12.3. LE THÉÂTRE

Dès le milieu du XVIIIe siècle, il a existé un théâtre à Saint-Denis, dont la localisation a varié à plusieurs reprises (sous la Révolution, il avait trouvé asile aux Étuves, une ancienne halle servant à sécher les grains, qui abritait aussi les séances de l'Assemblée coloniale).On y représentait surtout des pièces venues de France avec les troupes qui les interprétaient.Le public appréciait par dessus tout les vaudevilles et les opéras-comiques.On peut se faire une idée de cette vie théâtrale par la publication (malheureusement partielle) du " journal " de Lescouble, qui fut décorateur du théâtre de Saint-Denis.Les grands succès de l'année 1835 furent par exemple La Muette de Porticid'Auber, Scribe et C. Delavigne et les opéras de Rossini (dont Le Barbier de Séville).

Les spectateurs étaient évidemment autant en représentation que les acteurs : ils avaient à faire voir leur position dans la comédie sociale.D'où le luxe, souvent noté pour le condamner, des toilettes des dames !Particularité à remarquer : les noirs n'étaient pas exclus du théâtre ; avant 1848, on y admettait les esclaves, à condition qu'ils soient porteurs d'une permission écrite de leur maître ; mais les autorités veillaient à ce qu'ils ne fussent pas trop nombreux dans la salle.

Un compte rendu d'un journaliste de 1839 (Jérôme Le Franc, dans L'Indicateur colonial), à propos de la représentation de l'opéra tiré de Paul et Virginiepar Favières et Kreutzer, donne une assez bonne idée des attentes et des réactions du public. La mise en scène avait introduit dans le spectacle un intermède de danseurs noirs dansant le séga.Le critique en est marri : C'est une innovation peu heureuse que d'avoir fait figurer de véritables noirs dans ce ballet, et c'est une idée plus inconvenante que d'avoir fait danser le " séga " en pleine scène ; quant au " pas de coco ", dansé ou plutôt sauté par six petits noirs, il a bien quelque originalité, mais j'ai été surpris, je l'avoue, du succès pyramidal, colossal, idéal qu'il a obtenu ; c'étaient des applaudissements, des trépignements, des acclamations effrayants ; on a même crié bis ; mais heureusement le régisseur n'a pas accédé à cette exigence. (1)Au-delà du racisme ingénu qui s'étale dans ces quelques lignes, on peut percevoir le désir de voir sur la scène un spectacle qui concerne le public, qui montre directement son environnement culturel - et la censure qui s'y oppose, parce qu'il est toujours dangereux d'accorder trop d'importance aux classes inférieures.

Cependant, à partir de 1860, plusieurs auteurs réunionnais s'essaient à composer pour le théâtre : M. Voïart, A. Vinson, V. Grenier, etc.L'un d'entre eux, E. Bellier, fait même jouer à Paris Pendant l'invasion(1875) et Un veuvage sous l'Empire(1878). Mais les titres indiquent bien que les sujets en sont fort peu réunionnais !Toutes ces pièces sont tombées dans l'oubli.

Au XXe siècle, le théâtre perd de son importance comme lieu d'ostentation mondaine.D'autres formes de spectacle lui sont préférées.Il se voit relégué dans les patronages.Mais comme il permet un contact direct avec le public, notamment par la possibilité d'utiliser le créole, il attire toujours les vocations d'auteurs prolifiques : Louis Jessu, qui peint en créole les mœurs des petits planteurs, ou Marc Kichenapaïdou, qui dénonce le fléau social de l'alcoolisme ( L'Ivrogne, 1976) ou les horreurs de l'esclavage ( L'Esclave, pièce historique, 1977).

