17.2. L'ÉCOLE ET LA CULTURE MODERNE

L'école coranique constitue, jusqu'à l'indépendance, l'élément fondamental, sinon exclusif, du système éducatif comorien.Elle reçoit la quasi-totalité des enfants d'âge scolaire.Elle leur inculque d'abord les rudiments de l'écriture arabe, puis les initie à la lecture du Coran, avant de les familiariser avec la subtilité des dogmes et des rites musulmans.Cette école coranique reste un facteur essentiel de socialisation : elle fournit aux enfants les valeurs et les modèles pour leur intégration dans la vie de la communauté.Une réforme, entreprise en 1978, a tenté d'harmoniser les pratiques et les niveaux, très disparates selon les 600 établissements répartis dans l'archipel.Mais l'archaïsme et les routines de la pédagogie restent bien difficiles à extirper.

La colonisation avait longtemps négligé le développement éducatif des Comores.En 1939, il n'existait, pour tout l'archipel, que dix écoles primaires (appelées écoles indigènes du premier degré).Au bout de quatre ans d'études, un concours sélectionnait les cinq meilleurs élèves, qui partaient pour trois ans compléter leurs études à Majunga.

Après la guerre, on met en place, comme on l'avait fait à Madagascar, un système double : cours complémentaires, pour les enfants comoriens de nationalité française ; cours complémentaire de type local, pour les autres ; mais le cycle secondaire doit toujours être accompli à Madagascar.L'accession du territoire à l'autonomie interne souligne le besoin de cadres de tous niveaux.On construit un grand nombre d'écoles : on compte 3700 élèves en 1962.Un premier lycée ouvre à Moroni en 1963 ; un second suivra à Mutsamudu (Anjouan) en 1970.Les élèves des lycées joueront désormais un rôle important dans les crises politiques qui secouent l'archipel.

Après l'indépendance, il faut faire face à une inexorable explosion scolaire.On dénombre plus de 70 000 élèves en 1980 : vingt fois plus qu'en 1962 !On met en place un début d'enseignement supérieur, pour former les professeurs des collèges, des administrateurs, divers techniciens.

Les autorités comoriennes s'efforcent d'articuler l'école sur le pays, en la ruralisant le plus possible, en encourageant une méthodologie pédagogique moins calquée sur des modèles français.Mais la nécessaire introduction du comorien dans les programmes et les méthodes d'enseignement reste problématique.

Les longs retards de ce système éducatif expliquent la lenteur de la modernisation culturelle des Comores.Pendant longtemps, il n'a existé aucun journal.Rien d'étonnant, donc, s'il ne s'est pas développé de littérature comorienne moderne, ni en comorien, ni en français.Les seules productions intellectuelles sont restées les mémoires et thèses de fin d'études.

Cependant, en 1983, paraissait un petit volume anonyme, imprimé en France, sous la responsabilité de l'" Association des Stagiaires et Étudiants des Comores " et sous un titre très neutre : Recueil de nouvelles.Un texte de présentation précisait : Premières œuvres de jeunes auteurs amateurs, elles sont nourries par l'élan magnifique de la jeunesse comorienne à servir le peuple et elles exaltent les nouveaux combattants de la liberté.Inspirées de phénomènes propres à notre pays ou d'événements récents, elles brillent par leur réalisme.La dizaine de textes rassemblés dans le recueil - nouvelles, contes, fables, poèmes - tous curieusement anonymes, témoignent en effet du choc causé aux Comores par les bouleversements révolutionnaires des dernières années.

Le premier véritable roman comorien, La République des imberbes (1985), est l'œuvre d'un enseignant universitaire, Mohamed A. Toihiri.Comme il s'inspire directement et mali-cieusement des événements de 1976-1978 (il donne, par exemple, au Guide tyrannique le curieux nom de Guigoz !), il a été lu avec une attention passionnée, et parfois critique, par les lecteurs comoriens.

Il semble que la sortie de l'ouvrage ait suscité de nouvelles vocations d'écrivains.Mais les possibilités éditoriales font défaut...La littérature comorienne moderne reste encore un projet.

Bibliographie comorienne

Une synthèse rapide, mais utile :

CHAGNOUX, Hervé et HARIBOU, Ali, Les Comores, Paris, P.U.F., 1980, coll. Que sais-je ?, n°1829.

