À la fin du XVIIIe siècle, quelques années avant la Révolution, un groupe de jeunes gens, issus des meilleures familles des îles et formant en France une véritable " colonie créole ", imprimait son ton particulier à la vie littéraire et mondaine.Les jeunes femmes imposaient leur charme rayonnant et voluptueux.La comtesse Fanny de Beauharnais guidait dans les salons la beauté exotique de sa nièce Joséphine, promise à un glorieux destin.Les jeunes gens, venus faire carrière à Paris, écrivaient volontiers des poèmes, qui savaient plaire.Il y eut même comme une affectation d'imiter leur manière " créole " de parler.
La mode poétique " créole " a été lancée par Bertin et Parny, tous deux originaires de Bourbon, par Léonard, né à la Guadeloupe, par les frères Chabanon, venus de Saint-Domingue (ils sont également musiciens).André Chénier (lui aussi d'origine exotique, puisqu'il est né à Constantinople) fréquente leur aimable compagnie : c'est qu'il est amoureux d'une belle créole de Bourbon, Michèle de Santuary, qui a épousé le vieux M.de Bonneuil.Chénier dédie à cette Muse quelques vers harmonieux.Il la nomme, ou plutôt ne la nomme pas, en la désignant par un sigle curieux : D'Z ou D'z.n. (c'est peut-être la même personne qu'il appelle Camille, dans d'autres poèmes).On a proposé de lire " d'Azan " sous " D'z.n. ", Azanétant le nom que les géographes anciens donnaient à la côte du Mozambique : ce nom d'Azan (ou Ajan) a pu servir aussi à désigner les îles de l'océan Indien occidental.
Chantant la mystérieuse D'z.n., Chénier célèbre en même temps Bourbon, l'île des plus belles beautés.Il est ainsi l'un des premiers à façonner, depuis la France, une image littéraire de l'île :
La poésie de Bertin et de Parny s'apparente à celle de Chénier par sa fluidité élégiaque.On les a lus, à leur époque, comme les héritiers des érotiques latins (comprenons : des poètes latins qui ont chanté l'amour).Bertin s'était acquis la renommée d'être le " Properce français ".Voltaire, presque déjà mourant lors de son dernier voyage à Paris, se plut à recevoir Parny pour le complimenter : il lui donna l'accolade, en le nommant : Mon cher Tibulle. Ce n'était pas un mince compliment de la part du maître de la poésie légère.
Les Amoursde Bertin comme les Élégies(ou Poésies érotiques) de Parny annoncent la versification harmonieuse et coulante de Lamartine (qui leur a parfois emprunté).Ces poèmes ont été parmi les plus lus du début du XIXe siècle.En 1821, Chateaubriand reconnaissait : Je savais par cœur les élégies de Parny et je les sais encore. Il les cite à plusieurs reprises dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
Cette poésie a sans doute vieilli.La rhétorique de ses périphrases surprend les lecteurs modernes.Mais on peut être encore sensible au charme de son esthétique néo-classique : souplesse du vers, pureté du chant, expression ardente de la sensualité, douleur de l'amant abandonné...
Bien que les deux poètes chantent des amours créoles, Bourbon paraît avoir peu de place dans leurs élégies.L'époque n'avait pas encore appris à épicer la poésie de saveur locale.Même quand un décor est brossé, il nous semble curieusement abstrait :
En lisant ces vers (dont les premiers annoncent déjà la sensibilité lamartinienne), on aura peut-être reconnu la transcription d'une expérience du paysage réunionnais : la montée vers les Hauts, le silence de la montagne, la découverte de l'horizon marin...Mais le zéphyret l' aquilon, à l'époque signes de l'écriture poétique, déréalisent la description...
Bertin n'a évoqué directement Bourbon que dans l'" Épître à M. Desforges-Boucher " (datée de 1778) et dans l'Élégie XX du Troisième Livre des Amours. Poésie descriptive, sans vibration particulière, pour évoquer les jeunes années :
Ce portrait de l'enfant " créole " en jeune despote, règnant sur une nature esclave, est peut-être traversé d'un sourire ironique, mais nous le percevons à peine.Quant au récit du Voyage en Bourgogne, dédié à Parny et mêlant prose et vers, il ne manque pas d'humour pour raconter, en pastichant vaguement la manière des traditionnelles " relations " de voyages aux îles, un voyage dans la campagne française en compagnie du " nègre Lazare ".
Parny date de janvier 1775 une lettre écrite de Bourbon à son ami Bertin, où précisément il joue au voyageur racontant les pays traversés.Il brosse à l'intention de son compatriote (qui avait quitté Bourbon à l'âge de dix ans) un tableau très complet de leur patrie commune : l'air y est sain ; la vie douce, uniforme ; le printemps éternel, mais ennuyeux de ne pas venir après l'hiver ; le créole est bon et brave, mal éduqué, jaloux et entêté ; les femmes sont jolies, propres (ce qui est si rare en France !), mais la chaleur flétrit trop vite leurs attraits ; et puis le texte continue par un long développement pour condamner l'esclavage :Non, je ne saurais me plaire dans un pays où mes regards ne peuvent tomber que sur le spectacle de la servitude, où le bruit des fouets et des chaînes étourdit mon oreille et retentit dans mon cœur.Je ne vois que des tyrans et des esclaves, et je ne vois pas mon semblable. Dans la netteté de l'expression anti-esclavagiste, ces pages de Parny valent les textes bien connus de Bernardin de Saint-Pierre.Elles se terminent pourtant par la pirouette de quelques vers légers :
Quel bel aveu du refoulement ( tirons un épais rideau) d'une situation douloureuse ! Occultation de la réalité insulaire par ces " poètes créoles " tout à leurs stratégies de réussite dans la société française ?Il faut peut-être nuancer.Un détail par exemple : Bertin comme Parny s'amusent à donner " l'isle Bourbon " comme lieu d'édition de plusieurs de leurs œuvres.Plaisanterie bien sûr, qui rappelle la localisation de certains ouvrages des Philosophes du XVIIIe siècle au royaume africain du Monomotapa.Mais, comme dans toute plaisanterie il y a une vérité qui cherche à se dire, ce jeu insistant des poètes créoles pourrait bien inviter à s'interroger sur leur enracinement insulaire.
