11.4. MARIE-THÉRÈSE HUMBERT, ROMANCIÈRE INSULAIRE

Marie-Thérèse Humbert, comme Loys Masson, vient s'installer en France et y fait carrière littéraire.Mais l'écriture, comme malgré elle, la ramène vers l'île de sa naissance.

Son premier roman, À l'autre bout de moi, paraît en 1979, chez Stock.La page IV de couverture précise que l'auteur est installée dans la province française comme professeur de lettres.Le livre reçoit un accueil favorable de la critique et connaît un succès de librairie non négligeable.Il suscite l'attention du jury du Prix Goncourt et obtient la consécration d'un prix littéraire (le prix des lectrices du magazine Elle), ce qui prouve à coup sûr l'intérêt soulevé auprès du public français.Il est vite repris (en 1981) dans la collection du " Livre de Poche ".Son thème central (des jumelles en quête de leur identité) semble ouvrir un dialogue avec l'une des œuvres majeures du roman français contemporain, Les Météores (1975), de Michel Tournier.

Voilà autant de raisons pour ranger À l'autre bout de moidans la production romanesque française. Mais il en est aussi d'importantes pour le définir comme " roman mauricien ".D'abord le lieu de naissance de la romancière : l'île Maurice, qui est souligné sur la couverture.Ensuite la double épigraphe, qui place l'ouvrage sous le patronage de Bertolt Brecht (comme pour indiquer une volonté critique, un engagement dans le contexte social et historique évoqué) et sous celui du poète Édouard Maunick (comme pour s'inscrire dans la géographie littéraire mauricienne).Enfin le cadre choisi pour la fiction romanesque : cette île Maurice, dont la romancière présente la mosaïque humaine, en un tableau nuancé.Le roman a d'ailleurs soulevé beaucoup de passions à Maurice au moment de sa publication, ce dont témoignent les nombreux articles et débats parus alors dans les journaux de l'île.

Or il se trouve que la genèse du roman, telle que racontée par la romancière elle-même dans divers entretiens, marque un glissement remarquable.Quand elle a commencé à l'écrire, Marie-Thérèse Humbert situait son roman dans le Berry (oû elle habitait alors) et non dans l'océan Indien ; ses deux héroïnes se roulaient dans les champs de colza, et non dans les cannes à sucre.Puis l'île Maurice s'est imposée peu à peu comme le cadre nécessaire du destin des deux jumelles.Comme si leur recherche d'identité personnelle (le point de départ du sujet romanesque) avait précisément à voir avec la situation mauricienne.

De fait, la fiction racontée (une rivalité gémellaire) devient un étonnant " révélateur " de la réalité mauricienne : deux sœurs jumelles, Anne et Nadège, qui appartiennent à la moyenne bourgeoisie " créole " (métissée, donc), grandissent dans la maison familiale de Quatre-Bornes, au contact de toutes les communautés ethniques qui façonnent l'île.L'arc-en-ciel de leurs relations dans les diverses couches de la population dessine le spectre des prétendants possibles.De Pierre Augier, franco-mauricien, héritier d'une vieille famille de l'aristocratie blanche (Anne serait tentée..., mais un tel mariage paraît bien improbable), jusqu'à Aunauth Gopaul, d'origine indienne, qui semble promis à une brillante carrière politique (Nadège en est amoureuse et noue une liaison avec lui).Le drame éclate quand Nadège tombe enceinte : Anne veut éviter le scandale (nous sommes dans les années 1950 et la mentalité générale est particulièrement étroite) ; elle pousse sa sœur à se faire avorter ; Nadège meurt d'une hémorragie.Cette mort provoque la " conversion " d'Anne qui reprend la place de Nadège en épousant Aunauth Gopaul.

Ce que le roman met en scène, au-delà du drame de la gémellité, c'est bien le jeu des pulsions et contradictions, exclusions et évitements dont se construit l'imaginaire social mauricien (tout ce qui a longtemps été de l'ordre du non-dit et du tabou, dans la réalité des relations intercommunautaires : d'où le succès de ce roman auprès des Mauriciens à qui il renvoyait une image sans fards).Le trajet sentimental des héroïnes marque un glissement sans doute parallèle à une évolution des mentalités : au départ, la fascination pour le Blanc (Pierre Augier, dans le roman), détenteur du pouvoir, de la richesse et de leurs signes symboliques...; puis, peu à peu, les deux jeunes filles, l'une après l'autre, découvrent l'Indo-Mauricien, longtemps refusé.Le roman annonce ainsi une réconciliation symphonique des communautés.Mais celle-ci ne sera possible qu'en allant à l'autre bout de soi, à l'autre bout d'une gémellité qui peut dire la pluralité du sang, la conjonction et la dissemblance des cultures.

Pour ne pas s'enfermer dans une forme romanesque limitée par le cadre géographique choisi, Marie-Thérèse Humbert a abandonné la localisation mauricienne dans ses romans suivants, Le Volkameria(1984) et Une robe d'écume et de vent(1989). Elle invente alors un lieu romanesque de pure fiction, une île imaginaire, située quelque part dans l'Atlantique, au nord-est des Bermudes : elle en fournit d'ailleurs la carte à ses lecteurs.Mais on y remarque certains toponymes de consonance tout à fait mauricienne (Grand-Gaube, Monts des Remparts...), comme s'il fallait suggérer que le nouveau lieu romanesque n'a pas rompu tout lien avec l'île Maurice.Marie-Thérèse Humbert reste bien une romancière insulaire, comme le montre la construction romanesque de ses personnages, dans l'exacerbation et l'hallucination des passions, ou le jeu sur l'indécision de leur identité.Il faut lire ses romans ultérieurs comme des harmoniques d' À l'autre bout de moi.