L'histoire des Comores :

La langue comorienne :

On se reportera à la bibliographie linguistique procurée par M. Cheikh, F. Jouannet et M. Lafon, dans JOUANNET, Francis, Des tons à l'accent, Essai sur l'accentuation du comorien, Aix-en- Provence, Université de Provence, 1989, pp. 148-153.

Les traditions comoriennes :

L'éducation :

BOUVET, H., " Éducation et formation aux Comores ", Études Océan Indien, n° 5, Paris, INALCO, 1985.

CHOUZOUR, Sultan et LE BOUL, Pierre, " Le Système éducatif comorien ", in : Recherche, pédagogie et culture, n° 63, juillet-août-septembre 1983, pp. 41-43.

La vie culturelle :

Répertoire culturel : les Comores, Paris, ACCT, s.d. [1982].

La littérature en français :

Association des Stagiaires et Étudiants des Comores, Recueil de nouvelles, s.l. [Imprimerie Corlet, Condé-sur-Noireau], 1983.

TOIHIRI, Mohamed A., La République des imberbes, Paris, L'Harmattan, 1985.

MAGNIER, Bernard, " Mohamed Toihiri, premier romancier comorien " [Entretien], in : Notre Librairie, n° 104, janvier-mars 1991, pp. 113-117.

Conclusion

Comme toutes les îles, celles de l'océan Indien aiment se replier sur leur isolement.Les littératures modernes qui y sont nées ont eu tendance à jouer de cette situation, en se contentant de la circulation limitée d'œuvres écrites, imprimées et diffusées à l'intérieur des petites communautés insulaires.Certains écrivains, - tel le Mauricien Robert-Edward Hart, - ont pu se sentir protégés par le cocon insulaire, et donc y trouver les conditions favorables à l'épanouissement de leur talent.D'autres, comme le Malgache Jean-Joseph Rabearivelo, ont vainement attendu la chance d'un départ et la reconnaissance d'un public plus large que celui de leurs amis.

Le resserrement sur soi a imposé une relative autonomie des circuits littéraires, qui ont bénéficié de l'existence d'une presse ancienne et dynamique (du moins dans les îles les plus importantes).L'installation de quelques imprimeurs de talent a permis l'édition d'ouvrages soignés, de revues de haute qualité.Mais l'inverse demeure tout aussi vrai : typographies négligées, utilisation de papiers médiocres, quand les pénuries se font sentir, recours à des méthodes de fabrication en retard de plusieurs décennies sur l'évolution technique.

La production littéraire moderne, en français et dans les autres langues d'écriture, n'est pas séparable du jeu politique et social dans lequel elle s'insère.Elle naît dans une situation coloniale, qui n'est pas uniforme d'une île à l'autre ; elle participe de tensions, de projets de libération, de stratégies de pouvoir, qui lui donnent sens dans son contexte.Impossible d'apprécier l'œuvre des écrivains insulaires, sans les replacer dans leur environnement national.

De plus, les livres et les brochures que l'on imprime aux îles n'en sortent que difficilement.D'oû la méconnaissance dans laquelle on tient, hors de leur île natale, tant d'auteurs insulaires.Même le succès fait à Malcolm de Chazal ne va pas sans quelque méprise : on a rarement su voir à quel point son projet littéraire tenait à sa situation mauricienne et s'articulait sur une rêverie mythologique propre aux îles de l'océan Indien.

A l'inverse de cet isolement littéraire, on a souvent souligné la fascination exercée par les métropoles d'Europe, le " francotropisme " de tant d'auteurs.Mais l'éloignement, la difficulté des communications (du moins avant le développement des voyages aériens) distendaient ces liens d'allégeance intellectuelle.Sans doute imite-t-on des auteurs lointains et prestigieux, sans doute suit-on des modes littéraires importées d'outre-mer, mais avec le désir de les faire vivre sur le sol insulaire, de les mauricianiser ou de les malgachiser.Une grande différence s'observe, par exemple, avec la genèse des littératures de langue française en Afrique.La négritude a été un mouvement né au bord de la Seine, en réaction à un sentiment de perte de soi-même par acculturation.Les grandes œuvres de Senghor, de Césaire, de Damas, plus tard les premiers romans de Camara Laye, de Mongo Beti, de Sembène Ousmane, ont été écrits et publiés en France.Rien de tel à Madagascar : Rabearivelo écrit et publie à Tananarive.De même, le " roman mauricien " naît-il à Maurice (et dans une situation coloniale bien différente de celle de l'Afrique, puisque les classes dominantes y sont autochtones).Même quand ils affichent leur imitation de modèles empruntés, les auteurs insulaires choisissent de s'adresser d'abord à leurs compatriotes.

