14.6. JEAN LODS, RÉUNIONNAIS PAR L'ÉCRITURE

Le romancier Jean Lods pose un réel problème de classification.Peut-on le considérer comme un écrivain réunionnais, alors qu'il est né en France, qu'il n'est pas installé à la Réunion et qu'il ne cherche pas à s'inscrire délibérément dans la circulation littéraire réunionnaise ?Il est vrai qu'il a passé dans l'île une très grande partie de son enfance et qu'il a eu l'occasion d'y revenir pour quelques brefs séjours.Deux de ses romans, La Morte Saison(1980) et Le Bleu des vitraux(1987), ont pris la Réunion comme cadre de leur fiction. Mais on pourrait se contenter de les lire comme de superbes romans fantasmatiques, réussissant dans le genre halluciné, qui semble d'ordinaire mieux accordé à l'imaginaire anglo-saxon.Il a pourtant été revendiqué comme " romancier réunionnais " par un panorama littéraire publié par des intellectuels de l'île ( Figures de la littérature réunionnaise contemporaine, 1988).

L'impression que laisse la lecture de La Morte Saisonreste complexe. Les mots " La Réunion " ou " réunionnais " n'y apparaissent pas, mais on identifie les paysages décrits, on reconnaît certains toponymes et anthroponymes comme aussi des termes désignant des realia insulaires (longozes, filaos, chouchoux, etc.). Il n'y a guère à hésiter : le roman conduit bien son lecteur dans une île qui ne saurait être que la Réunion.Encore que quelques détails restent troublants : quelques itinéraires improbables, certaines concordances de temps indécises, le vide aussi du tissu social.D'où l'impression d'" étrange étrangeté " que l'on peut ressentir, comme si la Réunion familière et connue se creusait d'inquiétantes absences (comme, si l'on veut, le cirque de Salazie revisité par Magritte).

Un exemple de cette lecture problématique : l'étonnante première page, avec cet incipit dérangeant :

Ce matin-là comme tous les autres il y avait une morte dans l'étang.

Le texte continue :

Ma fenêtre était au premier étage.Je me suspendis par les mains au rebord et me laissai descendre lentement le long du mur.Puis je sautai sur le sol et courus vers l'étang à travers la prairie.

[...]

Je montai sur le radeau accoté aux sonjes de la rive.

En se poursuivant, le récit permettra d'intégrer la morte quotidienne de l'étang à une plausibilité romanesque : nous lisons en fait le récit d'un narrateur-enfant qui se construit selon ses fantasmes de lecteur de romans d'aventures.Mais ce qui est non moins étrange, c'est ce radeau accoté aux sonjes de la rive: seuls, les lecteurs des îles auront identifié la plante (une sorte de taro, dont le nom régional n'apparaît guère aux dictionnaires du français standard) ; mais ils auront aussi rêvé à ce " radeau des songes " qui chaque matin emporte le narrateur vers son destin fantasmé. C'est donc l'emploi ambigu d'un terme réunionnais qui fait déraper la lecture et l'ouvre sur la singulière étrangeté de la Réunion...

La Morte Saisonentrelace deux fils romanesques : le récit d'une enfance ludique (racontée du point de vue du héros enfant) et le récit du retour de ce narrateur, adulte, à la maison de son enfance.On y retrouve la thématique du héros orphelin en quête de vérité sur l'identité de son père : schéma romanesque familier aux romanciers des îles de l'océan Indien.Le roman de Jean Lods est donc dominé par une problématique liée à l'insularité.C'est le motif de l'identité douloureuse, quand les généalogies s'obscurcissent, que l'origine se dérobe (dans La Morte Saison, l'enquête sur le père ne dissipe pas le mystère : on ne sait quelle est la faute qui pèse sur la figure paternelle...). C'est l'obsession de la bâtardise qui hante l'orphelin.C'est la tentation acceptée de l'exil et le nécessaire et impossible retour à l'île :

Cela faisait longtemps que je voulais revenir dans ce pays : depuis que j'en étais parti, en fait, vingt-trois ans plus tôt.À chaque fois que l'occasion s'en était présentée, je m'étais pourtant trouvé des raisons pour ne pas la saisir. [...]

Je n'avais conservé aucun lien avec ce pays quand je l'avais quitté.[...] Cette amputation je l'avais opérée sans trop savoir pourquoi [...] et ce fut bien plus tard que je me rendis compte qu'elle avait été indispensable. [...]

Mon père n'était jamais venu.Je n'avais pas épousé Éléonore, et je retournais ici comme un voleur, près d'un quart de siècle après en être parti, ne connaissant plus personne dans ce pays où j'avais passé mon enfance et mon adolescence, et poussant l'anonymat jusqu'à y débarquer sous un faux nom et à inscrire mon pseudonyme d'écrivain sur le registre de l'hôtel où j'étais descendu.

