15.1. JEAN ALBANY, LE PRÉCURSEUR

C'est un exilé, Jean Albany, qui, le premier, au début des années 1950, oriente la poésie réunionnaise sur de nouvelles voies.Il se singularise d'abord par sa stratégie d'écrivain, en rompant avec le modèle instauré par les grands ancêtres du XIXe siècle, de Parny à Léon Dierx : au lieu de chercher à se fondre dans le mouvement général de la vie littéraire parisienne, il reste volontairement marginal et publie artisanalement quelques plaquettes de poésie (avec comme indication d'éditeur : chez l'auteur, 7 rue du Dragon, Paris).La diffusion en reste donc modeste et touche surtout quelques familiers.C'est seulement dans les années 1970 qu'il atteint dans son île un public un peu plus large, quand la génération nouvelle des écrivains réunionnais découvre en lui un précurseur et un modèle.La réédition de Zamal, la reprise de quelques beaux poèmes par les anthologies, la diffusion d'un enregistrement sur cassettes de ses textes mis en chansons, le font enfin connaître de ses compatriotes.

Cette reconnaissance est sans doute favorisée par l'évolution de Jean Albany, qui, à partir de Bleu mascarin (1969), privilégie le créole comme langue d'expression poétique.Parallèlement, il publie en 1974 un P'tit Glossaire (suivi d'un Supplément en 1983) pour le plaisir d'exprimer (comme on le dit pour la saveur intime d'un fruit) le piment des mots créoles.Il apparaît donc comme l'un des principaux initiateurs du mouvement qui s'affirme pour exalter le génie créole.

Le projet poétique premier de Jean Albany est sans doute marqué par l'exil : il apparaît comme une tentative pour retrouver, à travers les mots, la présence de l'île natale.En 1951, le titre de son premier recueil, Zamal (du mot créole réunionnais qui désigne le chanvre indien), invite peut-être à discerner une analogie entre la poésie et la drogue, - deux techniques pour voyager aux pays lointains...L'ouvrage peut se lire d'ailleurs comme un " cahier d'un retour au pays natal " :

Jean Albany ne rompt pas brutalement avec la tradition poétique réunionnaise : il conserve encore le goût des vers mesurés ; il lui arrive de succomber aux charmes de descriptions " exotiques "..Mais il n'a plus le sérieux pontifiant des épigones de Leconte de Lisle.Le sourire de ses chansons offre quelques plages de vraie poésie :

" Amour corail ", dans Miel vert

Parlez avec les mots de l'île : c'est le conseil que le poète Audiberti aurait donné au jeune Albany, dans les années 1940.Le conseil a été écouté : Albany a trouvé sa voix en laissant parler sa langue et son île.

Son créole littéraire reste encore attaché (dans sa graphie notamment) à un point de vue folklorisant.Mais sa musicalité recherchée ne lui interdit pas de retrouver les échos des révoltes d'esclaves ou de la résistance des marrons :

Bal indigo

Quand il donne ainsi créance à la langue populaire, quand il libère la forme de ses poèmes français, en abandonnant la métrique ancienne et le jeu des rimes, Jean Albany dérègle la vieille poésie réunionnaise : il inaugure une modernité poétique inséparable d'une revendication identitaire.Ce que désigne peut-être le mot de " créolie " qu'il crée, comme par hasard, dans son récit Vavangue (1972) : Je vis en créolie, je perçois outre l'odeur de l'embrun celle de la fumée d'un feu de bois, et celles, venues de la cuisine, d'un carry de porc, et des goyaviers...Cette " créolie " reste ici paysage mental et métissage de saveurs.Mais le mot deviendra vite un emblème discuté de la vie culturelle réunionnaise.