C'est Gilbert Aubry, l'évêque-poète, qui a véritablement lancé le mot et la notion de " créolie ", en présentant solennellement, lors d'une conférence de novembre 1978, à l'Hôtel de Ville de Saint-Denis, son Hymne à la Créolie : Ici nous vivons de Créolie, comme ailleurs de Négritude ou d'Occitanie.Nous savons que nul ne peut nous assimiler à une autre histoire.Au contraire.Dans la recherche et le respect des racines propres aux divers groupes, c'est l'ensemble qui prend les cultures des quatre horizons pour en faire son trésor et son partage quotidien.Ailleurs, Gilbert Aubry définit la Créolie comme une anthropologie poétique nourrie aux racines d'un humanisme théocentrique chrétien.Elan fraternel, cherchant à respecter les différences identitaires par le parti pris d'une culture réunionnaise assumée et partagée, voulant réconcilier créolité et francophonie, la Créolie, comme la Négritude, au demeurant, est d'abord un mot, un signe de reconnaissance et un exorcisme.Dans Poétique mascarine (1989), Gilbert Aubry montre bien que la Créolie articule une double thématique (proclamation de l'unité insulaire dans la pluralité ethnique et refus de l'assimilation culturelle) : la Créolie est une quête culturelle de l'identité réunionnaise, en vue de favoriser des solidarités réunionnaises en fonction de l'unité de la population et d'une conscience collective...
Proclamant un apolitisme de principe, elle se déploie essentiellement au plan littéraire, sans pourtant définir un projet spécifique d'écriture réunionnaise.Outre Jean Albany, qui se reconnut en harmonie avec ce mouvement, ses principaux représentants et théoriciens sont Gilbert Aubry, Jean-François Sam-Long, Jean-Henry Azéma.Les anthologies annuelles publiées depuis 1978 sous le titre Créolie (par Gilbert Aubry et Jean-François Sam-Long) présentent un large éventail de textes ressortissant plus ou moins de cette " nébuleuse ".Les recueils de Janick Tamachia (Fanal dand fénoir, 1980), Jean-François Sam-Long (Valval, 1980 ; Le Cri du lagon, 1981), Jeanne Brézé (Je crache ma plaie, 1983 ; Cœur cyclone, 1987), Claire Karm (Au danseur de feu, 1983), Céline Huet (Maloya pour la mer, 1989) témoignent de la vitalité du mouvement à la mouvance duquel ils peuvent se rattacher.
Gilbert Aubry a publié en 1971 un recueil de poèmes, Rivages d'alizé, qu'il reprend en 1975 en l'augmentant de Vitrail corallien, qu'il réédite à nouveau en 1980.Le succès de ce recueil, diffusé presque uniquement à la Réunion, fait de Gilbert Aubry un poète populaire.Celui-ci chante d'ailleurs lui-même quelques uns de ses textes sur un disque lui aussi bien diffusé à la Réunion.L'œuvre du poète s'est continuée par Sois peuple (1982) et Poétique mascarine (1989).
Il a choisi une tonalité poétique naïve et militante, indignée et sensible, pour dire l'amour du pays natal, dans le refus des mensonges exotiques.Il se sent la mission de dire la vérité de l'île - qui est aussi la misère ; de proclamer son espoir en un combat pacifique pour la dignité retrouvée :
Jean-Henri Azéma s'est ouvertement rattaché au courant de la Créolie : il y voit une sorte de grand collectif, de grand bazar où chacun apporte son âme.Elle est aussi une reconquête de la dignité, dans l'île et hors de l'île, la possibilité de nous proclamer différents au sein du domaine français [...].Il n'est pas indifférent, pour comprendre la portée de cette profession de foi, de rappeler la trajectoire idéologique du poète.Issu d'une famille de notables réu-nionnais (un Etienne Azéma publiait déjà des poèmes au début du XIXe siècle), né à Saint-Denis en 1913, il est venu étudier à Paris, où il devient journaliste au quotidien d'extrême-droite L'Action française et dans d'autres publications où il peut exprimer son nationalisme militant.Il est, pendant l'occupation allemande, un collaborateur actif et doit s'exiler en Argentine au moment de la Libération.Ses voyages en Amérique latine sont son chemin de Damas : il rencontre les visages multiples de la misère, il découvre le sens des revendications nationales et identitaires de peuples naguère colonisés.Quand, à l'âge de 65 ans, il entreprend de revenir par la poésie à son île natale (il y fera d'ailleurs plusieurs séjours à partir de 1978), c'est pour rendre compte, à lui-même et à ses enfants, de sa fidélité à son appartenance créole.Olographe (1978), son premier recueil, est un " testament " fortement marqué par l'expérience de l'exil, un retour à l'île dans le chantonnement d'une langue qui se souvient de Villon et surtout d'Apollinaire :
Dans Olographe, on entendait aussi les éclats de colère suscités par le sentiment que l'île risque de perdre son identité dans la modernisation qu'elle subit.Les recueils suivants font écho à cette révolte.D'azur à perpétuité (1979) compose l'autobiographie poétique d'une jeunesse exaltée et amoureuse.Le Pétrolier couleur antaque (1982) accomplit un voyage au bout de la traite, un retour sur l'horreur de l'esclavage, ponctué par des citations de journaux de bord des navires négriers.Curieusement, Azéma rejoint Leconte de Lisle dans cette découverte effarée qu'il appartient à une île, à une parentèle peut-être, qui ont vécu de l'esclavage :
Le Dodo vavangueur (1986) et Au soleil des dodos (1990) continuent le retour balancé sur un passé individuel (à travers toutes les escales d'une destinée) et collectif (que traversent la saveur des mots créoles et la violence des souvenirs de pirates, de marrons, de bandits devenus héros populaires).
Ces derniers recueils abandonnent la petite musique qui faisait le charme d'Olographe pour une étrange poétique où se mêlent l'emphase créole (à la Saint-John Perse) et les révoltes mal contenues d'un écorché vif.