En 1966, l'érudit Hippolyte Foucque présentait une belle anthologie des poètes réunionnais du XIXe et du début du XXe siècle sous le titre : Les Poètes de l'île Bourbon. La référence au nom ancien de l'île s'accorde bien à l'inspiration de ces poètes, volontiers nostalgiques pour célébrer les fastes d'un art de vivre révolu.La poésie réunionnaise a d'abord été rétrospective, disant l'île par un mouvement de retour sur des images du passé.
Ceci s'explique par la situation même de ces poètes.Quand on examine leurs biographies, on constate un curieux parallélisme, une courbe de vie qu'on pourrait ainsi schématiser (on retrouverait la même dans le cas de Bertin et de Parny) : ces poètes ont d'abord goûté le paradis d'une enfance harmonieuse au sein de l'île natale ; mais il leur a fallu quitter la chaleur et la lumière des tropiques, pour aller étudier, travailler, vivre dans les pays du Nord ; la poésie a été le recours de ces exilés - comme une tentative pour ranimer les enchantements du paradis et retrouver le chemin de l'enfance heureuse.Beaucoup de ces poètes ne sont que des versificateurs de talent improbable.Quelques uns ont fait carrière, l'histoire littéraire a retenu leurs noms, et leur (re)lecture réserve parfois d'heureuses surprises.
Auguste Lacaussade est le représentant typique de ces poètes de la Réunion écrivant depuis la France, dans le souvenir de l'île natale.Le projet littéraire qu'il se fixe (dans la " Préface " des Poèmes et paysages), c'est de rivaliser avec Bernardin de Saint-Pierre : Ce que l'auteur de Paul et Virginie a fait dans la langue de la prose, il nous a semblé qu'on pourrait le tenter dans la langue des vers.D'où son choix d'une poésie descriptive, colorée, exotique.Sainte-Beuve, l'éminent critique, pour qui Lacaussade rassemblait les dossiers préparatoires des fameux Lundis, le jugeait ainsi : Il sent profondément la nature tropicale et il a mis sa muse tout entière au service et à la disposition de son pays bien aimé.Il prend l'homme avec tous ses sentiments de père, de fils, d'époux, d'ami, et il le place dans le cadre éblouissant des tropiques.Cette nouveauté de situation produit, dans l'expression des sentiments naturels et simples, un véritable rajeunisement.D'abord disciple enthousiaste de Victor Hugo, Lacaussade s'était orienté vers l'évocation précise des paysages :
Malheureusement pour Lacaussade, un de ses compatriotes, Leconte de Lisle, réussissait beaucoup mieux que lui dans l'exploitation poétique des paysages tropicaux.Lacaussade ne le lui pardonna pas : les deux hommes se brouillèrent dès 1861.Au demeurant, les torts devaient être partagés : Leconte de Lisle a commis, contre Lacaussade, quelques épigrammes fielleuses, qui moquent sa couleur de peau...
Lacaussade en effet était métis et sa naissance illégitime (dans la société de l'époque, officiellement régie par des codes de séparation raciale) a douloureusement pesé sur son existence et compté dans sa décision de s'exiler en France.Il a toujours combattu en faveur de l'abolition de l'esclavage et ses poèmes ont souvent été mis au service de cette cause :
Lacaussade sait retrouver l'emphase de l'éloquence hugolienne pour animer ce noble combat.Mais il lui arrive d'être saisi par la tentation du refoulement (celle-là même déjà rencontrée chez Parny ?).Ainsi la XXIVe Salazienne développe-t-elle le tableau idyllique de l'île encore dans sa pureté naturelle ; hélas !la tache de l'esclavage vient ruiner cette harmonie ; le poète préfère alors ne plus la voir, en s'élevant sur les hauteurs de l'île et de la poésie, d'où l'on peut occulter le présent douloureux.
La poésie réunionnaise est peut-être longtemps restée prisonnière de cette contradiction pathétique entre une volonté généreuse de liberté et le désir de refouler le réel douloureux.
Charles Leconte de Lisle a manifesté les mêmes sentiments anti-esclavagistes que Lacaussade.Son engagement fouriériste, dans les années qui précèdent la révolution de 1848, ses récits en prose publiés alors en revue (" Mon premier amour en prose " ; " Sacatove " ; " Marcie ") le montrent clairement.Dans " Mon premier amour en prose ", le narrateur évoque un souvenir de sa prime jeunesse : le coup de foudre qui l'atteint un dimanche, à la messe, quand il tombe amoureux de la plus délicieuse peau orangée qui fût sans doute sous la zone torride, de cheveux plus noirs et plus brillants que l'aile d'un martin de la montagne, de grands yeux plus étincelants que l'étoile de mer; or voici que sur la route du retour, il rencontre un manchy[une sorte de palanquin] tiré par huit esclaves; il reconnaît dans sa passagère la belle apparition de l'église ; mais une voix sort du manchy et menace les porteurs de vingt-cinq coups de chabouc:
Je pris une pose grave et triste, j'étendis la main vers cette perle de la nature matérielle qui ne renfermait pas d'âme ; et je dis :
- Madame, je ne vous aime plus !
