Quand on établit la liste des œuvres de fiction (et de poésie), tenant de Madagascar (par leur auteur ou leur sujet) et écrites par des exotes (ou, comme on dit en malgache, des vazaha, des étrangers : surtout des Français, mais d'autres Européens aussi), dont un certain Daniel Defoë, qui publie en 1720 La Vie, les Aventures et les Pirateries du fameux Capitaine Singleton : contenant un récit de la manière dont il fut abandonné sur le rivage de Madagascar ; son établissement en cet endroit, avec une description du pays et des habitants ; sa traversée en pirogue de Madagascar au continent africain..., et le titre continue car il est un vrai sommaire du roman ; quand on dresse ce tableau des écrivains de Madagascar, on obtient un inventaire disparate, voire incongru, qui additionne ouvrages de professionnels de l'écriture et compositions appliquées d'écrivains du dimanche (ou des années de retraite), littérature pour la jeunesse et romans d'espionnage, œuvres vaguement licencieuses et propagande coloniale, prix de l'Association des Écrivains de la Mer et de l'Outre-Mer et prix Nobel...
Les notions de " littérature exotique " et " littérature coloniale " pourraient-elles aider à mettre en perspective ce corpus confus des textes de Madagascar ?Car dans cette expression, " textes de Madagascar ", c'est la préposition qui fait problème : quelle est la relation que ces textes peuvent entretenir avec Madagascar ?Les écrivains coloniaux se mettent au service de la domination coloniale, mais ils ont parfois le désir de comprendre en profondeur le pays dans lequel ils veulent enraciner leur écriture.Les exotiques, conformément à l'étymologie, restent extérieurs, curieux d'une étrangeté qui peut les séduire et, parfois, les provoquer dans leur propre identité.En fait, la distinction, pour suggestive qu'elle soit, ne permet pas de vraiment spécifier la littérature française de Madagascar.D'autant que les textes parus après l'indépendance, s'ils continuent longtemps de moduler les thèmes antérieurs, introduisent peut-être un nouvel imaginaire.
Il est sans doute plus opérant d'examiner la circulation littéraire de ces textes : la situation de l'écrivain par rapport à Madagascar (fonctionnaire ou colon installé pendant de longues années, parfois toute une vie dans le pays, ou bien voyageur qui ne voit que ce qu'on lui fait voir) ; le lieu et le mode d'édition (la plupart de ces livres sont produits à Paris, mais parfois dans des collections visant le public ciblé des coloniaux ; à partir des années 1930, certains ouvrages sont imprimés à Madagascar - et joliment imprimés ; mais ils ne sortent guère de l'île où ils trouvent leur lectorat) ; la réception des œuvres (un dépouillement systématique de la presse malgache depuis les années 1930 montrerait que l'on y est très attentif aux ouvrages publiés sur Madagascar et que l'on relève sévèrement les erreurs, les préjugés, les images condescendantes ou méprisantes des voyageurs et des romanciers).
Ce qui apparaît, c'est la tendance à une double distribution des textes : ceux qui trouvent le plus large public et qui donc construisent une image extérieure de l'île ; et ceux qui s'adressent à un public attaché à Madagascar par des liens physiques ou affectifs (ceux qui l'habitent ou qui y ont séjourné un long temps) et dont l'imaginaire sera fortement travaillé par les œuvres relatives à la Grande Île.Les mêmes textes peuvent d'ailleurs entrer à la fois dans la circulation extérieure et la circulation intime, mais il n'est pas sûr qu'ils y prennent les mêmes sens.
Les romanciers professionnels n'ont pas le sérieux appliqué des écrivains amateurs, qui veulent transcrire dans leur " grande œuvre ", avec la précision maniaque des naïfs, toute la richesse de leur longue expérience du pays.Le romancier confirmé qui vient recueillir à Madagascar la couleur locale pour une œuvre nouvelle se conduit la plupart du temps avec la désinvolture qu'avoue un journaliste du Temps, Henri Champly, auteur de Mouramour, roman des terres ardentes(1929) : L'homme pressé peut dire qu'il a parcouru Madagascar quand il a passé une journée assis aux fenêtres du petit train blanc (Tamatave-Tananarive) que le hardi tracé de la voie fait tanguer et rouler à donner le mal de mer. Quelques sensations dignes des manèges forains suffiraient donc pour connaître la Grande Île.Guillaume Grandidier, très savant malgachisant, constatait pour sa part : On doit reprocher à la plupart des voyageurs qui ont parlé de ce pays d'avoir généralisé leurs observations prises le plus souvent en une région très limitée.