Ce que confirmerait le faible volume des échanges littéraires inter-insulaires.Quelques écrivains réunionnais se sont fait éditer à Maurice, où l'imprimerie a longtemps été plus active.Hart a voyagé à Madagascar, dont il a rapporté de beaux poèmes d'inspiration malgache ; il a entretenu une correspondance assez suivie avec Rabearivelo et le milieu littéraire de Tananarive.Loys Masson a déployé l'intrigue de plusieurs romans à la Réunion, à Mahé ou selon une navigation d'île en île.Rabearivelo a publié quelques textes dans des revues mauriciennes.Les pièces en créole mauricien de Dev Virahsawmy ont été traduites en créole réunionnais et éditées à Saint-Denis de la Réunion...On pourrait certes aligner quelques exemples supplémentaires.Mais la tendance générale reste au confinement : on ignore en pratique ce qui se passe dans les îles voisines.L'archipel littéraire reste inachevé.Les tentatives de rassemblement sous le drapeau de belles utopies, comme l'" indian-océanisme ", en seraient la preuve a contrario.

La réaction des exilés, qui refusent l'enfermement insulaire, suscite comme un grand appel d'air.Ils montrent que, lorsqu'on quitte les îles, c'est le plus souvent pour y revenir...au moins par l'écriture.Littérature de la nostalgie, ou, plus profondément, de la redécouverte d'une île du dedans, en laquelle se composent les formes de l'imaginaire et les racines du songe.Le détour par l'exil avive les sensations, affine les perceptions, approfondit les rêves.L'île en renaît plus neuve : Rabemananjara ou Boris Gamaleya font surgir de leur exil la révélation cosmique de la genèse insulaire, où s'origine leur projet poétique.

Mais il arrive que l'insulaire choisisse d'habiter l'exil : pris dans une circulation infinie entre le lieu de naissance et le pays d'accueil, il peut succomber au vertige du nulle part ou préférer la mer,- scène de l'éternel passage,- comme lieu de son appartenance.Edouard Maunick a fait d'un tel choix existentiel la source même de sa parole poétique.

Or à bien réfléchir, l'exil est fondateur de l'identité insulaire dans l'océan Indien occidental.Toutes les îles n'y ont accueilli une présence humaine que récemment, - du moins à l'échelle de l'histoire universelle de l'humanité.Venus d'ailleurs, les insulaires gardent toujours quelque souvenir de leur arrivée et du pays d'avant : à la Réunion comme à Maurice, on a voulu explorer et magnifier cet héritage ; on a donc célébré les ascendances africaines, indiennes, chinoises,- pour faire pièce au " francotropisme " de naguère.

Mais on ne s'est pas enfermé dans le culte des racines lointaines.Car les insulaires ont peu à peu métamorphosé l'île d'accueil en pays natal.Aux Mascareignes, on appellera " créolisation " ce processus d'invention d'une identité, d'une culture, d'une langue dans la prise de possession d'un pays nouveau.Il s'agit en fait d'une révolution copernicienne dans la perception de soi-même.Car on cesse de privilégier les vieilles filiations ultra-marines pour s'enraciner dans le sol insulaire.Les insulaires veulent devenir, littéralement, les enfants de l'île, comme dans les constructions de la mythologie lémurienne, où se lit ce long désir d'autochtonie.Le moins surprenant n'étant pas de rencontrer chez les Malgaches Rabearivelo ou Rabemanjara des rêveries homologues, sur " les arbres exilés " ou " la fabuleuse Lémurie " : comme si, parallèlement aux îles créoles et malgré la plus grande ancienneté de son histoire, Madagascar s'interrogeait à sa manière sur l'invention de son identité.