Si l'on revient à l' Élégie VIdu Livre IV de Parny, on y lit le récit d'une promenade vers le volcan :
Bourbon n'est plus ici l'" île charmante ", célébrée par Chénier.Parny est tout a fait sensible à la grandeur violente de ses paysages et il tente de communiquer l'émotion panique de son contact avec une nature encore à l'œuvre :
Mais dans la forme poétique qu'il avait choisie (et qui était celle de son époque), Parny pouvait difficilement aller au-delà de ces exclamations solennelles.
Il est cependant un ouvrage dans lequel il esquisse un langage poétique nouveau.Ce sont ces Chansons madécasses(1787), sans doute écrites lors de son second séjour dans l'océan Indien et qu'il présentait comme traduites en françaispar ses soins. Mais l'hypothèse d'une traduction à partir de versions originales (chansons recueillies de la bouche d'esclaves malgaches à l'île Bourbon ?) ne résiste pas à la simple lecture des textes.On est en présence d'une de ces nombreuses supercheries littéraires de l'époque, quand le sous-titre de " traduction " permettait de faire admettre des textes poétiques qui refusaient la forme poétique obligatoire du vers.Le " poème en prose " s'inventait dans ces traductions apocryphes (comme celles du légendaire barde écossais Ossian, forgées par James Macpherson).Les Chansons madécassessont une des premières réussites, en français, du genre " poème en prose ". Mais Parny ne les a pas tirées de sa seule imagination.Il les a écrites à partir des images et de la documentation qu'il pouvait avoir sur Madagascar.On a souligné l'exactitude de certains de ses emprunts.La Chanson VII prête au Dieu créateur un nom (" Zanhar ") qui est bien celui de Dieu en malgache ( Zanahary). Les noms propres (comme celui d' Ampananiqui réapparaît dans plusieurs Chansons) semblent appartenir à l'onomastique des côtes sud de la Grande Île. La Chanson IV évoque des coutumes funéraires qui ont bien une coloration malgache : ( O mes amis !pleurez le fils de votre chef ; portez son corps dans l'enceinte habitée par les morts.Un mur élevé la protège ; et sur ce mur sont rangées des têtes de bœufs aux cornes menaçantes.). La plus célèbre des Chansons, celle qui souleva des protestations parmi le public de 1925, lors de la création des trois Chansons madécassesmises en musique par Maurice Ravel, c'est la Chanson V, au ton violemment anti-colonialiste :
Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île ; on leur dit : Voilà des terres ; que vos femmes les cultivent.Soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.
Les blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements.Un fort menaçant s'éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d'airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas ; ils parlèrent enfin d'obéissance et d'esclavage : plutôt la mort !Le carnage fut long et terrible ; mais, malgré la foudre qu'ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés.Méfiez-vous des blancs.
Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon sur le rivage : le ciel a combattu pour nous ; Il a fait tomber sur eux les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés.Ils ne sont plus, et nous vivons, et nous vivons libres.Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.
La jubilation de ce texte, quand il évoque la catastrophe arrivée aux envahisseurs, tient peut-être aussi du plaisir qu'il prend à retourner un lieu commun du discours des voyageurs et conquérants européens (la fourberie des indigènes), et en l'occurrence une formule célèbre d'Étienne de Flacourt, l'ancien gouverneur de l'établissement de Madagascar.Celui-ci raconte qu'en novembre 1653, au moment de quitter l'île, il fit élever sur le rivage une grande pierre de marbre blanc, sur laquelle étaient gravés ces mots : O advena lege monita nostra tibi tuis vitaeque tuae profitura : cave ab incolis.Vale [Étranger, lis ce conseil que nous t'adressons et qui te sera utile pour protéger ta vie et tes biens : méfie-toi des habitants.Adieu].La chanson de Parny inverse le point de vue habituel, en racontant la fondation et la fin du Fort-Dauphin non plus du point de vue de Flacourt et des colons français, mais de celui des Malgaches.C'est déjà, si l'on veut, ce renversement copernicien sur lequel se fonderont, plus tard, les revendications identitaires et les littératures nouvelles des peuples colonisés.En tout cas, la force de cette chanson s'impose assez pour qu'on croie en entendre l'écho jusque chez Rimbaud (" Les blancs débarquent !le canon ", in : " Mauvais sang ", dans Une saison en enfer).
Mais une chanson ni une hirondelle ne font le printemps.La poésie de Bertin et de Parny ne cherche pas à fonder une " littérature de l'île Bourbon " qui exprimerait l'identité originale de leur culture insulaire (c'est un projet qui n'est pas, ou pas encore, pensable, à leur horizon mental (2)) : ils se contentent de ne pas rompre, dans leur exil parisien, le cordon ombilical qui les relie à l'île-mère.