Le roman colonial a donc véhiculé les simplifications et les stéréotypes les plus caricaturaux.On en prendra l'exemple dans Le Commandeurde Pierre Benoit (1960), qui paraît l'année même où Madagascar retrouve l'indépendance, et qui continue cependant de manipuler les typologies coloniales. Pierre Benoit connaissait Madagascar par deux voyages (en 1933 et en 1953), mais c'est surtout la découverte du livre de souvenirs (sans doute enjolivés) de Marius Cazeneuve, À la cour de Madagascar, magie et diplomatie(1896), qui lui donne le sujet de son roman. Ce Cazeneuve, astrologue et prestidigitateur, s'intitulait " conseiller intime " de la reine et s'attribuait dans ses mémoires un rôle politique important : par son habileté de prestidigitateur, il aurait su agir sur l'esprit de Sa Majesté et la disposer favorablement pour la France. Pierre Benoit s'empare de l'anecdote authentique (le séjour du magicien à la cour de Tananarive en 1886) et broche ses propres affabulations sur la mythomanie de l'astrologue.Il lui faut (comme dans tous ses romans) une héroîne dont le nom commence par la lettre A.Qu'à cela ne tienne : il invente une princesse Amparida, fruit de la liaison amoureuse de la reine et du prestidigitateur !Le roman promène sur la réalité malgache un regard singulièrement dépréciateur.À l'exception de la reine (une " malheureuse enfant ", fragile et délicatement voluptueuse) et de quelques utilités qui favorisent les amours du protagoniste, tous les personnages malgaches sont présentés négativement.Le Premier ministre, Rainilaiarivony, est un des hommes les plus pernicieux de l'époque. Les silhouettes de personnages malgaches qui traversent la scène romanesque sont caractérisées par les qualificatifs les plus insultants : laids, hideux, monstrueux, stupides, semblables à des ouistitis.Ces êtres encore si proches de l'animalité n'accèdent réellement à l'humanité que s'ils se font les fourriers de la colonisation - ce qui permet de les distinguer étant leur maîtrise de la langue civilisatrice, le français.
La littérature de dénigrement, dont Pierre Benoit est encore un représentant attardé, trahit ici sa fonction idéologique : le roman, relèguant les " indigènes " dans leur infériorité, vise à légitimer la colonisation.Il faut que cette infériorité soit soulignée, indiscutable, admise et proclamée, sinon la colonisation ne serait pas moralement justifiée.Et c'est bien là que réside la vraie finalité de toute littérature coloniale: faire éclater la vocation des colonisés à subir la colonisation...
Deux images mythiques commandent le versant exotique de la littérature sur Madagascar : le mirage de l'île des amours et la rêverie sur les origines.
Le thème érotique sous-tend le roman de Pierre Benoit (les amours du magicien et de la reine...).Ce thème prend forme, en fait, dès les premiers récits des voyageurs, qui notent l'étonnante liberté sexuelle régnant à Madagascar (on a déjà lu les remarques de Flacourt sur cette île, où l'amour n'est pas un péché).Le " rêve malgache " des exotes prolonge l'imaginaire médiéval de l'océan Indien ...
Le premier texte français, semble-t-il, à s'afficher comme seulement littéraire (c'est de la poésie !) en traitant de Madagascar - il s'agit des Chansons madécasses(1787) d'Evariste Parny - ne manque pas de succomber aux charmes de l'île amoureuse :
Tes baisers pénètrent jusqu'à l'âme ; tes caresses brûlent tous mes sens : arrête, ou je vais mourir.Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove !Le plaisir passe comme un éclair...
On retrouvera plus loin Parny, qui est, de sa naissance, poète réunionnais (et l'on verra que ses Chansons madécasses tiennent une place importante dans les littératures de l'océan Indien).
Toujours est-il qu'il donne un ton, que la littérature française de Madagascar n'abandonnera plus : l'île rouge Madagascar est une île heureuse, une île amoureuse.Le schéma-type du roman exotique malgache montre un étranger débarquant dans l'île et séduisant la reine de l'endroit : il s'en fait aimer et devient roi.Jean d'Esme, Myriam Harry, Pierre Nord et quelques autres exploitent ce scénario obligatoire.
Même les graves universitaires, qui composent des romans pour se délasser de leurs travaux académiques, apportent leur contribution à la consolidation du mythe.Charles Renel, directeur de l'Enseignement à Madagascar dans le premier quart du siècle, rédige des études sur la religion traditionnelle, rassemble un trésor des contes malgaches et publie quelques romans et nouvelles.Dans La Coutume des ancêtres, il oppose aux anciens usages, innocents et libéraux, quand ils autorisaient le mariage à l'essai, les interdictions aberrantes des missionnaires qui font le malheur des personnages en important à Madagascar le péché amoureux. Certains intellectuels malgaches ont d'ailleurs, dans la presse de l'époque, contesté que le goût de la sensualité soit un trait déterminant de l'authenticité malgache...