Dans ce texte, où l'on peut entendre comme un écho du douloureux amour de Loys Masson pour cette île Maurice qu'il n'a jamais revue, éclate la vivante contradiction, l'amour-répulsion pour le pays dont l'exilé a été dépossédé.Curieux enfin le prénom de la femme interdite : Éleonore ; le même que celui donné par le premier des poètes de l'île Bourbon, Évariste Parny, quand il chante dans ses " poésies érotiques " ses amours malheureuses pour une belle insulaire...

C'est par ces connivences textuelles que l'on reconnaît que Jean Lods est pleinement entré dans la circulation littéraire réunionnaise.Le Bleu des vitraux, construit aussi sur la remémoration et le retour à la Réunion de l'enfance, confirme la violence de ses fantasmes insulaires.

Chronologie bibliographique du roman réunionnais

[Les dates retenues sont celles des premières publications de romans et nouvelles d'auteurs et/ou de sujets réunionnais.Parmi les œuvres de Marius-Ary Leblond, on n'a cité que celles dont l'ancrage réunionnais est patent]

Bio-bibliographie de Marius-Ary Leblond

Marius-Ary Leblond est le pseudonyme choisi par deux cousins, Georges Athénas (alias Marius), né le 26 février 1877à Saint-Denis, et Aimé Merlo (alias Ary), né le 30 juillet 1880à Saint-Pierre, pour signer les œuvres littéraires qu'ils ont écrites en collaboration. Ils s'étaient rencontrés, s'il faut en croire un récit de Marius, au cours de leurs études au lycée, grâce à leur passion pour Leconte de Lisle : La première heure de notre intimité fraternelle a été consacrée à la lecture et à l'étude, mot à mot, d'un poème réunionnais de Leconte de Lisle, donc à un effort commun d'enthousiaste élucidation du génie créole.

1896Premières chroniques de Marius dans La Patrie créole.Il se rend en France pour se faire soigner les yeux.

1897Premiers essais littéraires en collaboration, sur le modèle de celle des frères Goncourt et des frères Rosny.

1898Départ des deux cousins pour la France.Ils ont déjà écrit ensemble un roman, " Marie la Boule ", qui deviendra Le Zézère.

Ils s'inscrivent en Sorbonne, sont introduits, notamment par Léon Dierx, dans les milieux littéraires, écrivent des articles pour plusieurs revues (Revue blanche, Revue des Deux Mondes, Mercure de France, etc.).C'est le début d'une activité d'écriture considérable : la bibliographie de Jean-Claude Roda (Bourbon littéraire II) recense plus de 250 publications (volumes et articles).

1900Ils fondent une revue, La Grande France, qui deviendra La Vie en 1910, et enfin La Vie en France et dans l'Union Française en 1945.Cette revue absorbera une grande partie du temps et des disponibilités financières des Leblond.Elle accordera toujours une grande place aux questions coloniales.Mais elle sera, au moins au début, aux écoutes de la modernité littéraire.La Grande France publie en 1901, dans son n° 19, les premiers poèmes imprimés de Guillaume Apollinaire (qui signe Wilhelm Kostrowitzky).

Dans le courant de l'année 1900, Ary, malade des bronches, se voit recommander par son médecin un séjour de convalescence en Algérie.Les deux cousins y séjournent.Ils y écrivent un roman (Le Secret des robes).

1902Publication en volume de leur première œuvre importante : Les Vies parallèles, Paris, Fasquelle [Roman].

Nouveau séjour en Algérie : ils en rapportent la matière du roman L'Oued.

1903Le Secret des robes, Paris, Fasquelle.Ce roman avait été prépublié par La Revue des revues (juin-juillet 1902).

Le Zézère, Paris, Fasquelle [Roman].

1904La Sarabande, Paris, Fasquelle [Roman].

1905Voyage à la Réunion, à Maurice et à Madagascar.

La Société française sous la Troisième République d'après les romanciers contemporains, Paris, Alcan [Critique littéraire].L'ouvrage sera réédité en 1926 (Paris, Alcan).

Les Sortilèges, Paris, Fasquelle [Roman].

1906Anthologie coloniale, Morceaux choisis des écrivains français, Paris, Larousse. Plusieurs rééditions (Paris, Peyronnet) en 1929, 1930, 1943, 1946.

Leconte de Lisle, d'après des documents nouveaux, Paris, Mercure de France [Critique littéraire].

1907L'Oued, Paris, Fasquelle [Roman]. Prépublication (avec le sous-titre " Nouvelle algérienne ") dans la Revue bleue (1906).