Jean-Paul Sartre, dans l'analyse magistrale du cas de Leconte de Lisle qu'il développe en parallèle à son étude sur Flaubert ( L'Idiot de la famille), a souligné l'importance de cette prise de position (elle est comme la mise en forme romanesque de sa rupture avec l'esclavagisme des parents). Horrifié de bonne heure pour avoir découvert que son père [était] un bourreau d'esclaves, Leconte de Lisle n'a cessé de pourfendre l'image du père dans les esclavagistes (ou leurs équivalents).Nous ne connaissons guère les circonstances de son " Œdipe " mais il est clair qu'il a passé sa vie à fuir son père et les souvenirs de sa protohistoire.Cette remarque de Sartre peut féconder une lecture " réunionnaise " de l'œuvre de Leconte de Lisle.
Car il est bien évident que Leconte de Lisle appartient pleinement à la littérature française, et qu'il ne nous intéresse ici que dans la mesure où son œuvre entre dans une " circulation littéraire " propre à la Réunion et aux îles de l'océan Indien.
Dans l'ensemble de son œuvre poétique, on a pu dénombrer de vingt-cinq à trente poèmes qui sont en relation plus ou moins étroite avec l'île natale.Certains disent par leur titre leur relation aux paysages ou aux réalités réunionnaises (" Le Manchy ", " La Ravine Saint-Gilles ", " Le Bernica ", " Le Piton des Neiges ").D'autres peuvent avoir été inspirés par les longs voyages entre Bourbon et la France (" L'Albatros ").Enfin, certains poèmes animaliers, de localisation indistincte (" La Panthère noire ", " Le Jaguar ", " La Chasse de l'aigle ") se rattachent par quelques traits à la matière insulaire.
Ces poèmes se rapportent presque tous à une même obsesssion.Ils disent le traumatisme d'une naissance dans la douleur, l'aspiration à retrouver la quiétude d'un monde prénatal, le rêve d'une naissance harmonieuse.
Soit " L'Aigu Bruissement ", un poème paru d'abord dans la Revue des Deux Mondeset recueilli dans les Derniers Poèmes. Il s'agit d'un poème clairement évocateur d'un paysage de l'île :
Dans la vibration de synesthésies multiples, le poème associe les images d'une naissance harmonieuse, d'un amour immobile dans son tournoiement extatique, de l'embrasement cosmique d'une nature sacralisée... pour aboutir à la plainte finale de l'être expulsé de ce ventre maternel qu'est l'île heureuse.Le destin de l'exilé insulaire, c'est d'affronter l'épouvante de vivre, au lieu d'être bercé par les caresses marines.
La poésie de Leconte de Lisle est traversée par ce regret poignant d'une nature protectrice, maternelle, fœtale comme une île, faite de végétations touffues et sombres, de hautes herbes et de savanes, offrant leur asile vivant à la prolifération de la vie animale.Il n'y a qu'à Bourbon, dans la profusion des eaux courantes, parmi les arbres luxuriants, dans l'exubérance de la vie tropicale, que l'on peut rêver de naître heureux.Tel est le fantasme qui anime la " réunionnité " de Leconte de Lisle : retrouver le ventre maternel de l'île.Est-ce possible, puisque l'île est aussi le lieu du père, à jamais marqué par la tare de l'esclavage ?
Disciple fervent de Leconte de Lisle, Léon Dierx se montre encore plus parnassien que son maître : ses poèmes, marmoréens et pessimistes, composent une vision tragique de l'histoire de l'humanité, condamnée au néant au travers d'une catastrophe cosmique.Mais Dierx est fasciné par les recherches sur la musicalité du vers.Par son travail sur les allitérations, sur le retour des mêmes mots, sur les tensions et conflits à l'intérieur de l'alexandrin, il rejoint certaines des expérimentations des symbolistes.
Reste que la Réunion semble ne tenir qu'une place bien mince dans son œuvre : les anthologies citent toujours les mêmes poèmes (" Les Filaos ", " l'Odeur sacrée ").Dierx ne s'adonne qu'à peine au " vice impuni " de l'exotisme.Il n'est pas, comme Leconte de Lisle, séduit par " le mirage de l'île natale "." Prince des poètes ", il est parfaitement intégré au monde littéraire parisien.
À moins que le refoulement de l'enfance insulaire ne soit inscrit dans son travail poétique : comme ce " bruit loitain " des filaos qui accompagne de son bercement le lent écoulement des jours :