12.1. LES LANGUES DE LA RÉUNION

Colonie, puis, depuis 1946, département français, la Réunion a toujours utilisé le français comme langue officielle.Ce qui ne veut pas dire que ce soit la langue maternelle de tous les Réunionnais, ni même de la majorité d'entre eux.En effet, les diverses strates de population qui composent la bigarrure ethnique de l'île ont acclimaté avec elles bien des particularités culturelles et linguistiques.Il faut partir de l'histoire du peuplement pour comprendre la situation linguistique réunionnaise.

Découverte déserte par les navigateurs européens, à l'aube du XVIe siècle, la Réunion n'a été habitée de façon permanente qu'à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle - et d'abord par quelques Français et quelques Malgaches, rescapés de l'établissement français de Fort-Dauphin, à Madagascar.Puis la population s'est rapidement augmentée, au cours du XVIIIe siècle, par l'arrivée de nouveaux colons d'origine européenne et par l'importation d'esclaves (provenant essentiellement de Madagascar et d'Afrique, mais aussi de l'Inde).C'est dans les premières décennies du peuplement de la Réunion (alors île Bourbon) que s'est formée la langue " naturelle " de l'île : le créole.Ce créole, qui s'est constitué comme ailleurs par le jeu de l'évolution accélérée du français en contact avec d'autres langues (le malgache jouant sans doute un rôle très important) et sous les contraintes de la société coloniale de plantation, s'est imposé non seulement aux esclaves et à leurs maîtres, mais aussi aux nouveaux arrivants introduits par l'évolution économique du XIXe siècle : travailleurs engagés indiens (que l'on a fait venir en grand nombre, après l'abolition de l'esclavage), commerçants indiens musulmans ou chinois...

Les langues d'origine des derniers arrivants (langues indiennes, chinois) ont pu se maintenir dans des emplois-vestiges, à l'intérieur du groupe familial ou de la communauté ethnique.Mais la Réunion pratique essentiellement deux langues, le créole et le français.Il serait d'ailleurs sans doute plus exact de parler d'un système continu et complexe articulant français et créole, sans frontière de langue clairement posée.Il existe en effet toute une gradation qui permet de passer du français au créole par une variété de parlers intermédiaires : un " français créolisé " s'est maintenu, par exemple, dans la communauté des Petits Blancs, prolétarisés et isolés dans les cirques montagneux depuis la fin du XVIIIe siècle.Tous les Réunionnais (sauf très rares exceptions) sont créolophones : c'est-à-dire qu'ils parlent le créole ou une de ces variétés intermédiaires entre français et créole (et qu'ils ont probablement appris à parler en créole).La pratique du français est sans doute plus restreinte.Robert Chaudenson estimait en 1979 ( Les Créoles français) que seulement environ un tiers de la population réunionnaise utilisait effectivement et couramment le français dans sa vie quotidienne.

Le statut des deux langues correspond à la description traditionnelle de la diglossie : le français est la langue du prestige et du pouvoir, parée de toutes les vertus (précision, logique, richesse), tandis que le créole est minoré, considéré comme un " patois ", accusé de favoriser le sous-développement.Langue de l'administration, de l'école, des médias et de la modernité en général, le français fonctionne comme instrument de promotion et de sélection sociales (d'où le combat que les autorités scolaires ont durablement mené contre le créole).Cependant le créole, langue de l'affectivité, porteuse d'un fort sentiment identitaire, conserve un rôle essentiel dans la vie de tous les jours.Et il tend à occuper de nouvelles fonctions : les publicitaires, les hommes politiques, les prédicateurs l'utilisent pour mieux faire passer leur message, cependant que des écrivains militants imposent son emploi littéraire.

" Le patois créole est un miel vert "

Les romanciers réunionnais Marius-Ary Leblond, théoriciens de la littérature coloniale, consacrent à la langue créole un chapitre de leur ouvrage sur les Mascareignes, Les Îles Sœurs (1946).Robert Gauvin (dans l'Anthologie de la nouvelle poésie créole, sous la direction de Lambert-Félix Prudent, 1984) relève tout ce que leur analyse comporte de délirant, de paternaliste, de " doudouisant ".Il reste que, dans son ambiguïté, le texte des Leblond propose un éloge enthousiaste du créole, qui est langue du paradis, de l'enfance, de l'amour, de l'égalité :

Les adultes qui, à l'âge mûr, le considèrent ou l'étudient en le décomposant froidement et dédaigneusement, font une espèce de décompte de ses divers éléments et déclarent : " C'est un sabir de mots français, anglais, malgaches et nègres ".Rien de plus erroné ni, si on peut dire en matière si peu étudiée, de plus ignare.

Le patois créole n'est nullement un sabir [...] ce n'est pas un langage créé à des fins commerciales].La Réunion resta à l'écart de toutes les voies maritimes usuelles jusqu'au XVIe siècle et son patois répond à des besoins d'Eden.Il est encore moins un " petit nègre ", même aussi joliment accommodé que celui qui est balbutié, chanté, dans telle ou telle Antille.Si on tient à lui donner une qualité quelque peu péjorative, on doit tout au plus se contenter de dire qu'il est un carry : et il est certain que tous ceux qui l'emploient, se délectent à le savourer comme l'un des meilleurs cuisines à la gourmandise de la langue.

Mais en fait, il faut sortir de ces gentilles comparaisons qui, au lieu de l'habiller de sa dignité, le déshabillent avec trop de facilité et de mauvaise éducation.Ce qui caractérise le patois réunionnais, c'est que, n'étant pas du tout un volapck commercial, par suite un langage d'adultes, il est une langue d'enfant.

À l'origine il se constitue de phrases françaises très simplifiées où entrent et s'incorporent mélodieusement " une tripotée " de mots malgaches.Il est tout musique. [...]

Langue d'enfants, de nénènes, de conteurs et chanteurs, elle a été tôt captée, mise en musique créole, rythmée et timbrée de refrains par les chansonniers. [...]

Le patois réunionnais, mauricien ou seychellois, ce langage pour enfants de tous âges, est aussi non moins foncièrement, une langue d'amour, une langue pour la séduction. [...]

Un de nos professeurs de rhétorique, l'inoubliable poète Méziaire Guignard [...] nous enseignait [...] que l'amour s'exprime en créole de façon encore plus câline et séductrice que dans la langue de Ronsard et de Verlaine." Je t'aime " se dit : " mi aime à vous " qui est une sorte de miaulement humain à sons veloutés.

Par là le patois créole commença très tôt à être une langue d'égalité.Comme le singulier et le pluriel, le masculin et le féminin, le vous et le tu s'y fondent en prenant toutes les nuances d'un tutoiement timide lui aussi velouté, glissé et glissant.

Marius-Ary Leblond, Les Îles-sœurs, pp. 147-155