La littérature malgache orale a été recueillie dès le milieu du XIXe siècle, notamment par les missionnaires des diverses confessions chrétiennes (qui ont pu utiliser des manuscrits de Malgaches soucieux de préserver leurs propres traditions).Les publications des missionnaires, quelles que soient les réserves qu'on ait pu faire sur la méthodologie adoptée ou sur leur enthousiasme à censurer ce qui pouvait heurter les bonnes mœurs chrétiennes, constituent d'irremplaçables monuments de la culture malgache ancienne.
W.E. Cousins, missionnaire anglais chargé de la mise au point de la Bible traduite en malgache, a rassemblé les ohabolanaou proverbes ( Ohabolan ny Ntaolo, 1871) et les kabary (discours) royaux du temps d'Andrianampoinimerina ( Kabary Malagasy, 1873). Lars Dahle, l'un des fondateurs de la Mission Norvégienne à Madagascar, a réuni d'autres genres littéraires dans ses Specimens of Malagasy Folklore (1877). À partir de 1873, le R. P. François Callet édite les Tantara ny andriana eto Madagascar, c'est-à-dire un vaste corpus composé de chroniques, de généalogies, de discours royaux, de mythes, etc., racontant l'histoire des rois de l'Imerina (la partie centrale de Madagascar, autour d'Antananarivo). (1)
Malgré la désaffection envers la littérature traditionnelle, liée à l'engouement pour la modernité occidentale (le phénomène est surtout sensible à la fin du du XIXe siècle et dans la première moitié du siècle suivant), des intellectuels malgaches - notamment les animateurs du Firaketana, vaste encyclopédie malgache en langue malgache - ont participé eux aussi à la collecte de l'oralité. Ce mouvement a pris un nouvel essor avec le développement des études malgaches au sein de l'université de Madagascar, à partir des années 1960.
À l'époque coloniale, les amateurs de contes et légendes s'intéressent plus à la substance qu'à la mise en forme et se contentent souvent de publier la seule version française de traditions qu'ils ont recueillies ou fait collecter : ainsi les Contes populaires malgaches(1893) réunis par Gabriel Ferrand ou les Contes de Madagascar(3 volumes, 1910-1930), que Charles Renel, qui fut Directeur de l'enseignement à Madagascar, a publiés d'après les versions françaises fournies par ses informateurs enseignants. André Dandouau devait donner en 1922 des Contes et légendes sakalava et tsimihetyet Raymond Decary en 1964 des Contes et légendes du Sud-Ouest de Madagascar.Bien que les malgachisants répugnent à trop utiliser ces documents, nécessairement trahis par leur traduction dans une langue étrangère, ceux-ci n'en constituent pas moins une élaboration littéraire en français d'un trésor culturel malgache et donc, peut-être, un territoire à revisiter de la littérature malgache.
Certaines formes de la tradition orale sont restées bien vivantes et continuent d'imprégner la vie quotidienne.Dans les campagnes, où les enfants scandent les rondes et les jeux par des comptines, où les jeunes bouviers rythment la surveillance des troupeaux par des formules, des cris rituels et des chants, où les travaux collectifs du piétinement des rizières par les zébus s'accompagnent de chants joyeux, où les veillées sont encore l'occasion de chants et de danses.Mais dans les villes aussi se maintiennent des formes d'oralité.Les plus connues sont sans doute les spectacles de mpilalao en pays merina : il s'agit de représentations données par des troupes de chanteurs et musiciens professionnels, héritières de celles qui s'étaient formées dès le XIXe siècle et avaient adopté comme instruments d'accompagnement le tambour, le violon rustique, voire l'accordéon. Ces troupes s'affrontent dans des sortes de tournois où elles doivent rivaliser dans l'improvisation de discours et de chants, dans des pantomimes et des danses rituelles.
Deux formes traditionnelles témoignent plus particulièrement - sans doute parce qu'elles ont été popularisées par une abondante littérature de type ethnographique - de la subtilité de la culture malgache : le kabary et le hain teny.
Le kabary est un discours qui doit accompagner toute cérémonie et même tout acte important de la vie malgache : naissance, circoncision, demande en mariage, décès, famadihana (cette fête au cours de laquelle on sort les morts de leur tombeau, pour les revêtir d'un linceul neuf). L'éducation traditionnelle se proposait d'apprendre à bien parler et donc à savoir prononcer les kabary de circonstance. Ceux-ci se conforment à un schéma très strict : d'abord une profusion d'excuses, pour écarter le tsiny (la crainte d'attirer sur soi le châtiment pour avoir enfreint l'une des multiples règles et interdictions qui régissent l'ordre des choses) ; puis des remerciements interminables, à Dieu, aux ancêtres, aux gouvernants, aux hautes personnalités présentes ou absentes ; des salutations à l'assistance en respectant le protocole des préséances ; enfin on aborde le vif du sujet, mais sans se plier à la rigueur d'une argumentation. Car le kabary repose sur une rhétorique de la variation ; il accumule les images et les proverbes juxtaposés et mis en parallèle ; c'est à l'auditeur de saisir les fils ingénieux qui entrelacent les métaphores et de dégager les symboles implicites. D'un kabary à l'autre, on retrouve les mêmes images, les mêmes proverbes, les mêmes devinettes ; l'originalité et le grand art consistent à introduire une légère innovation dans le choix d'un mot, dans la citation d'un proverbe inattendu. C'est un art de l'allusion, supposant une subtile connivence culturelle.Ce que l'on attend du bon orateur, c'est qu'il respecte scrupuleusement l'usage littéraire, tout en apportant la surprise heureuse d'un agencement imprévu et parfaitement pertinent au contexte.
