Marius-Ary Leblond acquièrent à la Réunion, entre les deux guerres mondiales, une renommée littéraire appréciable.Ils obtiennent le prix Goncourt en 1909 pour un roman ( En France) qui évoque le déracinement et les dissipations de jeunes créoles réunionnais transplantés à Paris pour étudier à la Sorbonne. Toute leur œuvre (abondante : la bibliographie de Jean-Claude Roda recense plus de 280 numéros - livres et articles) se place sous le signe d'une inspiration résolument coloniale.Ils se font, en effet, en s'installant à Paris, au cœur de la métropole de l'Empire, les zélés propagandistes de la colonisation, qu'ils conçoivent comme une œuvre de civilisation.Un passage d'un de leurs romans réunionnais, Ulysse, Cafre, résume bien leur point de vue. Il s'agit de la péroraison du Procureur général au procès de Sitarane (le roman s'inspire d'un fait divers authentique (1)mais le réquisitoire est bien sûr inventé) :
Une colonie, c'est-à-dire quelque chose de sacré, l'association de plusieurs races issues de divers continents que la France est, après deux siècles, parvenue à " civiliser ", par l'Instruction qui émancipe, par la Justice qui discipline, par la Religion qui ennoblit [...].
Dans leur manifeste de 1926, Le Roman colonial (le titre développé est exactement : Après l'exotisme de Loti, Le Roman colonial), Marius-Ary Leblond justifient leur " défense et illustration " du genre en affirmant qu'il apporte un nouvel " horizon " à la littérature française : la littérature d'aujourd'hui qui survivra le plus est celle qui a de l'horizon.Or, il n'y a pas de mot plus poétique, plus riche d'humanité - mystérieuse et miraculeuse - que le mot d'horizon.Sous sa teinte azurée où lointains de mers et de terres s'imprègnent de ciel, il signifie autant que l'inconnu, la découverte.Découverte, Révélation, Connaissance, Reconnaissance, Fraternité.Programme ambitieux, qui entend se démarquer du voyeurisme, du pillage culturel des voyageurs :
[...] Il ne s'agit pas seulement de faire connaître mais d'épanouir la personnalité des pays et des races qui s'y sont adaptés dans le drame de la possession : alors, loin de se complaire au subjectivisme des voyageurs préoccupés de s'enrichir, on regarde avec un sens religieux et fraternel de l'objectivité.
Le public d'aujourd'hui est curieux de mesurer à quel point le romancier colonial de notre temps diffère de Loti : pénétrons donc dans le secret de sa conception, on verra vite que si presque toujours il admire respectueusement un Loti, il procède de façon diamétralement opposée.De l'Algérie au Cap de Bonne Espérance, au Mozambique comme en Égypte, dans les Îles Sœurs, dans la Grande Île, quand il voyage il s'efface - d'instinct beaucoup plus que par système - devant pays et gens qu'il lui est donné d'approcher.À proprement parler, voir pour lui c'est alors renaître, revivre en une atmosphère d'âmes et de choses jusque là insoupçonnée.Comment y parvenir ?En faisant âme rase - à la fois d'auteur et d'Européen - en regardant, en écoutant, en interrogeant, par-dessus tout en admirant.De l'harmonie secrète qui relie les hommes et les terres, après l'intime élaboration du subconscient et de la mémoire, se dégagera l'histoire qui tout naturellement dressera dans la plus expressive lumière le caractère essentiel de ces hommes sur ces terres.Et voilà bien le plus passionnant : on se laisse aller, on s'oublie à vibrer selon les êtres et les paysages, sans qu'on sache quelle part encore inaffleurée de notre sensibilité le souvenir de ces visages et de ces sites nous révèlera plus tard à nous-mêmes.
À quoi tend suprèmement la littérature coloniale ?Ce qui est le plus chérissable dans l'existence c'est de " faire la connaissance " des hommes, avec une allégresse plus capiteuse quand ce sont ceux que la solitude des longs voyages, la poésie de la mer, des rivages surprenants, des mœurs imprévues, nous a préparés, comme par le sortilège de l'Espace, à retrouver et à aimer !C'est là le but du roman : nous le concevons comme un trait d'union, un trait d'amour entre les humanités qui s'ignorent mais qui si souvent se presssentent et s'attirent.Dans une étude du Monde Nouveau, à propos d'une œuvre coloniale, le clairvoyant critique Gaston Sauvebois a établi que le roman de l'avenir est le " roman des Races.