L'écriture de l'insularité s'est cherchée dans le change des codes et les métissages linguistiques.En transférant la poétique du hain teny dans sa langue d'adoption, Jean-Joseph Rabearivelo réussit à écrire malgache en français.Malcolm de Chazal découvre dans le principe de surprise, dont jouent les sirandanes créoles, le ressort nouveau de sa quête ésotérique.Axel Gauvin construit sa langue romanesque en laissant affleurer à la surface du français son créole maternel.Ainsi s'inventent des écritures originales, pour dire l'irréductible insularité de chacune des îles.

Les années 1990 semblent devoir être marquées par l'affermissement de l'institution littéraire : encouragements officiels à la nouvelle littérature malgache de langue française, multiplication des publications réunionnaises, intérêt soutenu des enseignants mauriciens de français pour leurs textes nationaux, développement des recherches universitaires, établissement d'outils bibliographiques et documentaires, projets d'éditions savantes...Autant de preuves que les littératures insulaires de l'océan Indien sont de mieux en mieux assurées dans leur existence propre et leur personnalité.Ce que le présent ouvrage, à sa manière, se proposait d'attester.

Liste des encadrés

Un kabary 25

Trois hain teny 27

Un exemple de roman malgache : Bina 31

L'Interférence 62

L'art poétique de Jean-Joseph Rabearivelo 65

Sur la langue et la politique 75

Les boutriers de l'aurore 79

Poésie et idéologie 113

Polyte 126

Hart, poète de l'île Maurice 129

La méthode de Malcolm de Chazal : une systématique des correspondances 142

Un manifeste mauricien pour le français 158

Le théâtre en créole de Dev Virahsawmy 166

Le notaire des noirs 175

La parole de l'île 179

Les ouvrages " mauriciens " de J.M.G. Le Clézio 184

" Le patois créole est un miel vert " 200

Jules Hermann, étymologiste 228

Un manifeste du roman colonial 229

Les romans coloniaux de Marius-Ary Leblond 230

Un manifeste pour la culture créole 253

Liste des cartes

Les îles de l'océan Indien occidental 4-5

Madagascar 14

L'île Maurice 96

La Réunion 192

Les Seychelles 264

Les Comores 274

Cartes réalisées par Gérard GAU, cartographe (IMAGÉO-CNRS)

Table des annexes bibliographiques

Esquisse bibliographique de la littérature malgache moderne

(par Jean-Irénée Ramiandrasoa) 33-35

Chrono-bibliographie des récits de voyage à Madagascar 52-54

Chrono-bibliographie des romanciers et littérateurs français de Madagascar 54-57

Bio-bibliographie de Jean-Joseph Rabearivelo 69-71

Bio-bibliographie de Jacques Rabemananjara 85-86

Bio-bibliographie de Flavien Ranaivo 93

Compléments bibliographiques sur Madagascar 36, 58, 94

Bio-bibliographie de Léoville L'Homme 123

Répertoire chronologique des romans et nouvelles de la vie mauricienne 133

Bio-bibliographie de Robert-Edward Hart 134-135

Bio-bibliographie de Malcolm de Chazal 147-149

Bio-bibliographie de Marcel Cabon 168

Bio-bibliographie de Raymond Chasle 169

Bio-bibliographie d'André Masson 169-170

Bio-bibliographie de Loys Masson 185-187

Bio-bibliographie de Jean Fanchette 187

Bio-bibliographie d'Édouard Maunick 187-189

Bibliographie de Marie-Thérèse Humbert 189

Compléments bibliographiques sur l'île Maurice 109, 170

Bio-bibliographie d'Antoine de Bertin 218

Bio-bibliographie d'Evariste Parny 218-219

Bio-bibliographie d'Auguste Lacaussade 220

Bio-bibliographie de Leconte de Lisle 221-223

Bio-bibliographie de Léon Dierx 223

Bibliographie sélective des poètes réunionnais (des origines à 1950) 224

Chronologie bibliographique du roman réunionnais 237-239

Bio-bibliographie de Marius-Ary Leblond 239-241

Bio-bibliographie de Jean Albany 256

Bio-bibliographie de Boris Gamaleya 256-257

Chronologie de la modernité poétique réunionnaise 257-258

Chronologie de la littérature créole réunionnaise 258-260

Compléments bibliographiques sur la réunion 204, 242, 261

Bibliographie seychelloise 272

Bibliographie comorienne 282