonnes images des goûts et des projets littéraires des groupes qui les conçoivent.18° latitude sud(" cahier mensuel de littérature et d'art ", " en vente dans les principales librairies de la colonie ", selon les indications des pages de couverture) donne une place notable à des textes d'auteurs malgaches : poésies " en malgache moderne ", d'Esther Razanadrasoa ou de Lys-Ber, traduites par Jean-Joseph Rabearivelo (dans le n° 2) ; " Chansons anciennes du pays d'Emyrne recueillies et notées par Razafintsalama " (dans le n° 3) ; " Vieux poèmes malgaches d'auteurs inconnus ", traduits par J. Rabearivelo (dans le n° 5).Le n° 6 contient une protestation contre le projet d'édifier un monument aux morts sur l'îlot du lac Anosy, à Tananarive, qui était jusqu'alors réservé aux représentations des troupes de chanteurs et danseurs ( mpilalao).
Capricorne, " revue de littérature et d'art français et indigènes de l'océan Indien ", imprimée (en principe mensuellement) " chez Cambrezy, imprimeur-publicitaire de Fianarantsoa ", reflète les préférences poétiques de ses principaux animateurs, Jean-Joseph Rabearivleo et Robert-Jules Allain : à côté de leurs propres textes et de ceux de leurs amis de Madagascar, quelques exemples de leurs goûts littéraires : les " fantaisistes " français Jean Lebrau ou Fagus, l'italien Lionelle Fiumi (qui donne pour le n° 4 de janvier 1931 des extraits d'un recueil à paraître).Capricornepublie aussi le Mauricien Robert-Edward Hart : confirmation de la convergence insulaire...
La qualité littéraire et matérielle de ces belles publications pourrait faire oublier leur marginalité, car elles ne sont lues que par quelques poignées de lecteurs.N'importe : elles témoignent d'un désir de littérature, que l'évolution culturelle récente de la Grande Île semble renouveler.