Des critiques analogues ont accueilli, en 1964, le roman de Robert Mallet (alors doyen de la Faculté des Lettres de Tananarive), Région inhabitée. Un ethnologue y recherche, dans une région que les cartes prétendent inhabitée, un peuple perdu, les derniers représentants de la race initiale. Il découvre en effet un village jalousement préservé de tout contact et rencontre l'amour d'une jeune et belle veuve.Mais les deux êtres étonnamment accordés dans une volupté qu'aucun d'eux n'aurait pu connaître avec un partenaire de sa race sont condamnés à un échec. (5)L'ethnologue doit s'arracher au paradis retrouvé pour retourner vers sa civilisation, mais il détruit en partant tous ses documents sur le village oublié, pour ne pas le livrer aux percepteurs ni aux sergents-recruteurs.
Le roman de Robert Mallet participe aussi de l'autre grand mythe malgache : la quête des origines.Cette rêverie n'a pas encore suscité une étude analysant dans le détail toutes ses ramifications et ses implications : fascination pour l'" état de nature " des premiers Malgaches rencontrés ; interrogations des historiens sur leurs origines lointaines ; recherches des philosophes et naturalistes du siècle des Lumières croyant pouvoir découvrir à Madagascar le " chaînon manquant " dans l'échelle des êtres ; primitivisme rousseauiste ; nostalgie romantique pour l'homme d'avant l'Histoire ; critiques modernes de la " civilisation " ; délires " lémuriens " d'intellectuels et de poètes des Mascareignes...
Le héros de Robert Mallet croit sortir de l'ordre de la civilisation et du temps de l'Histoire.D'autres romanciers font connaître à leurs personnages des aventures parallèles.Charles Renel fabrique un mot ( Le " Décivilisé", titre d'un roman de 1923) pour désigner un personnage, Adhémar Folliquet, candidat recalé à l'Agrégation, prospecteur à Madagascar et finalement ensauvagé dans un village betsimisaraka, où il trouve le bonheur en s'intégrant à la communauté villageoise et en partageant l'oisiveté de sa vie naturelle. Adhémar (devenu en malgache Rademari) ne conserve de ses études littéraires que le souvenir transposé d'un vers de Virgile : O fortunatos nimium, sua si bona norint Betsimisarakas !(Trop heureux Betsimisaraka, s'ils connaissaient tout leur bonheur !).
La rêverie des origines féconde l'imaginaire romanesque d'un des plus récents romanciers de Madagascar, Jean Decampe, un zanatany(c'est-à-dire un étranger né et élevé à Madagascar), dont le Fort-Princesse(1988) mêle la déploration sur l'effondrement du pays et les rêveries (le récit donne d'ailleurs une large place aux rêves des personnages) sur les secrets de la nature insulaire.
Encore plus fascinants, parce que soutenus par tout l'ordre des " preuves " accumulées, sont les développements des savants (ou réputés tels) : historiens, archéologues, linguistes, etc., lorsqu'ils se laissent emporter par leur désir de l'origine malgache.Presque toute la science malgachisante a succombé, à un moment ou à un autre, au plaisir de rêver.
Un seul exemple, emprunté à un ouvrage peu connu, d'un ingénieur réunionnais, François du Mesgnil : il s'agit d'un livre publié, à Paris, sans doute vers 1896, chez Delagrave - maison qui se spécialise alors dans les ouvrages du lobby réunionnais poussant à la conquête de Madagascar - sous le titre prometteur : Madagascar, Homère et la civilisation mycénienne. À partir d'une intuition-mère - Madagascar a été le point d'aboutissement d'une tribu maritime grecque de l'époque mycénienne, qui y a déposé le ferment civilisateur hellénique - François du Mesgnil décline le même thème sous toutes les formes possibles : c'est à Madagascar que Jason est venu enlever Médée, et Thésée Ariane ; la terre des Phéaciens, accueillante à Ulysse, c'est aussi Madagascar ; les Malgaches d'aujourd'hui ont des habitudes (par exemple le fait pour les femmes de s'épiler, la coutume de porter leurs enfants sur le dos, enveloppés dans un grand pagne qu'elles s'enroulent autour du buste) que l'on retrouverait identiques dans la Grèce archaîque...La fertilité de l'esprit de l'ingénieur du Mesgnil pour trouver de nouveaux arguments semble ne devoir jamais être mise en défaut...
La littérature française de Madagascar construit une île de mots et de papier.Un charmant poème de Louis Brauquier (qui fut de 1948 à 1951, à Diego-Suarez, agent d'une compagnie maritime) s'intitule d'ailleurs " La carte chante " :
Dans le rythme de comptine, Madagascar se chantonne comme matière à rêves.On pourrait composer une belle anthologie de ces textes de charme, où quelque chose de la Grande Île passe dans le jeu des mots : tableaux de genre, vignettes, chansons, cartes postales littéraires.