Leurs romans, essais, textes de critique littéraire ou esthétique, ouvrages historiques, récits de voyage ainsi que leurs très nombreux articles (ils ont été les inlassables animateurs de la revue La Grande France, devenue La Vie) développent a satiété cette thématique coloniale. En 1926, ils théorisent l'incidence esthétique de leur idéologie coloniale dans une brochure intitulée Le Roman colonial. La littérature coloniale doit pour eux se comprendre au sens étymologique : littérature d'établissement dans un pays nouveau, qui devient peu à peu une référence identitaire.Ils prennent leur distance par rapport à la littérature de voyageurs pressés et voyeurs et s'opposent donc à l'impressionnisme décoratif et au subjectivisme incarnés par un Pierre Loti : dans le roman colonial, nos camarades et nous entendons révéler l'intimité des races et desâmes de colons ou d'indigènes ; il n'est plus seulement une machine à décors et une matière à aventures, il aborde les revendications et les grands problèmes sociaux ou spirituels qu'on ne trouvait jusqu'ici que dans les grands romans métropolitains des Balzac, des Zola ou des Bourget.Beaucoup d'entre nous, révoltés d'être traités en cousins pauvres, demandent que le public français s'intéresse aux héros jaunes ou noirs des romans coloniaux, aux aspirations et souffrances des sujets de nos territoires, autant qu'aux moujiks des romanciers russes.Le roman colonial manifeste donc une revendication des colonies qui réclament considération littéraire (dans tous les domaines, les coloniaux ont toujours eu le sentiment d'être méprisés ou abandonnés par la métropole).Le roman colonial doit donc illustrer les vertus éminentes des colonies et leur spécificité intime : La véritable littérature coloniale doit aller jusqu'à l'âme ; elle doit donner le suc du cœur autant que l'essence des couleurs.
Le " colonialisme " des Leblond s'épanouit en une exaltation de la singularité culturelle de leur patrie insulaire.D'où ce qui nous apparaît aujourd'hui comme une contradiction (et qui explique l'ambivalence des lectures que leur œuvre suscite).D'une part, ils considèrent que la littérature doit se metttre au service de l'entreprise de domination coloniale ( Par la littérature coloniale la France et sa litttérature prennent conscience de leur puissance mondiale dans ses forces et ses responsabilités, et le sentiment de la fécondité qui s'épuisait lui est rendu (2)). La colonisation et la littérature coloniale sont donc affirmation de la France, de sa puissance et de l'excellence de sa civilisation.Mais par ailleurs, le roman colonial doit aussi permettre de faire entendre la voix personnelle, l'" intimité " des peuples autres, dans leur diversité et leur altérité.
Mais cette reconnaissance de l'autre reste refermée en d'étroites limites.Ainsi, si l'on a parfois l'impression que Marius-Ary Leblond se rapprochent des thèses sur l'exotisme de Victor Segalen (pour qui l'exotisme se définit comme " la notion du différent ; la perception du Divers ; la connaissance que quelque chose n'est pas soi-même " - le propre de l'écrivain exotique étant " le pouvoir de concevoir autre " (3)), il faut déchanter quand on découvre le jugement qu'ils portent sur l'auteur des Immémoriaux: très sceptique vis-à-vis des traditions européennes, Segalen, quand il s'agit des théogonies ou théocraties maories ou mongoles, est pris d'un fanatisme de curiosité qui va jusqu'à la mysticité(autrement dit : Segalen a bien tort de prendre au sérieux les religions de l'Orient extrême et surtout de mettre en question la prééminence des " traditions européennes "). Surprise aussi, quand on lit l'exécution réservée par les Leblond au roman " malgache " de Charles Renel, Le Décivilisé(on se rappelle qu'il raconte la fascination éprouvée par un colon devant les mœurs des " indigènes ", qu'il finit par adopter) : son type [...] est faux, fabriqué de mille détails exacts pris à vingt instituteurs dont aucun n'a jamais poussé une nostalgie (fugace) de la philosophie primitiviste jusqu'à renoncer effectivement à nos us et commodités(autrement dit : le roman colonial n'a pas le droit de mettre en cause, si peu que ce soit, la supériorité des mœurs et de la civilisation européennes). On voit par ces exemples que les Leblond n'ont guère le " pouvoir de concevoir autre ", qui est, pour Segalen, la pierre de touche de l'exotisme.
Au verso de la page de faux-titre de leur Roman colonial (1926), là où l'on indique habituellement les ouvrages " du même auteur ", Marius-Ary Leblond proposent une liste de leurs romans coloniaux, en les définissant par un sous-titre (qui ne figure pas nécessairement sur les ouvrages eux-mêmes) :
Il est clair que cette liste - qui oublie La Sarabande, " roman des élections aux colonies ", devenu en 1934 La Kermesse noire - est dressée surtout pour suggérer que Marius-Ary Leblond ont déjà accompli le programme littéraire que définit la brochure qui suit.
