Il n'y a pas vraiment de mouvement organisé qui se réclame du terme de " créolité ".Mais il est apparu commode pour désigner les poètes engagés qui ne se satisfont pas de l'apolitisme de principe de la Créolie et qui, par ailleurs, revendiquent une place importante pour la langue créole dans l'avancement de la culture réunionnaise.
Cette poésie militante, qui découvrait avec bonheur la modernité poétique comme subversion des règles classiques de la versification, commence avec le recueil d'Anne Cheynet, Matanans et langoutis, (1972).Les effets poétiques s'y effacent devant la nudité du constat :
Alain Lorraine publie en 1975 un recueil, Tienbo le rein, qui consacre le courant de la poésie militante.Le livre, qui est dédié aux z'enfants la misère de ce pays qui naît , est sous-tendu par les choix politiques de l'auteur, qui se bat alors pour l'autonomie de la Réunion.Il obtient le Prix des Mascareignes en 1977 : manière de signaler la nouveauté poétique que ces poèmes introduisent.
Le titre Tienbo le rein peut s'interpréter comme un programme de lecture : la locution créole signifie aussi bien un appel à la lutte de résistance (tienbo le rein se traduira par " serrons les coudes ") qu'un acquiescement amoureux (tienbo le rein se lit alors " serrons nous bien ").La poésie d'Alain Lorraine est donc une poésie de révolte et d'amour.Elle s'enracine dans une culture nocturne, longtemps occultée, voire pourchassée : celle des esclaves, des marrons, des chants interdits du " pays maloya ".Les rythmes et les images qui la scandent procèdent de cette tradition réunionnaise censurée :
Faut-il inscrire Agnès Gueneau dans le courant de la poésie militante ?Elle a écrit beaucoup de poèmes pour enfants, mais aussi un recueil grave, La Réunion : une île, un silence (1979), où elle tente de dire sa difficulté à dire l'île, à regarder son passé, à inventer son avenir :
Boris Gamaleya a publié en 1973 un long poème, Vali pour une reine morte, qui s'est lentement imposé comme l'œuvre majeure de la poésie réunionnaise contemporaine.Ce texte, né de l'exil, est fortement marqué par le climat politique et l'espérance révolutionnaire des années 1960.Il a été écrit pour accompagner le retour à l'île natale du militant-poète.
Vali pour une reine morte peut se lire comme la mise en scène d'une cérémonie sacrée, une sorte d'oratorio donnant voix à des personnages essentiels de la mémoire réunionnaise : esclaves révoltés et chasseurs de marrons.Ils sont trois qui se répondent en chants alternés : Cimandef, Rahariane, sa compagne, et Mussard.Cimendef désignait dans Bourbon pittoresque d'Eugène Dayot le chef d'une bande indomptable [d'esclaves marrons] ; il faut sans doute lire sous ce nom une étymologie malgache, peut-être la conjonction de la particule négative tsy et du mot andevo (= " esclave ").Cimendef, " celui-qui-n'est-pas-esclave ", est donc le marron par excellence.Mais il est aussi l'homme des cimes, l'habitué des mornes-refuges.Rahariane reprend le nom attesté de la femme de Mafat, un des grands marrons du XVIIIe siècle ; il est aussi celui d'un personnage du roman de Marguerite-Hélène Mahé, Eudora ou l'île enchantée, qui est comme la terre d'Afrique, d'une beauté sauvage et féconde ; mais le préfixe Ra- donne à son nom une connotation nettement malgache.Mussard est un personnage historique, le plus célèbre des chefs de détachements engagés à la poursuite des marrons.Dans Bourbon pittoresque, Eugène Dayot soulignait qu'il avait entrepris de construire une chapelle, à la fin de ses jours, pour expier le remords d'avoir versé tant de sang.
Célébration de l'île, le poème en dit la naissance mythique, l'errance des découvreurs, les violences de l'histoire :
Par le jeu de l'entrecroisement des paroles, par les discontinuités du discours poétique, le poème intègre les fragments culturels, les images disloquées, les bribes verbales empruntés à toutes les populations et à toutes les langues qui ont formé la Réunion : français archaïque, créole, malgache, langues africaines des anciens esclaves, langues indiennes des travailleurs engagés...D'oû les effets de brisures, le cliquetis d'images et de mots, la difficulté et la préciosité peut-être de cette langue poétique, éclatée et sauvage :
La réédition du recueil en 1986 témoigne de l'audience rencontrée par ce texte d'abord difficile.L'œuvre de Boris Gamaleya s'est développée en plusieurs ensembles de poèmes (La Mer et la Mémoire et Les Langues du Magma en 1978 ; Le Fanjan des pensées.Zanaar parmi les coqs en 1987).Si la poétique violente de Vali pour une reine morte s'y prolonge en beaux éclats lyriques (mon île/comme un long meuglement de soleil en été//ô lumière que nul ne contredit//mon île/coup de foudre où succombent les dieux), l'inspiration se renouvelle dans un dialogue prolongé, par citations nombreuses, avec des poètes, des penseurs, des philosophes de tous pays.Cependant, Madagascar reste le lieu prestigieux vers lequel s'orientent la rêverie et le désir.Le titre Zanaar parmi les coqs articule le nom malgache de Dieu (Zanahary) et l'image des coqs, chère à Jean-Joseph Rabearivelo dans Presque Songes, comme une épigraphe le rappelle.
La révolte insulaire de Boris Gamaleya se nourrit en associant, dans un même élan, le combat pour la justice, l'exaltation lyrique et l'évocation panique des naissances lémuriennes, quand surgissent les volcans, quand les îles émergent des profondeurs marines :
L'influence de Boris Gamaleya est très sensible dans la génération des jeunes poètes révélés dans les années 1980.Patrice Treuthardt (20 désanm et D'entre tous les Zanzibar, 1979 ; Pointe et complainte des galets - Poèmessageries, 1988) la conjugue à celle du maloya (chanson et danse héritées du temps noir de l'esclavage) pour écrire des poèmes-chansons accordés à l'humeur des jours :
Le lyrisme écorché de Carpanin Marimoutou (Fazèle, 1979 ; Arracher cinquante mille signes, 1980) devient plus grave et mélancolique dans de beaux poèmes qui interrogent son " indianité " (" Célébration du vartial ", " Lamento du ravnin ", 1988).Le vartial, ordonnateur du bal tamoul, metteur en scène du théâtre dansé, y devient figuration du Poète :
Je parlerai du vartial du vartial errant aux dits beaux du vartial sans ans qui chantait la fin du mal la victoire du héros
[...]
Je pleurerai le vartial mort devant la maison un samedi soir de bal d'un excès de boisson de trente ans d'abandon et du rire des enfants