10.4. TENTATIONS LYRIQUES, OBJECTIVITÉS POÉTIQUES

La tentation d'une poésie plus intime et sentimentale n'a pas toujours été refusée.André Legallant chante la nature, ses émois amoureux, la nostalgie de l'enfance, dans une poésie à fleur de prose et sans prétention (Offrandes, 1935 ; Nostalgies, 1939 ; La Corbeille de songes, 1941 ; Vent de folie, 1950 ; D'un jour à l'autre, 1955 ; Spirale du temps, 1969).Magda Mamet (fille d'Evenor Mamet) modernise par l'emploi du vers libre les dissertations morales et autres lieux communs travestis en symboles, à la manière de Léoville L'Homme : elle a publié une dizaine de recueils poétiques, dont L'Effeuillement des jours (1945), Messages (1949), Cratères (1958), Nuit sans mémoire (1973).Le Silence partagé (1967) et Les Poèmes de septembre (1969) de Kenneth Nathaniel cherchent à dire, au travers d'images vivement colorées, les désirs, les rêves, les interrogations vagues et généreuses.

Edmée Le Breton écrit dans la mouvance de Malcolm de Chazal (qui a d'ailleurs préfacé son recueil Ressacs en 1947).Résonances (1945) avait déjà attiré l'attention sur sa recherche.Impoésies (1950) confirme sa quête métaphysique (Sais-tu mon âme/Quel vol lie tes ailes/À la palpitation universelle ?).

Hassam Wachill construit patiemment une œuvre ambitieuse, aux antipodes des facilités lyriques et sentimentales, éditée d'abord à Maurice (Le Reste, 1967 ; Éloge de l'ombre, 1980 ; Cycle des larmes, 1983), puis à Paris, aux prestigieuses éditions Gallimard (Jour après jour, 1987).Elle se caractérise par un détachement altier : pas de couleur locale, pas d'effusion lyrique, mais des images denses, des " choses vues ", au sens indécidable, saisies dans leur objectivité, leur abrupte évidence :

Jour après jour

Cette poésie fascine, quand elle se laisse autant conduire par le jeu des mots que par l'étonnement du regard porté sur le monde :

Jour après jour

Le mystère (et la force) de ce bref poème procèdent peut-être autant de l'attaque par ce mot " scinques ", du lexique des naturalistes, que du refus de tout contexte localisant.On pourrait songer à Ponge, prenant le parti des mots pour tenir compte des choses...Mais c'est sans doute aussi Malcolm de Chazal qui a été médité, assimilé, repensé...

L'influence de Chazal est d'ailleurs sensible sur pratiquement tous les poètes de l'île Maurice, depuis les années 1950.Certains se contentent de suivre, maladroitement.D'autres intègrent l'art poétique de l'auteur de Sens plastique à leur propre réflexion, pour une synthèse originale.