11.2. JEAN FANCHETTE, MAURICIEN DE PARIS

Cosmopolitisme : le mot pourrait convenir pour définir le projet littéraire de Jean Fanchette, à condition de bien voir qu'il renvoie moins au plaisir du bariolage ethnique et culturel qu'au refus de ne rien perdre des appartenances à travers lesquelles on a forgé son identité.Ayant choisi de s'installer à Paris pour y exercer sa profession de médecin neuro-psychiatre, Jean Fanchette y fonde, en compagnie de la femme de lettres américaine Anaïs Nin, une revue littéraire, Two Cities, dans laquelle il publie des auteurs mauriciens (Malcolm de Chazal, Édouard Maunick), français (Yves Bonnefoy, Pierre Torreilles), anglais ou américains (Lawrence Durrel, Henry Miller). Le choix d'un titre anglais pour une revue éditée à Paris manifeste la volonté de ne pas renoncer au bilinguisme ni à l'errance langagière.Comme si l'important était de tenter de faire coïncider les diversités.

On pourra retrouver un projet parallèle (mettant l'accent sur le jeu de personnalités multiples) dans l'intérêt que Jean Fanchette a porté à la technique du psychodrame (c'est-à-dire à l'exploitation de l'improvisation dramatique à des fins psychologiques : mise en évidence et résolution thérapeutique de conflits individuels et sociaux, formation de la personnalité, libération, grâce à la spontanéité créatrice, du carcan des rôles imposés).Il lui a consacré un essai, Psychodrame et théâtre moderne, dans lequel il montre la convergence entre la théorie du psychodrame élaborée par le psychiatre J. L. Moreno et l'évolution du théâtre moderne, de Stanislawski à Antonin Artaud.

En poésie, Jean Fanchette, guidé par le mentor de ses débuts, le poète Robert Ganzo, a vite reconnu la force de la rigueur formelle, qu'il se plaît à retrouver chez ses poètes de prédilection : Hölderlin, Milosz, Bonnefoy, Char...Il aime comme eux les images pleines et énigmatiques, où miroite le mystère de l'Être :

Ou bien :

Ses premiers poèmes disaient la nostalgie de l'enfance ( Les enfants de la nuit meurent dans ma mémoire/L'âme des soleils noirs redevient impalpable), la hantise de la mort ( Et la Vie est un coquillage que la Mort fait chanter), la quête de l'origine perdue ( Seuls les violons de l'Exil/et la voix lointaine de ma mère derrière les collines de l'absence). Cette thématique réapparaît de recueil en recueil.La mort s'apprivoise (une longue méditation devant le tombeau d'Agamemnon s'achève sur ces vers apaisés : Voici qu'aborde le vaisseau triomphal du jour/Les tombeaux dans la lumière déchirée ont aboli la mort). Les mots peuvent parfois renouveler les saveurs de l'enfance ( Souviens-toi de cette rue étonnée qui montait de la ville/Parmi la Houle des herbes matinales/Jusqu'à ce champ griffu d'aloës au pied de la montagne/Où on brûlait les Hindous fatalistes/Dans l'odeur de mantègue et de filao vert). L'exil demeure la patrie mentale ( Je vous l'ai dit je ne suis pas d'ici/Le jeu sourd de mes muscles me l'apprend chaque jour/Et ce vertige roux de quels archipels oubliés).

Pour Jean Fanchette, la quête d'origine ne saurait aboutir ( De quelle mémoire/L'eau et cet œuf de l'origine ?) : le poète est condamné à son identité provisoire(c'est le titre de son recueil de 1965), car il n'est pas d'origine unique, définitive, close. Ses poèmes disent comme d'un même mouvement la résurrection toujours immédiate des paysages et des sensations insulaires( D'ici[Crève-Cœur en Île Maurice]le lac de la Nicolière est comme un œil d'ardoise qu'ombrent les cils des songes, cette espèce de nymphéas d'un vert cuivré.Des femmes s'affairent qui les cueillent, car les songes ici sont comestibles...) et le refus de la nostalgie ( Assez de migrations assez de transhumances !/Je ne veux plus me briser aux vents/qui traversent le Sud/[...]/Rien à déclarer à la douane du passé).

C'est dans l'étrange roman intitulé Alpha du centaure(où l'on reconnaît quelques fragments insérés par ailleurs dans les plaquettes de poèmes) que l'on trouvera les meilleures clefs pour l'imaginaire de Jean Fanchette. On y lit la dualité et la superposition d'espaces et de temps (surtout ceux de Paris et de l'île Maurice) que personnages et romancier voudraient, mais ne sauraient unifier.Le " dépaysement " reste le propre de l'écrivain Jean Fanchette, car il lui est impossible de se déprendre de la tunique de l'exil...