La poésie d'Édouard J. Maunick est réputée difficile : c'est qu'elle se plie au souffle d'une parole plurielle, qu'elle procède de l'événement, du génie des lieux visités, des ruptures de la trajectoire biographique.La fragmentation des recueils manifeste la continuité d'une diasporaà l'échelle d'un individu. Au lecteur de retrouver les passages discrets qui organisent l'archipel des textes, qui orientent les terres émergées de la mémoire.
Maunick a plusieurs fois présenté son dernier recueil paru comme le point d'aboutissement du cycle formé par les recueils antérieurs : à chaque fois un volume nouveau venait prolonger le cycle comme en une spirale toujours renouvelée.L' Anthologie personnelle(1989), préparée par le poète lui-même à la suggestion de l'éditeur Hubert Nyssen et précédée d'un beau texte-manifeste, où Maunick définit son art poétique, permet de saisir d'un seul coup d'œil le massif de l'œuvre, dans sa diversité et son unité. On y voit bien comment les images et les rythmes se répondent, autour de quelques mots-clefs, que le poète appelle ses " mots-racines ".Mais ce qui unifie son projet poétique, c'est d'abord le souci artisanal de la texture de la langue, de la saveur des mots, du grain de la mémoire, de la musique de la voix.
Édouard Maunick est homme de la parole : il vaut mieux entendre ses poèmes que les lire.La meilleure introduction à son œuvre poétique reste donc l'écoute des enregistrements de ses poèmes lus par lui-même (il existe deux disques qui le permettent).Le rythme que sa voix donne aux textes rend évidente la musique qui les sous-tend et qui procède de sa culture maternelle : il a souvent souligné que la forme de l'hexasyllabe qu'il privilégie doit s'entendre comme marquée par la pulsion du séga, la danse nationale mauricienne. L'oralité créole est à la fois la source et l'horizon de cette poésie : c'est tout naturellement que Maunick est venu, au début des années 1990, à l'écriture de poèmes en créole.
L' Anthologie personnellevient confirmer ce qu'avaient bien compris les lecteurs attentifs : Maunick n'a jamais écrit qu'un seul et même poème, repris, développé, dépassé de recueil en recueil. Chaque volume vient comme une vague nouvelle recouvrir et prolonger le volume antérieur.Cet effet de marée poétique toujours recommencée apparaît clairement dans le volume qui conjoint En mémoire du mémorableet Jusqu'en terre yoruba, deux poèmes écrits à quinze ans d'intervalle : le premier, le poème du souvenir (qui est le plus récent), se veut, par un jeu de miroirs et d'allusions, le reflet de toute l'œuvre antérieure ; l'autre est né d'une circonstance particulière : la visite au temple de la déesse Oshun, lors d'un voyage au Nigéria ; la rencontre avec la déesse avait suscité une belle méditation sur les rapports du poète au sacré. En fait, les deux textes font jour à une même préoccupation, qui est la parallèle quête de l'identité métisse, la semblable acceptation des héritages divers.
Telle est bien la clef de voûte de l'œuvre.Le choix initial, proclamé dans Les Manèges de la mer, s'était déclaré pour une négritude de préférence:
Mais le " nègre " selon Maunick ne s'enferme pas dans la prison de sa couleur de peau : Métis est mon état civilaffirme-t-il dans le même souffle qu'il revendique sa négritude :
Sa poésie s'est donc vouée à dire la complexité du sang, les mélanges de la race, les échanges de l'île et de la mer (tout ce que peut suggérer la belle métaphore des manèges de la mer). Ce qui la destinait à redoubler la difficulté qu'on lui attribue : difficulté des énigmes rencontrées, de l'ambivalence volontiers cultivée, car celle-ci est la richesse du métis.
Sous un titre qui sonne comme une profession de foi (" Dire avant écrire "), Édouard J. Maunick introduit son Anthologie personnelle (1990) par un texte-bilan : il y dessine en quelques images fortes le projet qui, depuis l'origine, sous-tend sa vocation d'écrivain.On y reconnaîtra une superbe formulation du désir littéraire propre à l'océan Indien :
Sans cesse, ce besoin de parler, à la fois notre vice et notre vertu : nous sommes nés loin dans des pays exigus, en terre étroite ; nos villes sont souvent sœurs, nos villages se confondant ; nos maisons zieutent les passants et nos cours sont limitées par des haies végétales mitoyennes, de temps en temps, par un muretin ; nos rues s'interpellent et nos chemins de campagne ne se perdent jamais ; nos querelles naissent d'un manguier au territoire indéfini, un partage de letchis, en décembre nous réconcilie ; dans le même périmètre, la cathédrale, l'église ou la chapelle, le mandir, la mosquée, le kovil, le temple, la pagode soulignent la diversité des cultes, somme toute réconciliés dans la même quête d'une possible éternité.
Notre identité, forcément multiple, est davantage à entendre dans notre parler créole, qu'à lire, exprimée à travers des alphabets pourtant fascinants.Plus peuple que races, nous additionnons nos fidélités à l'Orient, à l'Occident et à l'Afrique, pour fonder une symbiose, certes difficile, mais seule capable de nourrir notre quotidien plus sûrement que le plat de riz, la rougaille de poisson salé ou la fricassée de lentilles rouges.Nos aïeux venaient tous de quelque part ; nous avons pour mission de continuer leur exil dans un lieu devenu pays natal.