C'est Robert Mallet mettant en poèmes sa rencontre de Madagascar.Son recueil Mahafaliennes(1961) peut être tenu pour le plus réussi des essais poétiques par lesquels un Européen tente de transcrire son expérience de la Grande Île et la métamorphose qui en résulte dans son être et son regard. Le pays mahafalyest la région la plus méridionale de Madagascar, mais pour Robert Mallet il est devenu une province de l'esprit:
Le pays mahafaly est une forêt sans feuilles où les épines font de l'ombre, au bord d'un océan feuillu dont les fonds donnent de la clarté ; les lacs y sont des miroirs de plumes roses, les tombeaux des chemins, les villages des surprises ; les carapaces de tortues y servent de portes à quelques hommes secrets, à quelques femmes souriantes.[...]
J'avais trop aimé le pays mahafaly pour le quitter.Je l'emportai avec moi, rameau dépouillé sur la mer prodigue, déchirante acuité dans la sieste solaire.Il était mieux que poétique : rien ne pouvait plus l'être qui ne le fût par lui.[...]
Mahafaly, quatre syllabes, qui ne disent rien d'autre à l'étranger qu'un mystère harmonieux, où tout est dit pour le visiteur, où tout pourra se dire.
C'est ainsi que je suis devenu mahafalien.
C'est Jean Paulhan tout au rigoureux travail d'écriture d'une brève nouvelle " malgache ", Aytré qui perd l'habitude (datée de Tananarive, 1910) : dans les premières années de l'occupation coloniale, des sous-officiers français accompagnent dans le Betsileo un convoi de femmes sénégalaises que l'on envoie rejoindre leurs tirailleurs, pour le repos des guerriers.La construction complexe, enchâssant un " journal " dans un monologue intérieur et charriant tous les stéréotypes coloniaux du début du siècle (qui sont ceux des personnages), doit résoudre une énigme policière : qui a tué la belle et accueillante Raymonde, une Française dispensant ses charmes aux Européens d'Ambositra (et peut-être à quelques Malgaches ...et c'est sans doute ce qui a précipité le drame) ?Le " journal de route ", tenu par le sergent Aytré, se délite, à partir du jour du crime.C'est lui le coupable, pense l'adjudant, puisqu'il découvre qu'il n'est pas si simple d'avoir les idées les plus simples.Et parmi ces idées simples qu'Aytré " perd l'habitude " d'admettre sans examen, l'idée que les Malgaches ne soient que des figurants anonymes :
Je me demande de quoi ils vivent, surtout du côté de Miandry, le riz étant rare et cher.Ils ont la figure très noire et se ressemblent tous.Il est possible qu'ils pensent de leur côté que tous les Blancs se ressemblent.Quelle idée se font-ils de nous ?L'un d'eux m'a dit qu'il ne remarquait pas beaucoup la différence qu'il y a entre moi et Guetteloup, par exemple.
Ce sont les dernières remarques du " journal " d'Aytré, et celles qui signent sans doute sa culpabilité : il découvre que les Malgaches peuvent avoir des idées.
Il n'y a, semble-t-il, qu'un seul prix Nobel de littérature qui soit né à Tananarive : c'est Claude Simon, le 10 octobre 1913, par le hasard de la carrière de son père, capitaine d'infanterie de marine dans l'armée française.Le jeune Claude Simon ne devait vivre que quelques mois à Madagascar, puisque sa famille rentre en France à la veille de la guerre (où le père est tué en août 1914).Madagascar ne fournit pas l'un des grands thèmes de son œuvre - l'auteur s'en défend d'ailleurs.Mais Madagascar est présent à travers les cartes postales et les photographies décrites dans Histoireet Album d'un amateur, à travers surtout quelques pages de L'Acacia(dont la matière est autobiographique). Ce fil conducteur malgache se relie sans doute à la hantise " primitiviste ", au cœur de l'œuvre.Mais il ne s'agit pas, pour Claude Simon, de retrouver la réalité d'une île natale ; il déduit une image des cartes postales du père, des récits, des souvenirs et fabulations de la mère et des tantes :
Avec la quotidienne régularité de l'arrivée de la pluie pendant la saison humide (elle raconta qu'elle tombait chaque jour à cinq heurs précises [...]), avec aussi la brièveté des crépuscules où sans transition la nuit remplaçait le jour, les palanquins dans lesquels elle se faisait véhiculer mollement balancée au pas de porteurs noirs, les boas domestiques [...]
Madagascar dans l'œuvre de Claude Simon : une île lointaine, racontée et rêvée au croisement des fantasmes individuels et collectifs...Une île de boas familiers, dressés à capturer les rats, de cascades aux fougères arborescentes.Une île comme " un primitif Eden ".Une île imaginaire...