Un travail plus professionnel a été mené par les animateurs du C.R.A.C. et de son atelier-théâtre.Des pièces du répertoire moderne ont ainsi pu être montées, grâce à l'action passionnée de quelques troupes, qui ont diffusé le goût d'un théâtre plus exigeant.Une de ces troupes, le Théâtre Vollardd'Emmanuel Genvrin, remporte un beau succès en montant Ubu roien créole. Elle se lance en 1981 dans une création originale, Marie Dessembre, qui évoque l'abolition de l'esclavage à la Réunion : c'est un triomphe (la pièce a été reprise en 1987). Emmanuel Genvrin entreprend alors de constituer un répertoire théâtral réunionnais avec Nina Ségamour(1982) - La Réunion sous le régime de Vichy -, Colandie(1986) - l'exil vers la métropole d'une jeune Réunionnaise -, Étuves(1988) - la Révolution et le théâtre à la Réunion. Le Théâtre Vollards'est produit avec succès dans plusieurs festivals internationaux. La situation du XIXe siècle s'est enfin inversée, puisque ce sont les acteurs réunionnais qui exportent des productions culturelles insulaires.

Complément bibliographique

Pour une présentation synthétique de la Réunion :

SCHERER, André, La Réunion, Paris, P.U.F, 1980, coll. Que sais-je ?, n° 1846.

Parmi les ouvrages fondamentaux, on peut signaler particulièrement :

L'université de la Réunion a mené une brillante politique d'édition de travaux en sciences humaines (actes de colloques, recueils d'articles, monographies).On retiendra, par exemple :

Sur la situation linguistique et le créole, on pourra consulter :

Il existe un bon panorama général de la littérature réunionnaise :

La Littérature réunionnaise, in : [CHAUDENSON, Robert, sous la direction de], Encyclopédie de la Réunion, tome VII, 1980.

Sources bibliographiques :

(De Bertin et Parny à Leconte de Lisle, Léon Dierx et quelques autres)

L'île Bourbon n'a pas eu le privilège d'accueillir un second Bernardin de Saint-Pierre, qui en fît le décor somptueux d'un roman à succès.Il est vrai que George Sand y situe quelques scènes d' Indiana, le roman qui, en 1832, la lance dans la carrière littéraire ; mais la jeune romancière n'a pas de connaissance directe de l'île et ses descriptions du Bernica sont de seconde main : elle s'inspire des notes de voyage et du journal (restés manuscrits) de son ami Jules Néraud, qui avait fait, en 1814, un long voyage aux îles de l'océan Indien. Au demeurant, ses lecteurs s'attachèrent moins à ce décor exotique qu'au débat d'idées, provocateur à l'époque, sur le mariage et la situation de la femme.Indianamérite pourtant qu'on s'y arrête, quand on veut comprendre la naissance d'une " littérature réunionnaise ".Car George Sand sait pertinemment qu'elle écrit un roman qui emprunte une " matière littéraire " des îles.L'héroïne éponyme, qui est, comme on disait alors, une " créole " (jeune femme d'origine européenne, née " aux colonies "), porte un nom qui en fait l'incarnation même de la mer Indienne.Le roman multiplie les allusions à Paul et Virginie(d'ailleurs, la relation " fraternelle " qui unit, depuis l'enfance, Indiana à Ralph est la reprise, soulignée, du schéma romanesque de Bernardin de Saint-Pierre). Détail curieux, à la fin du roman : George Sand prête à la goélette qui ramène Ralph et Indiana à Bourbon le nom de la Nahandove. Ce nom ne dit rien, sauf aux lecteurs des Chansons madécassesdu Réunionnais Parny, qui savent qu'il désigne la voluptueuse amante malgache de la " Chanson XII " ( Tes baisers pénètrent jusqu'à l'âme ; tes caresses brûle[nt] tous mes sens : arrête, ou je vais mourir.Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nahandove ?). Promesse de bonheur, portée par la Nahandove? Peut-être la figure poétique dessinée par Parny tente-t-elle de communiquer sa magie amoureuse au texte romanesque.

Il reste que George Sand n'éprouve pas le besoin de souligner cet effet.Mais il devait se trouver assez de lecteurs pour laisser opérer le charme créole convoqué par ses rapides allusions.L'île Bourbon (plus ou moins confondue avec sa voisine, l'ancienne île de France) formait un des lieux de prédilection de l'imaginaire du siècle passé.Quelques textes avaient suffi pour construire et imposer l'image littéraire des îles.