En fait, l'île Bourbon est entrée en littérature par les récits des voyageurs.Pour la période ancienne (1611-1725), ceux-ci ont été soigneusement recensés et reproduits par un érudit réunionnais, Albert Lougnon, dans un volume publié pour la première fois à Tananarive en 1939 (réédité en 1958) et enrichi, pour la troisième édition de 1970, de relations restées jusqu'alors manuscrites ( Sous le signe de la tortue.Voyages anciens à l'île Bourbon). Ces textes ont été longtemps considérés pour leur seule valeur documentaire.Mais il est évident qu'ils construisent et développent un imaginaire proprement insulaire.On lit par exemple, dès les premiers témoignages, la fascination pour une île dans sa nouveauté absolue, comme si elle était le paradis retrouvé.C'est ainsi qu'un " prospectus ", publié en 1689 par le marquis Henri Duquesne et destiné à encourager l'établissement à Bourbon de huguenots chassés de France par la Révocation de l'Édit de Nantes, joue sur le nom même de l'île et la transfigure en " île d'Éden ".C'est l'un des premiers exemples d'une enthousiaste propagande coloniale :
L'île d'Éden a été connue sous différents noms.[...]... les Français, du temps qu'ils étaient à Madagascar auprès de qui elle est située, la nommaient quelquefois l'île de Bourbon ou Mascareigne, corrompant son premier nom ; d'autres enfin l'ont appelée l'île d'Éden, et c'est ce dernier qu'on a retenu comme lui convenant le mieux, parce que sa bonté et sa beauté la peuvent faire passer pour un paradis terrestre, et c'est ainsi en effet qu'elle est qualifiée par plusieurs auteurs qui en ont parlé. [...]
L'on peut dire sans hyperbole qu'il n'y a point de pays connu où l'air soit aussi sain que dans cette île.Tous ceux qui y abordent malades recouvrent en peu de temps une santé parfaite, et l'on a expérimenté de tout temps que ceux qui y ont fait quelque séjour, quoique dépourvus de plusieurs commodités et exposés au serein et au soleil, s'y sont toujours bien portés : ce qu'on attribue aux bonnes exhalaisons qui sortent continuellement de la terre et des plantes aromatiques qui y sont en abondance et qui remplissent l'air que l'on y respire d'une odeur aussi salutaire qu'agréable.
Les récits de voyage entrent peu à peu dans le corpus des textes littéraires réunionnais.La possibilité de rééditions en fac-similé facilite cette réappropriation de la mémoire déposée dans les textes.En 1980, a reparu le Voyage dans les quatre principales îles des mers d'Afriquede Bory de Saint-Vincent (Marseille, Laffite Reprints) : c'est un témoignage de première main, par un naturaliste qui, accompagnant l'expédition du capitaine Baudin dans les mers du Sud, avait dû s'arrêter à l'île de France pour cause de maladie ; il en profita pour visiter les archipels de l'océan Indien occidental (première édition de son récit en 1804). Le Conseil Général de la Réunion, de son côté, a aidé à la réimpression (1986), par un éditeur local, d'une Relation de l'établissement de la Compagnie Françoise pour le commerce des Indes Orientales(première édition en 1666). Il s'agit d'un opuscule, dû à la plume de l'académicien François Charpentier et destiné à faire le point sur l'établissement de Madagascar, qui développe les thèses mercantilistes chères à Colbert.Charpentier, qui n'avait pas d'attaches particulières avec les îles de l'océan Indien et qui se contente d'être le rédacteur de ce rapport, semble avoir été coutumier des travaux de réécriture : on le soupçonne d'avoir aidé le voyageur Chardin à rédiger son Voyage en Perse et aux Indes orientales.