11.1. LOYS MASSON OU L'IMPOSSIBILITÉ D'OUBLIER MAURICE

Loys Masson a sans doute accompli le vœu secret de beaucoup de littérateurs mauriciens : il est devenu un écrivain français, institutionnalisé tant par la publication de ses œuvres chez de grands éditeurs parisiens que par son rôle de premier plan, en France, dans la vie de la " République des Lettres " (pendant la guerre, quand il coordonne la diffusion de la poésie résistante, puis au moment de la Libération, quand il est chargé, en tant que secrétaire du Comité National des Écrivains, de remettre en route et en ordre la vie littéraire française d'après-guerre, et encore quand il dirige le grand hebdomadaire culturel lié au Parti Communiste Français, Les Lettres françaises).

Il se fait connaître en France par des poèmes de colère et de douleur, qui circulent plus ou moins clandestinement à partir de 1941 et qui n'affichent nullement sa " mauricianité " :

" Notre Dame des exodes ", in : Délivrez-nous du mal

Cette poésie héroïque(la formule est d'Aragon), engagée dans les combats de l'Europe déchirée, désigne Loys Masson comme l'un des plus authentiques combattants de la " Résistance des poètes ". Débarquant en France au moment même où la guerre se déchaîne, le jeune Mauricien se sent appelé par une mission à la Jeanne d'Arc (2)pour chasser les envahisseurs. Son ardeur militante se nourrit de la flamme d'une révolte intérieure qui l'anime depuis l'enfance : il ne cessera d'ailleurs, jusqu'à sa mort, de revendiquer pour vertu cardinale d'être un homme de colère.Cette colère trouve sa forme dans l'éloquence naturelle des longues phrases des poèmes, s'étageant selon le souffle des versets :

" Les morts terriens ", in : Délivrez-nous du mal

La guerre a donné un sens à cette révolte que l'adolescent Loys Masson tenait pour la seule règle de vie admissible.L'un de ses premiers essais littéraires, Les Autres Nourritures, publié à Maurice en 1938, développait comme un catéchisme de la révolte absolue : Ne te soumets pas à la vie.Rebelle-toi au hasard contre n'importe qui ou n'importe quoi, n'importe comment pour te réhabiliter devant elle.[...] Je ne me révolte pour rien obtenir, mais pour la révolte elle-même.[...] Être du côté de la rancœur, c'est là que je rencontrerai Dieu. Ce même esprit de révolte commande ses choix idéologiques et moraux ultérieurs.Particulièrement celui qui lui attirera beaucoup d'inimitiés et suscitera bien des ruptures : dès les années de guerre, il proclame son adhésion simultanée au christianisme et au communisme, qu'il conçoit comme deux flammes jumelles, également ardentes et libératrices.Il développe ce thème dans le pamphlet Pour une église(écrit en 1943), où il attaque les compromissions d'un catholicisme officiel, trop peu pressé de se soulever contre l'occupant. Quand il se voit mis à l'écart par les communistes, à partir de 1948, il entend demeurer la même grande voix protestataire et maintenir ses choix humanistes.Il prend position, à travers ses romans ou ses pièces de théâtre et de télévision, sur les grands problèmes de la conscience moderne : le péril atomique, les manipulations génétiques...

La fidélité à l'esprit de révolte est restée la ligne directrice de toute sa vie...Un poème de 1943 (" L'Enfant ", dans les Poèmes d'ici) dit admirablement sa volonté de s'incarner dans la révolte fondatrice :

Les recueils poétiques de la maturité déploient un lyrisme ample et grave, pour avouer les crises intimes, dresser les bilans douloureux ( Bien passée la moitié de mon âge, toute vendange faite, à tout soleil répondu par ce soleil dans ma tête/mes moissons rentrées mais mal battues, livrées aux vers dans le sépulcre des greniers). Mais la fidélité reste le maître-mot , pour célébrer la femme aimée et toujours retrouvée, et l'enfant tard venu - pour conjurer aussi les fantômes renaissants d'une jeunesse dévastée...Loys Masson reste un être tourmenté, et sa foi chrétienne, qui peut s'exalter en contemplations mystiques de la plénitude de l'Être, retombe souvent dans la déréliction et la " Folie de la croix ".Le Job de la Bible est son modèle pour l'effacement de soi dans l'orgueil tremblant de l'abaissement choisi(Claude Roy). Sa prière se confond alors avec le blasphème de rage ( Père mon Père qui es aux cieux oh grande pieuvre sans visage).

