14.1. ROMANCIERS DU XIXe SIÈCLE

Les premiers essais romanesques d'auteurs réunionnais ont été redécouverts récemment à l'occasion de rééditions ou grâce à la curiosité de quelques chercheurs.Il est remarquable que ces textes anciens, dans leur projet manifeste ou dans les méandres de leurs digressions, invitent pratiquement tous à la réflexion sur l'histoire de l'île, sur les rencontres de population, et surtout sur le cancer de l'esclavage et du " préjugé de couleur ".

Louis Timagène Houat (1809-1880 ?) est le premier Réunionnais à publier un roman : Les Marrons(1844). Il avait été impliqué et arrêté en 1835, pour une affaire liée, semble-t-il, à son engagement en faveur de l'abolition de l'esclavage.Condamné, il avait été, malgré une amnistie, expulsé vers la France au début de 1838.Il y publie une brochure poétique dont le titre proteste contre cette expulsion ( Un proscrit de l'île Bourbon à Paris, 1838). Aux élections législatives de septembre et octobre 1849, il est, sans succès, candidat à la Réunion.Devenu médecin, il se fixe définitivement en France.

Malgré sa maladresse de facture, Les Marronsretient l'attention par les thèmes qu'il met en œuvre : condamnation de l'esclavage et exaltation du marronnage, critique de la société coloniale, apologie de l'union entre un esclave marron et la jeune femme blanche qu'il a sauvée d'un incendie. On a suggéré des rapprochements possibles avec Georges, d'Alexandre Dumas (paru en 1843, un an avant l'œuvre de Houat). Le romancier réunionnais s'est manifestement inspiré des souvenirs laissés dans la mémoire réunionnaise par les soulèvements d'esclaves et le marronnage, peut-être aussi de l'épisode mauricien de Ratsitatane.L'oubli dans lequel cette œuvre était tombée (jusqu'à sa réédition en fac-similé, en 1988) pourrait tenir du refoulement d'images gênantes.

Le roman d'Eugène Dayot, Bourbon pittoresque, se proposait de raconter en cinquante chapitres l'époque fondatrice des premières décennies de l'histoire réunionnaise, conçue sur un mode épique comme la lutte entre deux " peuplements ", les colons du littoral et les marrons des Hauts. La maladie ne permit pas à Dayot de dépasser le douzième chapitre.Publié d'abord en feuilleton, dans Le Courrier de Saint-Paul(1848), Bourbon pittoresquea été repris dans l'édition des Œuvres choisiesde Dayot (Paris, 1878), puis publié à nouveau en feuilleton dans Le Peuple(1914), diffusé ensuite par Jacques Lougnon, à la Réunion, en une édition populaire (1966), reprise et complétée en 1977. Ce destin posthume témoigne d'un réel succès pour une œuvre, qui se recommande par sa vitalité de roman d'aventures.Les lecteurs réunionnais ont sans doute apprécié la reconstitution historique, même si (ou surtout si) elle laisse une grande part à l'imaginaire et au mythe : c'est ainsi que le roman a probablement aidé à la popularité de la légende de Mussard, le chasseur de marrons.

Le roman de François Saint-Amand, Léonard, paru en 1863, mais peut-être écrit une quinzaine d'années plus tôt, était conçu, selon l'adresse au lecteur, comme " une arme de combat ", alors que la libération des esclaves n'était pas encore acquise. Sa publication tardive lui a retiré de son actualité.

Le thème du marronnage réapparaît dans Salazie ou le piton d'Anchained'Auguste Vinson (Paris, 1888), sous-titré " légende créole ", qui développe un thème déjà chanté par Lacaussade : la belle histoire du marron Anchaing (ou Anchaine) et de sa femme Héva, qui se réfugient sur un piton du cirque de Salazie pour fuir les cruautés de leur maître.

Noëlla(Paris, 1864) de Georges Azéma, publié en feuilleton dans Le Moniteur de la Réunionde juillet à septembre 1878, se contente d'être un roman maladroitement édifiant (une histoire de mésalliance et de princesse autrichienne vivant incognito dans un décor réunionnais), mais il se nourrit malgré tout de la recherche historique d'Azéma pour son Histoire de l'île Bourbon depuis 1643 jusqu'au 20 décembre 1848, publiée en 1859.

Le plus grand succès romanesque de la Réunion est un ouvrage de Victorine Monniot (1825-1880), née à Paris, mais qui se considérait comme une Réunionnaise d'adoption.Elle dédie son Journal de Marguerite(1858) aux enfants de l'île Bourbon( un pays devenu le mien par les droits les plus sacrés de la reconnaissance et de l'affection, [...] un pays où j'ai passé, au milieu des membres les plus chéris de ma famille, les plus belles, les plus douces années de ma vie). L'ouvrage, approuvé par l'évêque de Saint-Denis de la Réunion (qui le définit comme livre utile à la jeunesse, par la manière attachante et pieuse avec laquelle son estimable auteur sait montrer les avantages d'une éducation chrétienne), est conforme aux promesses de son sous-titre (" Les Deux Années préparatoires à la première communion ") : il s'agit d'un livre d'édification religieuse, qui fait une large place au séjour de Marguerite, son héroïne, à Bourbon. Le succès a été tel (plusieurs dizaines de rééditions) que Victorine Monniot a composé une suite, Marguerite à vingt ans(1862), pour conduire la chaste Marguerite au couvent. C'est, après Indianade George Sand, le premier ouvrage romanesque d'inspiration (partiellement) réunionnaise qui touche un très vaste public hors de l'île.