12.2. VIE LITTÉRAIRE

Chacune des langues en usage offre un espace possible à l'expression culturelle : ghetto des langues asiatiques, portion congrue du créole, longtemps rejeté dans le folklore et l'amusement, scène prestigieuse du français, où se déploient la comédie des puissants et la prétention des élites.La hiérarchie des langues et des manifestations culturelles est fille de l'histoire.La société réunionnaise, émiettée et mutilée par l'esclavage et la situation coloniale, s'est recomposée en acceptant la domination de la culture d'origine française, demeurée la norme réglant l'ordre du monde réunionnais.Pendant longtemps, le français est resté la seule langue digne d'être imprimée : à lui, donc, la littérature noble qui se fait dans les livres, tandis que les chansons et les danses d'esclaves s'édulcoraient en musique de variétés, que les contes s'endormaient dans la mémoire créole oublieuse.Réservant au français le privilège de manifester la vie culturelle, les classes dominantes réunionnaises confisquaient à leur profit toute possibilité d'expression littéraire.Mais ceci n'est pas une spécificité réunionnaise.

Le premier ouvrage littéraire imprimé dans l'île (en 1828) est remarquablement révélateur, dans son ambivalence, des contradictions à venir de la littérature réunionnaise.Il s'agit des Fables créolesde Louis Héry. L'auteur en est un métropolitain installé à Bourbon depuis 1820 et, comme le titre l'indique, le volume propose des fables en créole, imitées de La Fontaine.Si le livre semble, paradoxalement, donner corps à une culture créole réunionnaise, il révèle vite son sournois esprit de supériorité : le créole n'y est utilisé que pour amuser la galerie...

En fait, il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour que se développe une vie littéraire proprement réunionnaise.La première imprimerie n'avait été débarquée qu'en 1792 : cadeau de la Convention à l'Assemblée de Bourbon, qui la réclamait avec insistance pour diffuser les actes de la Révolution à Bourbon.Un premier et éphémère journal, Le Vrai Républicain ou Journal politique et littéraire de l'isle de France, commence à paraître en 1794. Puis, en 1804, c'est La Gazette de L'isle de La Réunion, qui sert surtout à publier les textes officiels et qui vivra, sous des titres divers, jusqu'en 1835. D'autres titres apparaissent (111 entre 1794 et 1900 !).La famille Lahuppe construit sa fortune en monopolisant la presse et la publication des annonces.

Les premiers volumes imprimés avaient été des documents statistiques ou juridiques (annuaires et codes).Malgré la tentative, vite avortée, en 1835, de publier un journal récréatif et littéraire, L'Entracte, ce sont les débats suscités par la question de l'esclavage qui favorisent le réel développement de la presse, libérée par la Révolution de 1848. Le Journal du Commerce(fondé en 1846) s'oppose à l'émancipation, par la plume virulente de Prosper Greslan, son rédacteur en chef. Le Cri publicde Sully Brunet, d'abord clandestin, soutient les partisans de l'abolition.Ainsi, le journalisme d'opinion est-il, à la Réunion, le lieu d'émergence d'une activité d'écriture qui soulève les passions et qui s'apparente à la littérature.

En se multipliant et se diversifiant, les journaux s'ouvrent à la publication de textes au statut imprécis, mais ayant toujours trait à l'île : reportages, souvenirs, effusions lyriques, descriptions de paysages réunionnais ou de coutumes anciennes, réflexions sur la langue populaire, billets d'humeur, etc.Ce corpus de " littérature familière ", encore mal exploré, dessine les lignes majeures d'un imaginaire insulaire.Le Grand Dictionaire Universel du XIXe sièclede Pierre Larousse notait (en 1875), non sans admiration, qu'on publiait à la Réunion onze journaux et revues au moyen de six imprimeries. Les journaux sont restés jusqu'à aujourd'hui le lieu d'expression d'une conscience réunionnaise.Dans la période d'entre-deux-guerres, les hebdomadaires qui se succèdent ou se concurrencent ( La Jeunesse littéraire, La Revue littéraire, La Gazette réunionnaise) continuent, avec des talents inégaux, la tradition des articles de " variétés réunionnaises ".