Au moment de la crise morale qui accompagne l'échec de la synthèse tentée entre christianisme et communisme, Loys Masson se tourne vers le " divertissement " (c'est le terme qu'il emploie lui-même...) d'un texte emporté par la fantaisie des mots en liberté : L'Illustre Thomas Wilson, sans doute déjà commencé au moment de son arrivée à Paris, en 1939, et repris à différents moments, comme une évasion et une sauvegarde indispensables. Mêlant poèmes et étranges récits en prose, l'ouvrage (qui est édité en 1947 avec l'accompagnement luxueux d'illustrations par le peintre Fernand Léger) n'a d'unité que le nom du protagoniste et le désir de laisser libre cours au dévergondage des images.Ainsi dans le début de cette séquence dont le titre fournit un programme qui tourne vite au cauchemar :

REPOUSSANT LES LAURIERS DE LE NOTRE QUI L'EMPÊCHENT DE DORMIR, THOMAS WILSON DÉCORE SON DOMAINE DE LONG ISLAND.

Loys Masson a prolongé cette inspiration farfelue dans plusieurs autres textes, en particulier dans Icare ou le voyage (1950).Le fil directeur de ce récit initiatique à la première personne (Parfois, ayant détruit tous les livres en moi jusqu'au dernier, toute science - libre et libéricide, je me suis senti sur le bord de cette ultime découverte : d'une langue naturelle), c'est un voyage à travers les couleurs, les sons, les odeurs.On y devine le souvenir de Rimbaud (celui des Illuminations), on y suppose l'inspiration de Malcolm de Chazal.Tel aphorisme paraît comme emprunté à Sens plastique, tant il a su attraper jusqu'à l'insolence chazalienne :

Le vert est un blanc tournant à toute allure.Sot celui-là qui ne voit le printemps plein de roues.

Rencontre encore plus curieuse : chez Loys Masson aussi, on découvre l'expérience de la " fleur qui regarde ", centrale pour la révélation chazalienne (mais Petrusmoket Sens unique, qui ne sont pas encore publiés, ne peuvent avoir influencé l'auteur d' Icare) :

J'eus des yeux dans la fleur - dans le parfum.Ils clignaient avec une attention infinie dans l'oronge et la rose simple, tandis que très larges ouverts partout ailleurs ils me faisaient le regard le plus princier qui se puisse imaginer.

Convergence enfin dans la démesure de l'ambition avouée, car la traversée des couleurs et des sons conduit jusqu'au désir d'égaler Dieu ( Rendu à la parfaite image de Dieu, je voulus l'égaler : je refis le péché originel).

Il est probablement significatif que ces textes fantaisistes, par leur étrange parenté avec la poétique chazalienne, ramènent à l'île natale - alors que l'émotion directe des poèmes lyriques négligeait presque systématiquement de recourir aux images de l'enfance et au répertoire des impressions insulaires.Comme si le libre vagabondage de l'écriture fantaisiste révélait la pulsion secrète d'un désir de retour à l'île...

Pulsion secrète, car Loys Masson n'a jamais pu (jamais voulu ?) revenir physiquement à l'île natale.Seule l'écriture, et surtout l'écriture romanesque, l'a reconduit vers les mers du Sud.Son premier roman publié, L'Étoile et la Clef(1945), dont le titre cite la devise ancienne de l'île Maurice ( stella clavisque maris indici- " l'étoile et la clef de la mer des Indes "), est comme une autobiographie rêvée : son héros, Barnèse, qui a le coup de poing facile, comme le tout jeune Loys Masson, trouve sa voie en s'engageant dans les luttes sociales qui agitent l'île Maurice à la fin des années 1930.

Plusieurs romans transposent l'expérience de la clandestinité et la hantise de la solitude ( Le Requis civil, 1945 ; La Douve, 1957). Des sentiments violents, des passions hallucinées traversent des personnages qui se déchirent.Souvent, comme dans Le Feu d'Espagne(1965), une figure d'enfant cristallise le projet de ces personnages.

