Les tentatives des Français pour s'installer à Madagascar furent précoces, mais leurs conséquences linguistiques longtemps fort modestes.Dès la fin du XVIIe siècle, ils avaient pris pied au sud-est de la Grande Île, en un lieu qu'ils baptisèrent Fort-Dauphin en l'honneur du futur Louis XIV.Ils s'y maintinrent de 1642 à 1674, plutôt difficilement : les gouverneurs devaient affronter mutineries, désertions, disettes, menaces de mort et coups de main des indigènes, soumis aux pillages nombreux des Européens.
On lit dans les archives de la Compagnie des Indes Orientales (qui finançait l'entreprise) que l'établissement se fixait la tâche civilisatrice de gagner les indigènes " en leur enseignant les beaux-arts, en leur apprenant à cultiver la terre, [...] enfin en leur enseignant la religion chrétienne, qui était le plus grand bien qu'ils pussent recevoir ".(1)Les missionnaires qu'on envoya s'efforcèrent donc de convertir les populations voisines du Fort.Ils composèrent un catéchisme bilingue et un dictionnaire de la langue malgache, instituèrent un petit séminaire, envoyèrent en France quelques jeunes Malgaches, pour parachever leur éducation.Mais en 1674, quand les rescapés de l'établissement de Fort-Dauphin s'embarquent pour l'île Bourbon, après l'attaque du fort par les voisins malgaches, le bilan est bien décevant : l'établissement n'avait jamais réussi à s'imposer ni comme colonie de peuplement, ni comme comptoir commercial ; il n'avait apporté aucun progrès matériel au pays ; et les convertis étaient pour la plupart revenus à leur religion ancestrale.
De cette première rencontre franco-malgache, il est cependant resté une légère imprégnation des parlers de la côte sud-est par quelques mots français, et surtout le monument publié par Etienne de Flacourt : le Dictionnaire de la langue de Madagascar(1658), riche de 3 500 mots (2)et son Histoire de la grande isle Madagascar(1658). Ce sont deux ouvrages essentiels pour la connaissance de l'histoire de l'île et de sa langue, et finalement la conséquence la plus heureuse du rêve malgache de la Compagnie des Indes : une première contribution de la langue française à l'édification de la culture malgache.
Plus que la fréquentation des pirates, hôtes assidus des quelques baies protégées des côtes malgaches, c'est l'instauration de circuits d'échanges commerciaux réguliers qui introduit l'usage de langues étrangères à Madagascar.Dès la fin du XVIIIe siècle, les Français de Bourbon et de l'île de France, qui achètent riz, bétail, esclaves contre de la bimbeloterie, des fusils ou des piastres, installent des comptoirs et des magasins sur la côte est, où le français, plus ou moins créolisé, devient la langue du contact de Madagascar avec l'extérieur.
Tandis qu'au XIXe siècle, le royaume merina entreprend d'unifier l'île à son profit, Anglais et Français affichent leurs prétentions réciproques à la soumettre à leur domination coloniale.Le roi Radama Ier qui souhaite moderniser son armée et mieux contrôler le royaume, facilite l'introduction de techniques européennes : il favorise en particulier le développement de l'enseignement, qui connaît un essor remarquable, malgré les réticences de parents peu enclins à confier leurs enfants à des maîtres étrangers.La première école s'ouvre en 1820.Il en existe 23 huit ans plus tard, qui accueillent 2 300 élèves.
Ce progrès considérable est la conséquence d'une initiative capitale de Radama, qui a doté le malgache d'une écriture en caractères latins.La scolarisation se fait dans la langue maternelle des élèves.Leurs maîtres malgaches peuvent avoir recours à l'anglais (la langue des missionnaires les plus dynamiques) pour accéder aux manuels et aux sources du savoir occidental.Le français (et le créole) continuent d'être langues des échanges commerciaux sur les côtes.Certains jeunes Malgaches, enfants des cercles proches du pouvoir, sont envoyés à l'île Maurice (où le français est toujours la langue de communication), afin d'y parfaire leur formation.Les quelques écoles catholiques installées à Tananarive dispensent un enseignement du français.On sait que le roi Radama Ier s'était familiarisé avec cette langue : on peut lire, dans ses cahiers d'écriture, quelques phrases en français.Un voyageur, qui visite Tananarive en 1827, constate que le roi " parle le créole de Bourbon de manière à rendre parfaitement les idées". Un manuscrit (daté de 1835) conserve, à côté d'un lexique anglais-malgache, un lexique créole-malgache.C'est une belle preuve de l'intérêt que les Malgaches portaient aux langues étrangères dès le début du XIXe siècle. (3)
Après la longue parenthèse du règne de Ranavalona Ire qui veut freiner les interventions étrangères et interdire la propagation du christianisme, le royaume s'ouvre à nouveau à partir de Radama II.Les missions reviennent, les écoles se multiplient.Les jésuites, dont les expériences à Nosy-Be et Sainte-Marie (îles qui ont alors fait allégeance à la France) n'avaient pas été très heureuses, s'installent à Tananarive et Tamatave.Dès 1862, ils publient une série de manuels scolaires et de livres religieux à l'usage des élèves et des catholiques malgaches.
Dès lors, jusqu'à l'annexion coloniale de 1896, l'évolution de l'enseignement à Madagascar est commandée par la rivalité des missions protestantes et catholiques, respectivement soutenues par les impérialismes anglais et français.Si les protestants (London Missionary Society, anglicans, luthériens, quakers) enseignent en malgache, les catholiques, surtout dans les écoles urbaines, apprennent le français à leurs élèves.Favorisées par la conversion au protestantisme de la reine et du Premier Ministre (1869), les écoles protestantes comptent 137 000 élèves en 1894, pour seulement 27 000 aux écoles catholiques.Mais l'État malgache ne cherche nullement à éliminer l'enseignement catholique (qui recrute ses élèves plutôt aux niveaux inférieurs de la stricte hiérarchie sociale malgache), ni à empêcher l'étude du français.