Tout cela fait de nous des insulaires. [...]
Avec cette anthologie, je refuse de ranger mes papiers après plus d'une dizaine de livres.C'est toujours de l'ÎLE, mon aire de vigie, que s'articulent les preuves de mon identité et ma désobéissance à la mort.Oui, à chaque livre, je montre mes papiers, ce sont papiers de nous tous, pour franchir les frontières du réel et de l'imaginaire.
Ici je parle avec mes mots-racines.Ainsi quand je dis séga, c'est d'une danse de l'océan Indien qu'il s'agit. [...]
J'écris tout cela à ma manière, en français.Dans une langue à laquelle j'ai droit en vertu du créole dont elle est le silo.Dans une langue aussi que je vis comme une grande et dévoreuse passion, tant elle me tente à la compromettre pour un mot ou pour un autre, que je façonne ou que j'invente entre viol et caresse, selon ce qu'exige le dire exact d'une réalité plus proche d'un foisonnement d'arbres phanérogames et du volcan que de jardins à la française..Peu importe si je l'ensauvage ou si je la civilise autrement, elle est à jamais ma grande permission.
Le premier et le dernier mot de la poésie de Maunick, c'est le marronnage de la langue et du sang, le voyage en liberté pour inventer une parole et planter les " mots-racines ".Parmi ces mots, qui deviennent figures majeures, parfois honorées par des majuscules, liées par des réseaux d'échanges et de correspondances (toujours les " manèges "...), il faut privilégier l'île, la femme, la mer, le père, la mort, la parole...
L'Île et la Femme se communiquent leurs prestiges.La Femme se dit souvent Neige ( femme longtemps appelée d'un nom d'outre-terre) et elle est la femme blanche, la femme aimée, l'autre, l'ailleurs, et peut-être la langue française du poème. Mais la femme est île aussi, et mère, et terre natale...Elle est le lieu magique de la communication retrouvée avec l'île, du fond de l'exil :
L'Île, une et divisée, lointaine et intérieure, douloureuse et pacifiante, reste présente par ses paysages, son histoire, son langage, le nom propre de ses lieux.Elle est le pôle magnétique qui oriente tous les poèmes :
La Mer, promesse et épreuve, est un lieu paradoxal : elle permet l'échange, ouvre sur l'exil, ramène au pays.Le poète a souvent proclamé son appartenance marine : Je suis de la mer(" L'Essentiel d'un exil ", dans Les Manèges de la mer) ; j'habite la mer pour défendre le moi-pays(" Pro Memoria ", dans Mascaret ou le Livre de la mer et de la mort) ; la mer la mer toujours me racontera debout/m'ayant arraché à la solitude( Fusillez-moi). C'est que les images de mer conjuguent l'amour et la mort, l'exil et l'écriture .
Tout un recueil, Ensoleillé vif, est construit autour de l'image du Père, que la mort transfigure en une puissance lumineuse :
Le Père, en qui se lisent les figurations du temps et du sang, traverse ainsi la mort, pour transmettre ses ultimes leçons.C'est vers lui que le poète se tourne pour apprendre comment faire la nique à la mortet détendre la sourde angoisse qui court tout au long de ses textes.
La Parole, qui est langue et qui est femme, confond en un même élan la poésie et l'amour : La parole restera ma seule vraie légende( Fusillez-moi). Parole multiple, éclatée, fragmentée.
Car chaque image, chaque page de Maunick, dans sa texture très serrée, se lie à toutes les autres.Les mots-racines éclatent et se dispersent sur l'ensemble des poèmes.Pour les saisir dans leur rayonnement, il faut repérer et relier tous leurs affleurements.La fragmentation de cette poésie tient aussi à sa volonté de lyrisme elliptique.Toute une vie s'y livre, allusivement : les errances, la mort des proches, la brisure d'un couple, les triomphes de l'amour...Ce lyrisme heurté évite les complaisances et les boursouflures des aveux indiscrets.
Si toute vraie poésie invente sa langue, celle de Maunick utilise le français, mais un français différent - faut-il dire métissé ?En fait, il n'abuse pas de la facilité des créolismes criants, car il sait qu'on ne crée pas une langue poétique en se contentant de saupoudrer le vocabulaire de quelques condiments exotiques.Le " métissage " de la parole de Maunick se reconnaîtrait à un certain traitement de la syntaxe.Les articles tendent à disparaître, laissant face à face de gros blocs nominaux, chargés d'un sémantisme diffus.Les relations logiques, les subordinations s'atténuent.Le paysage linguistique est comme mis à plat.Face à cette mise en équivalence généralisée, le lecteur doit forcer le sens à se découvrir.Il se trouve devant un langage réduit à l'essentiel, rénové, ouvert à de possibles mutations.
L'exil selon Maunick n'est pas l'abandon d'un pays pour un autre.C'est plutôt l'acquiescement à la pluralité, l'errance textuelle des passions partagées." Poésie insulaire " : la formule prend enfin sens avec le poète mauricien, puisque l'insularité, la fragmentation des archipels, la dicontinuité des cheminements sont devenus principes de l'écriture poétique.