Cependant, Loys Masson se fait bientôt une spécialité de raconter des histoires maritimes ( Les Mutins, 1951 ; Les Tortues, 1956), animées, à la manière de Melville (le rapprochement est souvent opéré par la critique), d'un souffle symbolique puissant. Tous les corsaires sont morts(1947) relate, en une narration allègre, prolongeant parfois l'inspiration fantaisiste des " divertissements ", une histoire de recherche d'un trésor de pirate.

Les romans marins de Loys Masson le ramènent au décor des mers du Sud : l'océan Indien pour Les Tortues, l'île Maurice pour Le Notaire des Noirs(1961), la Réunion pour Les Noces de la vanille(1962), l'océan Pacifique (qui apparaît au demeurant comme une transposition de l'océan Indien) pour Lagon de la miséricorde(1964) et Les Anges noirs du Trône(1967). On remarque, d'un roman à l'autre, la récurrence de certaines scènes, de certaines images, la permanence d'un schéma romanesque.Ainsi des scènes et des motifs qui mettent en jeu les relations entre les races.Le premier roman, L'Étoile et la Clef, mettait déjà en scène les luttes de libération des travailleurs mauriciens de la canne (indiens et noirs). Tous les corsaires sont mortss'achevait sur l'assassinat d'un vieux noir, commenté par cette ironie terrible : la mort d'un noir n'empêche pas les oiseaux de voler.Dans L'Étoile et la Clefet dans Les Noces de la vanillerevient un même fantasme de viol homosexuel d'un enfant blanc par un intendant de couleur. Dans pratiquement tous les romans se retrouve le leitmotiv de la malédiction pesant sur " la race de Caïn " (la race noire, bien sûr).

Le notaire des noirs

Le narrateur du roman est surnommé par commisération " le notaire des noirs ", alors qu'il est le neveu de Me Galantie, l'héritier de l'une des études les plus importantes et les plus prospères d'une île, qui n'est pas nommée, mais dont tout indique qu'il s'agit de l'île Maurice.C'est qu'il avait rêvé d'être un réformateur politique, un révolutionnaire, de devenir le défenseur des noirs opprimés.Par idéalisme ?Ou plutôt pour rester fidèle au souvenir d'un enfant mort à l'âge de sept ans, son cousin André.

À la suite d'un faux en écritures, le père d'André, Fernand Joliet, avait dû s'exiler à Madagascar.André, qui a été recueilli par son oncle, Me Émile Galantie, imagine son père comme un héros (il ignore son ivrognerie et ses malhonnêtetés) et croit que son retour coïncidera avec la Révolution, qui libèrera tous les opprimés.

Mais tout se ligue contre les rêves d'André : l'égoïsme de Me Galantie, l'amour que le narrateur éprouve pour Aline Bruckner et qui détourne son attention de l'enfant...Même la tendresse que le Capitaine Bruckner éprouve pour André se révèle destructrice : le coq de combat qu'il lui avait offert est battu ; la désillusion réveille la fièvre, qui emporte l'enfant, après six mois de maladie.

Adoptant souvent une structure réflexive, ces romans supposent qu'un narrateur revient sur son passé, pour mettre en lumière une culpabilité avouée ou latente.Les héros en sont des enfants, orphelins ou trahis par les pères.Le Notaire des Noirs, Les Noces de la vanille, Les Anges noirs du Trôneracontent au fond la même histoire : la " passion " et la mise à mort (au moins symbolique) d'un enfant (d'un couple d'enfants, pour le dernier cité).Or ces enfants étaient les seuls à transgresser les interdits raciaux et sociaux de leur société, les seuls à brûler d'un désir de révolution, auquel les adultes avaient renoncé.

Il pourrait être tentant de risquer une interprétation de ces constantes thématiques, en les rapportant à l'itinéraire personnel de Loys Masson.Son départ de Maurice, son choix de l'exil vaudraient reconnaissance de l'échec de ses rêves de jeunesse, - ceux qu'exalte L'Étoile et la Clef: rêves de libération des opprimés. Les romans ultérieurs exprimeraient la mauvaise conscience d'un Franco-Mauricien, son retour sur l'héritage des péchés ancestraux : l'esclavage et tout ce qui s'en suivit...S'il en est bien ainsi, on comprend l'impossibilité pour Loys Masson de rentrer à Maurice : l'exil lui est l'exorcisme nécessaire d'une mauricianité toujours prégnante et douloureuse.