Une entreprise remarquable, l' Album de l'île de la Réunionde Roussin, dont la première série est publiée de 1859 à 1868, célèbre la culture réunionnaise par ses textes et surtout ses superbes lithographies. Les ambitieuses séries du Mémorial de la Réunionet surtout de l' Encyclopédie de la Réunionont renoué récemment avec ce projet d'illustration de la patrie insulaire.

L'érudition et le goût pour la science trouvent à s'appliquer dans le cadre de sociétés savantes qui associent, sans frontière de genres bien décidée, la collecte d'informations scientifiques et l'illustration littéraire de l'île.Une Société des Sciences et des Artsest fondée en 1856 (elle publie un Bulletinet elle est active jusqu'en 1891, pour renaître de façon plus sporadique entre 1921 et 1940). Pendant la Première Guerre mondiale, le Gouverneur Garbit favorise la création de l' Académie de la Réunion, aux activités plus nettement littéraires et artistiques.

Le renouvellement de la vie intellectuelle et littéraire à la Réunion dans la seconde moitié du XXe siècle, et surtout depuis 1975, est essentiellement le fait d'associations et d'institutions qui se donnent les moyens de leurs ambitions, en lançant des revues, organisant des colloques, diffusant les résultats de recherches, favorisant la publication d'ouvrages en relation avec l'île.L'université de la Réunion a joué un rôle capital dans cette évolution récente.Le dynamisme de ses chercheurs en sciences humaines lui a permis de multiplier les publications fournissant les éléments nécessaires d'une réflexion sur la culture créole.

Tout l'arc-en-ciel des prises de position politiques se retrouve dans la variété des revues qui se sont multipliées en quelques années : de la Revue culturelle réunionnaise, gardienne d'une tradition nostalgique, aux Cahiers de La Réunion, expression du Parti Communiste Réunionnais, ou bien à des revues comme Bardzour(1976-1978) et son successeur Fangok, qui militent pour l'affirmation de la culture créole réunionnaise. Exote, " revue noir et blanc d'incidence réunionnaise ", dont le titre souligne l'" étrangeté ", publie en 1982 quelques numéros (confidentiels) de recherche et de bilan de la production culturelle de l'île.Expressions(premier numéro en 1988) se veut le lieu d'un dialogue sans exclusives entre toutes les parties prenantes d'un développement culturel réunionnais.Les débats intellectuels sont largement relayés par la presse quotidienne qui a institué des pages culturelles régulières (d'abord dans Le Quotidien de la Réunion, bientôt suivi par Le Journal de l'Île de la Réunion).

Le phénomène essentiel des années 1970 et 1980 reste cependant l'ancrage dans l'île d'une production de livres réunionnais.Certes le recours à des éditeurs métropolitains n'est pas refusé : il continue d'être la chance la plus sérieuse d'une large diffusion.Mais des associations comme l'A.D.E.R.(Association pour la Diffusion des Écrivains Réunionnais), le M.C.R.(Mouvement Culturel Réunionnais), l'U.D.I.R. (Union pour la Diffusion du Livre Réunionnais) encouragent l'édition coopérative, la fabrication avec des moyens de fortune (livres artisanaux ronéotés, publication en offset, plus récemment édition assistée par ordinateur), la diffusion par dépôt-vente.Il arrive qu'un écrivain se fasse le propre diffuseur de son œuvre.Si l'absence de véritable éditeur condamne cette littérature à la marginalité, l'énergie dépensée par les animateurs de réseaux culturels (particulièrement par Alain Gili, qui a multiplié les expériences de micro-édition) a peu à peu porté ses fruits : l'appariton de rayons de " littérature réunionnaise " chez les libraires de l'île témoigne d'un début de reconnaissance.Comme aussi les subventions apportées par le Conseil Général pour diverses réalisations éditoriales, notamment, à l'occasion du " Festival du Livre de l'Océan Indien " (Saint-Denis, avril 1990), la publication d'un ambitieux Grand Livre d'or de la poésie réunionnaise d'expression française des origines à nos jours. La prise de conscience de l'existence de la littérature réunionnaise s'est manifestée aussi par la réédition en fac-similé de textes anciens : ainsi du premier roman réunionnais, Les Marrons, de Louis Timagène Houat, repris en 1988, ou, en 1989, du recueil poétique d'Auguste Lacaussade, Les Salaziennes.