Paradoxalement, l'école propage donc davantage le français que l'anglais.À ceci il faut ajouter l'influence des colons et des commerçants des Mascareignes, qui sont plus d'un millier, vers 1890, installés à demeure à Madagascar, et qui diffusent leur langue comme celle de la vie moderne des ports et des places de commerce.
La colonisation donne à l'école une place centrale dans son dispositif de domination du pays.D'autant que l'une des premières mesures prises par le Général Galliéni est que nul Malgache ne pourrait être pourvu d'un emploi public s'il ne parlait et écrivait le français.La circulaire de 1899 au sujet des principes de colonisation à appliquer à Madagascardéfinit l'école comme un instrument de conquête pacifique des esprits et des cœurs : C'est encore par l'instruction qu'on fera comprendre aux Malgaches les avantages de la civilisation, la nécessité du travail, et qu'on leur inculquera des sentiments de respect et d'affection pour la France.
Galliéni, qui a attaché son nom à cette politique de francisation par l'école, souhaitait cependant réserver une place à la langue et à la culture malgaches.Il encourage ses collaborateurs à apprendre le malgache et fonde en 1902 l'Académie malgache, pour aider à préserver un patrimoine culturel que la modernisation risque de faire disparaître.Mais les instructions très fermes de sa circulaire du 5 octobre 1896 (dès son arrivée, donc) tendent à assurer la suprématie absolue de la langue et de la culture françaises :Madagascar est devenue aujourd'hui une terre française.La langue française doit donc devenir la base de l'enseignement dans toutes les écoles de l'île.[...] Vous ne devez jamais perdre de vue que la propagation de la langue française dans notre nouvelle colonie, par tous les moyens possibles, est l'un des plus puissants éléments d'assimilation que nous ayons à notre disposition et que tous nos efforts doivent être dirigés dans ce but.
Dans la réalité, le système d'enseignement mis en place à Madagascar par la colonisation française s'éloignait notablement de cet idéal d'assimilation par l'école.D'abord parce que les écoles officielles, laïques, créées par Galliéni et où le français était à la fois la matière principale et la langue d'enseignement, ne purent avoir des capacités d'accueil suffisantes : l'enseignement étant obligatoire, on autorisa donc les écoles privées et les " écoles d'église ", aux maîtres moins qualifiés, mais où le malgache pouvait tenir une place importante.Des écoles normales et professionnelles, ayant vocation à former les cadres subalternes, complétèrent l'organisation d'un " enseignement malgache ", dont les principes pédagogiques et les programmes s'inspiraient du modèle français.
À partir de 1908, des collèges secondaires, devenus lycées par la suite, dispensaient exactement le même enseignement qu'en métropole.Destinés aux enfants des colons et des fonctionnaires français, ils acceptèrent, à partir de 1914, des enfants " indigènes ", à condition qu'ils fissent preuve d'une maîtrise suffisante de la langue française.
Cette double filière de l'enseignement malgache et de l'enseignement européen, qui a perduré jusqu'après la fin de la Seconde Guerre mondiale, imposait en fait une séparation étanche.L'enseignement public malgache ne prévoyait pas de passerelles vers l'école européenne et condamnait à la perspective de carrières modestes.Les jeunes Malgaches qui fréquentaient le lycée (et qui pouvaient, éventuellement, poursuivre en France des études supérieures) provenaient de familles généralement aisées, qui avaient parfaitement compris le rôle discriminant joué par la maîtrise du français.Cette langue a en effet changé de fonction : elle n'est plus seulement, comme au siècle précédent, la langue du commerce et des relations avec l'extérieur, elle est devenue la langue du pouvoir, de l'administration, des relations économiques...La présence physique d'une minorité européenne contrôlant le pays lui fait jouer un rôle important dans la vie quotidienne.Le maniement aisé du français est donc désormais l'une des clefs de la promotion sociale et un moyen d'accéder à la sphère du pouvoir (ou de s'y maintenir, pour les anciennes couches dirigeantes).
Après 1960 et l'indépendance recouvrée, une série de réformes tenta d'assouplir le cloisonnement des deux filières.On développa considérablement l'enseignement (un collège d'enseignement général dans chaque sous-préfecture), mais l'alignement des programmes des examens terminaux sur ceux de l'ancienne métropole induisait des tensions insupportables (dont la révolution de mai 1972 fut une conséquence directe).
La pratique scolaire d'assimilation, héritée de la colonisation, faisait de la langue malgache, aux épreuves du baccalauréat, une seconde langue étrangère !La malgachisation, et d'abord celle de l'enseignement, a donc été l'objectif privilégié du régime né des événements de 1972.Le français a vu son rôle considérablement réduit dans la nouvelle école.Mais on a assez vite pris conscience des inconvénients d'un rejet radical, prôné par certains.À partir de 1985, l'enseignement du français a été vigoureusement relancé.
Si le français continue de jouer, après le malgache, un rôle officiel important dans la Grande Île, il est cependant loin d'être pratiqué par l'ensemble de la population.En 1985, les statistiques avouaient environ un tiers d'analphabètes.L'école n'a guère les moyens d'enseigner solidement le français, ni peut-être le malgache, à la population scolarisée.