La manière de Marius-Ary Leblond se retrouve dans la brève fiction de Thérèse Troude, L'Îlette Bois-mort, " étude de mœurs sur les isolés de la Réunion ", publiée en 1935 par le Bulletin de l'Académie de l'île de la Réunion. Elle se prolonge aussi dans les Nouvelles de chez nous(1951) de Suzanne Bar-Nil, qui sont agréablement écrites et sont sensibles au pittoresque de l'ancien mode de vivre insulaire.
Plus originale, Marguerite-Hélène Mahé tente dans Eudora ou l'île enchantée, publié d'abord par la Revue des Deux Mondesen 1952, puis repris par Bellenand en 1955 et enfin édité, dans une version intégrale commentée, par les soins de l'université de la Réunion en 1985, de dépasser le simple souci documentaire pour explorer la généalogie mythique de ses personnages. Ils inscrivent leur destin dans une identité insulaire en superposant leur aventure à celle de leurs ancêtres du XVIIIe siècle, révélée par la découverte d'un manuscrit ancien ; en se confrontant aux données de la culture populaire ou aux œuvres des écrivains réunionnais (Parny ou Leconte de Lisle).Le roman acquiert ainsi une belle épaisseur symbolique.
L'édition à compte d'auteur a permis la publication d'assez nombreux essais romanesques d'écrivains amateurs, souvent autodidactes.Leur lecture n'est pas toujours gratifiante, mais on peut espérer quelques surprises : l'hallucination des histoires de sorcellerie racontées par Maurice Hibon ( Sitarane au-delà de la mort, 1975) ; l'édifiante et désarmante Vie d'un petit homme(1972), dans laquelle Louis-Éloi Mamosa, ancien instituteur, raconte son enfance " extraordinaire ", " prédestinée ", dont les seuls événements marquants auront finalement été des chutes de carriole ou de bicyclette...
Un tournant se marque à partir de la fin des années 1970, quand commencent à paraître des autobiographies ou des romans en créole ( Zistoir Kristian, 1977 ; Daniel Honoré, Louis Redona, 1980) ainsi que des romans en français qui revendiquent par leur sous-titre la qualité de " romans réunionnais " : Les Muselés(1977) d'Anne Cheynet ; Quartier Trois Lettres(1980) d'Axel Gauvin ; La Terre-Bardzour Granmoune(1981) d'Agnès Gueneau. Ces romans s'affichent comme des romans-constats, présentant des scènes de la vie quotidienne des Réunionnais les plus pauvres.Anne Cheynet et Agnès Gueneau entendent prêter leur voix romanesque à tous ceux qui n'ont pas la parole (le titre des Muselésdit expressément cette ambition) : d'où le choix d'une écriture simple et tranquille, visant l'efficacité militante.
D'autres romanciers choisissent la voie du récit historique, puisque le retour sur le passé (souvent occulté par l'historiographie académique) permet de mieux comprendre les configurations du présent.Par exemple, Firmin Lacpatia revient sur l'installation des travailleurs engagés indiens au XIXe siècle ( Boadour, 1978) ou sur les derniers soubresauts de l'esclavage en 1846 ( Adzire ou le Prestige de la nuit, 1988). Jean-François Sam-Long affirme son talent au fil des publications : Terre arrachée(1982) évoque l'arrivée des Antandroy de Madagascar, engagés à la Réunion dans les années 1920 ; Madame Desbassayns(1985) s'inspire d'une figure, devenue dans le folklore réunionnais l'archétype des maîtres esclavagistes sanguinaires ; après Pour les bravos de l'Empire(1987), Zoura, femme bon Dieu(1988) - son œuvre sans doute la plus aboutie - met en scène les marrons réapprenant la liberté. Joseph Toussaint dresse dans ses romans-feuilletons le tableau de la société réunionnaise dans l'entre-deux-guerres ( La Grande Case et la case, 1985 ; Salim et Maïthé, 1988). Daniel Vaxelaire, scénariste de bandes dessinées, devenu réunionnais d'adoption, a mis quelques épisodes marquants de l'histoire des îles en romans clairs et précis, vifs et vibrants : Chasseur de Noirs(1982), dont le titre annonce le sujet (c'était déjà celui de Bourbon pittoresque, l'un des premiers romans réunionnais) ; L'Affranchi(1984) ; Les Mutins de la liberté(1986), qui raconte l'extraordinaire aventure de la fondation de Libertalia dans la baie de Diego-Suarez, par le pirate Misson ; Les Chasseurs d'épices(1990).
Le rythme des publications romanesques réunionnaises s'accélère à la fin des années 1980.Des auteurs nouveaux se révèlent : Rose-May Nicole (son Laetitiaparaît en 1986 dans la revue Peuples noirs/Peuples africains), Denise Romeis ( Les Terres chaudes, 1988), Jeanne Brézé ( La Sale Gosse, 1989).
Deux œuvres dominent par leur évidente qualité littéraire : celle d'Axel Gauvin, dans son travail de créolisation de l'écriture, et celle de Jean Lods, qui donne corps à de beaux fantasmes réunionnais.