La Grande Île de Madagascar, Paris, Delagrave [Essai]. Réédition : Paris, Éditions de Flore, 1946.

1908L'Idéal du XIXe siècle (Le Rêve du bonheur d'après Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Les théories primitivistes et l'idéal artistique du socialisme), Paris, Alcan [Essai].

1909En France, Paris, Fasquelle [Roman]. Prix Goncourt 1909. Réédition en 1949-1950 (Monaco, Éditions de l'Imprimerie Nationale).

Peintres de races, Bruxelles, Van Oest. Réédition en fac-similé, Genève-Paris, Slatkine, 1981.

1910Les Jardins de Paris, Paris, Fasquelle [Roman].

La Pologne vivante, Paris, Perrin [Essai].

1911Voyage à Madagascar et à la Réunion.

Anicette et Pierre Desrades, Paris, Fasquelle [Roman].

1914La France devant l'Europe, Paris, Fasquelle [Essai].

Le Miracle de la race, Paris, Fasquelle [Roman]. Rééditions : Paris, A. Michel, 1921 ; Paris, Crès, 1925.

1920Galliéni parle, Paris, A. Michel [Essai].

1922Ils sont parmi les premiers animateurs de l'Académie des sciences coloniales.

L'Ophélia, Paris, Éditions de la Sirène [Roman]. Prépublication dans la Revue de France (novembre-décembre 1921). Réédition : Paris, Ferenczi, 1929.

1923L'Amour sur la montagne, Paris, Fayard [Roman]. Rééditions : Paris, Éditions de France, 1925 et 1934.

Fétiches, Paris, Éditions du Monde Nouveau [Nouvelles]. Réédition : Paris, s. n., 1928.

1924Ulysse, Cafre, Paris, Éditions de France [Roman]. Rééditions : Tours, Mame, 1937 et Paris, Mame, 1957.

1926Ils fondent la Société des écrivains coloniaux.

Après l'exotisme de Loti, le Roman colonial, Paris, V. Rasmussen [Essai].

Nature, Paris, A. Delpeuche [Proses poétiques].

Les Martyrs de la République, I La Guerre des âmes, Paris, Ferenczi [Roman].

Les Martyrs de la République, II L'Écartèlement, Paris, Ferenczi [Roman].

1927Les Martyrs de la République, III La Damnation, Paris, Ferenczi [Roman].

1928Les Martyrs de la République, IV La Grâce, Paris, Ferenczi [Roman].

La Bataille dans l'arche, Paris, Fayard [Contes]. Réédition : Paris, Les Œuvres représentatives, 1933.

Étoiles, Paris, Ferenczi [Nouvelles].

1929L'Arc-en-ciel, Paris, Les Œuvres représentatives [Contes].

1930Voyage triomphal à la Réunion et à Maurice. Nouveau séjour à Madagascar.

1931L'Île enchantée, la Réunion, Paris, Rédier [Essai].

1932Passé la ligne, Paris, Les Œuvres représentatives [Récit de voyage].

1934Ary est nommé conservateur au Musée des Colonies, qui va accueillir une partie des objets montrés lors de l'Exposition Coloniale de 1931.

Madagascar, création française, Paris, Plon [Essai].

1936Belles et fières Antilles, Paris, Crès [Essai/Récit de voyage].

1937Les Arts indigènes à Madagascar, Paris, La Dépêche coloniale et maritime [Essai].

Histoires d'Afrique, Tours/Paris, Mame [Contes].

1938Vie de Vercingétorix, 2 vol., Paris, Denoël [Histoire].

Lavigerie et les pères blancs, Tours/Paris, Mame [Histoire].

1940Comment utiliser nos colonies, Paris, J. Tallandier [Essai].

1941Marius signe seul quelques derniers ouvrages :

Redressement, Paris, Denoël [Essai].

1944L'Empire de la France, Paris, Alsatia [Essai].

1945La Paix française, Paris, Alsatia [Essai].

1946Les Îles sœurs ou le Paradis retrouvé, Paris, Alsatia [Essai].

1947Les Grandes Heures des îles et des mers françaises, Paris, Éditions Colbert [Histoire].

1951Mahé de Labourdonnais, Tours, Mame [Histoire].

1953Mort de Marius.

Ary brigue sans sucès le poste de conseiller de la Réunion à l'Assemblée de l'Union Française.

1958Mort d'Ary.

À consulter :

Complément bibliographique

Une récente monographie bibliographique permet de faire le point sur le genre romanesque à la Réunion :

SAM-LONG, Jean-François, Guide bibliographique du roman réunionnais d'expression française et créole (1844-1989), Saint-Denis, UDIR, 1989.

Il existe peu d'études d'ensemble, sinon :

On glanera d'utiles indications dans les ouvrages généraux sur la littérature réunionnaise :