Disciples de Zola et des frères Goncourt, Marius-Ary Leblond se recommandent de l'esthétique réaliste et naturaliste : Le réalisme est d'abord indispensable au colonial qui veut présenter au public européen, avec l'autorité du vrai, types et décors exotiques. Et leur souci d'exactitude et de documentation, dans la peinture des réalités coloniales peut expliquer le succès qu'ils ont rencontré (tous leurs romans sont fondés sur une connaissance réelle des pays évoqués : la Réunion de leur enfance, l'Algérie de leurs séjours climatiques, les îles parcourues à l'occasion de grands voyages...).Mais ils ne peuvent se contraindre à un strict réalisme : ils ont trop le goût de l'idéalité : Du réalisme se dégage naturellement l'idéalisme, car il excelle à faire rayonner l'inconnu, l'inédit, en un mot, le merveilleux des hommes et des choses d'outre-mer, presque d'outre-monde...Leur roman Ulysse, Cafre(1924) est sous-titré : " l'Histoire dorée d'un Noir ". C'est-à-dire que, comme la Légende doréede Jacques de Voragine qui racontait la vie glorieuse des saints, il relate la vie édifiante d'un cuisinier " cafre " de la Réunion qui devient un parangon de vertu chrétienne. La volonté d'édification affleure toujours dans les romans de Marius-Ary Leblond.
Le Zézère(1903) raconte la déchéance d'une petite paysanne, qui " roule sur la pente du vice " après avoir été placée comme bonne dans une riche famille de Saint-Denis.Dans l'" Avertissement ", qui précède le roman, les auteurs définissent leur projet comme le désir de faire aimer les Noirs dans le naturel de leur vie quotidienne par le public européen. Paternalisme folklorisant, équivalent du " doudouisme " antillais, qui apparaît dès le choix d'un mot créole pour le titre (le zézère, c'est l'amoureux : est-ce un hasard si la créolité du titre se charge de connotations langoureuses ?).
La Sarabande(1904), qui est devenu La Kermesse noirepour une réédition de 1934, se présente, ainsi que l'indique le sous-titre de la réédition, comme le " roman d'une élection aux colonies ".Le regard que les romanciers portent sur l'effervescence électorale reste plus amusé que scandalisé.Ils montrent comment l'argent et le rhum achètent les voix des électeurs, comment des bandes d'hommes de main, prompts aux insultes et aux coups, font voter pour le candidat qui les paye.Le fait que le roman ne cherche nullement à dénoncer cette situation rend le constat encore plus saisissant...
Les Sortilèges(1905) rassemble en un volume quatre longues nouvelles consacrées chacune à la destinée d'un héros emblématique de l'une des principales communautés ethniques des îles de l'océan Indien occidental : Indiens, Africains, Chinois, Malgaches.On remarquera l'omission des Européens : comme s'ils se situaient sur un plan différent, sans comparaison possible avec les autres communautés !La préface avoue naïvement comment le choix d'une forme romanesque morcelée en quatre nouvelles implique un point de vue sur la société des îles - que l'on saisit dans l'éparpillement de sa diversité insulaire, appréhendée à partir de la multiplicité des origines, et non dans la convergence et l'intrication de ses traits créoles, dans l'enracinement en une patrie commune :il ne fallait pas mettre en contact, dans les entrelacements d'une intrigue unique, ces humanités qui, sous l'apparence d'une existence collective, gardent de l'univers, dans le mystère de leur mutisme, un sens différent.À chacun revenait le roman spécial à sa destinée sous la langueur d'un même ciel indonésien. La leçon est claire : chacun doit rester à la place qui lui est assignée par l'ordre des choses coloniales ; pas de communication, pas de contacts entre les races, même (ou surtout ?) dans un roman.
En France (1909), bien qu'il mette en scène des créoles réunionnais, installés pour leurs études au Quartier Latin, reste davantage un roman de Paris (le Paris de l'exil) qu'un roman de la Réunion.
Deux romans ont pour héros des adolescents.Anicette et Pierre Desrades (1911) relate une noble et mélancolique histoire d'amours contrariées entre deux jeunes gens de la meilleure société.Le Miracle de la race (1914) invite à plaindre les malheurs d'un jeune orphelin d'excellente famille blanche, contraint par l'avarice de ses tantes de quitter la pension bourgeoise où il étudiait, pour fréquenter l'école des Frères, sur les mêmes bancs que les enfants noirs nécessiteux.Mais le jeune Alexis Balzamet sait faire reconnaître ses qualités naturelles (c'est là que se révèle le " miracle de la race ") : il entre au Service des Ponts et Chaussées et s'engage patriotiquement dans le corps expéditionnaire lancé à la conquête de Madagascar en 1895.
Un dernier roman réunionnais, Ulysse, Cafre(1924) retrace l'odyssée d'un domestique noir parcourant l'île à la recherche de son fils fugueur. C'est l'occasion de glisser de longs développements sur les pratiques magiques des sorciers, personnages essentiels dans la mythologie populaire des îles.Le roman part en guerre, au nom du christianisme, contre cette sorcellerie (et pourtant il réalise dans son dernier chapitre l'oracle du sorcier, qui avait prédit que le père retouverait le fils...).Les deux romanciers semblent bien prendre la parole en leur nom propre, quand ils insèrent de longues tirades contre la mode européenne du " négrophilisme " ou sur les dangers du métissage spirituel (4).