14.2. VISIONS DE LA RÉUNION :

L' Album de la Réunionde Roussin donne, en même temps que les superbes lithographies qui ont fait sa renommée, des textes courts : nouvelles, récits d'excursions aventureuses, descriptions de scènes pittoresques de la vie quotidienne. J.M. Raffray, F. Cazamian, P. de Montforand sont les signatures les plus fécondes.

Victor Grenier, éditeur de journaux satiriques ( La Lanterne magique, qui paraît pendant l'année 1848 ; L'Enfant terrible, " journal critique charivarique et littéraire ", aux parutions aléatoires et intermittentes, entre 1871 et 1887 ; Les Moustiques, " causeries décousues d'un enfant terrible ", de 1876 à 1878) dépense son talent de polémiste dans de brefs libelles qu'il lance contre les personnalités de l'île, et particulièrement contre les politiciens.

La vie intellectuelle réunionnaise, à l'aube du XXe siècle, est dominée par l'étonnante figure de Jules Hermann (1845-1924).Notaire à Saint-Pierre, ce notable mène d'inlassables campagnes d'opinion en faveur du développement et de l'illustration du Sud de l'île.Il bataille pour la construction d'un port à Saint-Pierre, dont il est maire.Il est élu président du Conseil Général.À partir de 1913, il est aussi président de l'Académie de la Réunion.Doué d'un esprit curieux, il adresse des communications aux sociétés savantes de la métropole sur les éruptions volcaniques, la formation des cyclones, les maladies des caféiers ou l'échouage d'une baleine.L'Académie des Sciences de Paris le désigne comme membre correspondant.Les romanciers Marius-Ary Leblond ont fait son portrait dans Le Miracle de la race, sous le nom de M. Vertère : M. Vertère passait aussi bien en ville pour un peu " toqué " [...] parce qu'il vivait toujours enfermé avec ses livres, qu'il recherchait les vieux papiers de famille, et qu'il étiquetait tout ce qu'il trouvait dans ses excursions.Il recevait de France des télescopes, microscopes, et baromètres perfectionnés.[...] Son œil brûlant sous les paupières bouffies exerçait un prestige mystérieux.

Jules Hermann est l'auteur d'un nombre appréciable de publications sur les sujets les plus divers : La Colonisation de l'île Bourbon(1885-1886) ; La Fondation du Quartier Saint-Pierre - La Bourdonnais(1898) ; Choses de Saint-Pierre(1903) ; Projet de constitution coloniale et autonomie financière(1904) ; Le sens moral baisse(1909) ; De la découverte du Capitaine Jean Bertho(1909) ; Guide du voyageur pour le canton de Saint-Pierre(1924). Mais son œuvre majeure est constituée par Les Révélations du Grand Océan.

Cette grandiose reconstruction du passé mythique des îles de l'océan Indien avait commencé de paraître dans un journal local ( La Revue de l'île de la Réunion). Après une tentative infructueuse en 1900, l'ouvrage put être publié en deux volumes, en 1927, trois ans après la mort de Jules Hermann, par les soins de sa veuve.

Au point de départ, il y a une rêverie sur l'existence d'un continent primitif, la Lémurie, berceau de toute civilisation, mais aujourd'hui englouti après une immense catastrophe cosmique.Les îles actuelles de l'océan Indien en sont les rares survivances émergées.Cette rêverie s'appuie sur des observations géologiques et s'apparente à la théorie de la dérive des continents, que les savants commencent à échafauder au début du siècle.Mais Jules Hermann en tire l'idée que son île est comme une immense page où s'est écrit et se révèle le mystère du monde.Il va lire les divers accidents du paysage réunionnais comme les traces laissées par de prodigieux géants, sculpteurs de montagnes.Persuadé que la philologie pourrait bien devenir la clef de l'histoire des peuples, il découvre dans la langue malgache un état linguistique encore tout proche de la langue-mère lémurienne : toutes les langues du monde, et particulièrement le français et le créole, sont des transformations de ce malgache primordial. Une très grande partie de l'ouvrage de Jules Hermann est en conséquence consacrée à l'établissement d'un dictionnaire étymologique des toponymes français, démontrant que tous les noms de lieu de France dérivent d'un étymon malgache.

Le beau délire de Jules Hermann procède sans doute de la littérature consacrée à Madagascar dans les dernières années du XIXe siècle (on pourait évoquer l'étrange essai de l'ingénieur réunionnais François du Mesgnil, Madagascar, Homère et la civilisation mycénienne, qui assigne à la culture malgache une origine hellénique directe). Ces livres paraissent quand se met en place l'entreprise de domination coloniale de la Grande Île, fortement soutenue par les politiciens réunionnais.Mais Jules Hermann s'inscrit aussi dans une tradition de rêverie insulaire : Bernardin de Saint-Pierre et Baudelaire avaient déjà lu dans les Mascareignes l'inscription de superbes " correspondances ".Le mythe lémurien inverse les dépendances australes : les îles du bout du monde deviennent le centre même du monde, non plus des découvertes récentes, mais le lieu d'une origine absolue.La reconnaissance d'ancêtres lémuriens accomplit le désir d'autochtonie qui taraude les imaginations insulaires.Les Mauriciens Robert-Edward Hart, puis Malcolm de Chazal ont été les premiers à prolonger l'œuvre de Jules Hermann par leurs propres constructions poétiques.

La (re)découverte récente de Jules Hermann par les Réunionnais (on a commencé en 1990 de publier une édition de ses œuvres, prévue en quatre volumes) témoigne à son tour de l'importance de la mythologie lémurienne.En investissant un espace imaginaire original, en faisant du Grand Océan et des Mascareignes, par une révolution copernicienne des fantasmes, le centre et l'origine du monde, elle participe du processus de créolisation, qui est enracinement d'une culture métissée dans une terre d'exil.Jules Hermann annonçait, dès la fin du XIXe siècle, le mouvement de réappropriation de soi-même qui a caractérisé la fin du XXe siècle.

Jules Hermann, étymologiste

Quelques exemples des étymologies malgaches proposées aux noms des villes françaises :

BÉZIERS : de Bezie, folles amours, là où on vagabonde.C'est là sans doute encore un nom donné par des marins, bien que la ville soit aujourd'hui quelque peu éloignée du littoral ; on attribuait son nom à Baeterae, nom donné par les Romains, qui, eux-mêmes tout d'abord, avaient estropié le véritable nom.

CANNES : An kanana, là où on goûte agréablement les fruits.Et il en est toujours ainsi aujourd'hui !

GRASSE : de Karats', rognures de toute sorte.Les industries de Grasse sont donc du préhistorique !Et le nom fait voir l'antique activité de la ville en parfums !

VERSAILLES : de very saï (saïna), les fous.Bicètre et Charenton, où les fous ont été transférés depuis, ne sont pas éloignés de Versailles qui semble avoir été le premier lieu de dépôt.

On consultera utilement le premier volume de l'édition collective des Œuvres de Jules Hermann, " conçue et réalisée par Jean-François Reverzy ", qui comprend plusieurs importantes études historiques et critiques :

HERMANN, Jules, La Fondation du Quartier Saint-Pierre et autres textes, Saint-Denis, Éditions du Tramail, 1990.