Hormis chez Marcel Cabon, avec Namasté, la veine du " roman mauricien ", qui avait illustré l'entre-deux-guerres, semble un temps se tarir.On écrit pour raconter son expérience personnelle : le métier d'hôtesse de l'air d'Alix d'Unienville (En vol, que couronne en 1949 le Prix Albert Londres du reportage) ; une vie de famille à Maurice et en Afrique pour Marie Vigier de Latour (Et je ramassais les miettes, 1971) ; les années universitaires en France (Piment rouge, 1972) ou les voyages en Méditerranée (Quand tu nous tiens, 1973) pour Berthe du Pavillon.André Decotter évoque la guerre, en 1940, de soldats mauriciens sous le drapeau britannique (Le jour n'en finit plus..., 1951).
Gaston Malherbe situe à Maurice quelques romans policiers.Attitude inverse d'André Legallant, qui place dans des lieux mal déterminés l'intrigue de son Gaspardou (1953), roman régionaliste à la Giono, ou de ses Tropiques du mal (1982), roman vitupérant les mœurs délètères de l'époque.
Marcelle Lagesse, descendante d'une vieille famille originaire de la Bretagne et installée à l'île de France dès le milieu du XVIIIe siècle, s'est passionnée pour le passé mauricien qu'elle fait revivre dans des romans (La diligence s'éloigne à l'aube, 1959 ; Le Vingt Floréal au matin, 1960 ; Sont amis que vent emporte, 1974 ; Des pas sur le sable, 1975 ; Une lanterne au mat d'artimon, 1979), dans des pièces de théâtre (Villebague, 1965 ; Les Palmiers de la source, 1965), dans des ouvrages d'histoire locale (L'Isle de France avant La Bourdonnais, 1972).Ses deux premiers romans, d'abord publiés à Paris, ont été ensuite réimprimés à l'île Maurice, ce qui atteste de son succès auprès du public insulaire.
La Diligence s'éloigne à l'aube mêle les ingrédients du roman policier aux charmes du roman de nostalgie historique.L'intrigue évoque l'installation à Maurice de François Kérubec, venu recueillir l'héritage de son oncle assassiné.Le pays lui plaît.Il entreprend de mettre en valeur sa propriété, il n'est pas insensible à la séduction de sa voisine, Isabelle, une jeune veuve, dont il rachète la plantation.Et il découvre les problèmes humains que pose l'esclavage déclinant...
Ce roman, comme les suivants, repose sur une documentation solide : la reconstitution historique est plaisante, la construction romanesque bien menée.On lui a reproché sa complaisance à rêver sur un mode euphorique une époque et une société esclavagistes.Certes, mais il s'agit aussi d'un roman qui prend congé d'une époque et d'un style de vie.La Franco-Mauricienne Marcelle Lagesse sait bien que ce qu'elle évoque appartient à un passé révolu : son roman tient de la conduite de deuil et de la déploration...
André Masson, qui a choisi de demeurer dans son île natale, tandis que ses frères, Loys et Hervé, faisaient reconnaître leur talent littéraire dans leur exil français, a publié une œuvre fortement marquée de son inquiétude métaphysique.Ses poèmes, qui scandent les étapes d'une initiation ésotérique, doivent se lire comme une quête hallucinée du sacré.Se faire Dieu, maîtriser le temps, telle est la double ambition de cette poésie mystique :
L'œuvre romanesque, qui compte six titres, s'est peu à peu dépouillée de localisations trop précises, jusqu'à se situer avec La Verrue dans un espace allégorique et terrifiant (celui où se déploie le pouvoir absolu de l'institution face à l'individu, réduit au numéro qui le désigne).On peut préférer les premiers romans d'André Masson, aux personnages moins désincarnés, aux paysages encore tout imprégnés de sensations mauriciennes.Nulle complaisance au pittoresque, certes.On assiste à de déroutants combats des âmes, à des tornades dévastatrices où l'humanité se détruit, pour laisser face à face Dieu et Satan.Dans Un temps pour mourir (1962), un cyclone ravage un village sur le haut plateau d'une île tropicale.Il entraîne une tempête dans les âmes, l'éclatement de la communauté villageoise et finalement son anéantissement.Cette apocalypse tropicale mêle curieusement une méditation sur la prédestination selon Saint Augustin à quelques fantasmes insulaires, et d'abord à cette nostalgie hallucinée du temps d'avant, quand les hommes n'avaient pas encore commencé à détruire le paradis de l'île.Le Chemin de pierre ponce (1963) reprend un décor cher au " roman mauricien " de Martial, Charoux ou Mérédac : celui du grand établissement sucrier.Mais, là aussi, l'essentiel se joue dans la confrontation du bien et du mal à l'intérieur des personnages.À la fin du roman, et le texte le souligne, le héros trouve son chemin de Damas et quitte l'établissement.Comme s'il fallait absolument abandonner l'enfer de la plantation...
Si les romanciers mauriciens contemporains rencontrent de grandes difficultés à publier leurs œuvres sur place, il leur reste à tenter leur chance auprès des éditeurs parisiens, réunionnais, voire africains (André Masson a fait éditer La Verrue par les Nouvelles Éditions Africaines).Il est parfois délicat de distinguer entre une production romanesque proprement mauricienne et une littérature de l'exil.Le titre choisi par Gilbert Ahnee, Exils, au demeurant publié à la Réunion, est parfaitement significatif.Les romans les plus marquants sont l'œuvre de Mauriciens exilés - Loys Masson, Jean Fanchette, Marie-Thérèse Humbert - et portent dans leur écriture même la trace de cet exil.
Les concours de nouvelles, organisés notamment par l'Agence de Coopération Culturelle et Technique et par Radio-France Internationale, ont distingué parfois de jeunes auteurs mauriciens.L'un des plus remarquables de ces lauréats est la jeune Ananda Devi Nirsimloo, couronnée pour la première fois alors qu'elle n'avait que quinze ans.Son talent s'est affirmé, et elle a publié depuis un recueil de nouvelles, Le Poids des êtres (aux Éditions de l'Océan Indien, 1987) et un roman, Rue de la Poudrière (aux Nouvelles Éditions Africaines, 1989).Elle s'y révèle analyste des profondeurs de l'âme, en quête de la vérité de personnalités douloureusement refermées.Comme si les romanciers mauriciens ne pouvaient échapper aux interrogations sur l'identité...