Un petit mot, Monsieur, un petit conseil, Madame.Je ne suis pas celui-qui-vient-souvent comme une cuiller de faible capacité, ni celui-qui-parle-à-longueur-de-journée comme un mauvais ruisseau à travers la rocaille, je suis celui-qui- parle-par-amour-pour-son-prochain.Je ne suis point la-pirogue-effilée-qui-dérive-sur-l'eau-tranquille, ni la-citrouille-qui-se-trace-un-dessin-sur-le-ventre , et si je ne suis à même de fabriquer une grande soubique, je suis toutefois capable d'en faire une petite.Épi et homme sont ressemblants : l'un l'autre, à sa façon, produit : le premier des grains, le second des idées.Je ne suis pas celui-qui-danse-sans-être-invité, ni le célibataire-qui-donne des-conseils-aux-gens-mariés car ne suis pareil à l'aveugle-qui-voit-pour-autrui.Vous n'êtes point sots que l'on sermonne, vous êtes de noble descendance, vous êtes les voara au feuillage touffu, les nénuphars parures de l'étang.
Vous êtes les-deux-amours-qui-ont-grandi-ensemble, personne ne s'est occupé de vous.Vos amours ne sont point larmes-provoquées-par-fumée, ni raisins-verts-ramollis-par-doigts-d'enfant.Tenez à l'amour comme à vos propres prunelles.L'avoko ) feurira-t-il trois fois dans l'année, la lune aura-t-elle douze phases dans le mois ? que vos amours ne s'en ressentent point.Doux l'amour lorsqu'il ressemble à du coton : souple et moelleux et jamais ne se brise.Eau de la grève : on attend qu'elle tarisse, il en vient davantage.Sentier : fréquentez-le souvent, il paraîtra plus vivant.Ne soyez pas comme le rocher et le caillou : l'énorme reste muet, le petit ne grandit pas.Les bœufs sauvages se dressent, mais ne se cache pas l'amour.Les patates ne se pilent, cuites telles quelles, elles sont déjà tendres.L'amour est la corde humide qui enlace le mariage.Ainsi, faites comme les arbres d'Ambohimiangara : fruits éternels, branches souples.Le conjoint comme le sel : en grain, il n'entame les dents, en poudre, il rehaussse la viande.Seriez-vous fatigués ?Couchez-vous sur le côté.Seriez-vous ankylosés ?Mettez-vous au soleil.Coup de bambou ?Marchez sous le ravenala .Les pots en terre d'Amboanjobe se cassent au bout d'une semaine, le mariage, lui, est comme la chair, la mort seule la sépare de l'os.Occasions de querelle : autant que ce sable.Un conseil : ne faites pas comme le petit chien battu par un fou et qui crie sa douleur à tous les environs : les scènes de ménage ne se divulguent pas.
Toute chose a sa raison d'être ; montagne : refuge des brouillards ; vallée : abri des moustiques ; bras d'eau : repaire des caïmans ; l'homme, lui, est sanctuaire de la raison.Vous, jeune homme, ne soyez pas l'homme-réputé-courageux et qui a peur de passer la nuit tout seul dans le désert.Désagréable la vie au poulailler : le coq chante tandis que la poule caquette.Si la corde est tendue, ne tirez pas davantage.Ne suivez pas les conseils de Colère, sitôt exécutés ils deviennent regrets.Fruits verts, ne les récoltez pas, ils vous rendront malades.L'emportement ne peut porter bien loin ; les râles s'arrêtent à hauteur du nez.Le pire des malheurs : larmes.Discorde : furoncle au front, dépare le visage, douloureux par surcroît.Ne convoitez pas la coiffure qui sied à la voisine.Pêche à la nasse : ne raclez pas trop profond, vous aurez de la vase ; désir démesuré vous donnera maladie.De la sagesse, faites un lamba vous vous en couvrez, si vivez, si mourez, un linceul.
Ne soyez pas comme les chats : friands de poisson, ils détestent la nage.Le travail est l'ami des vivants.Travaillez donc, travaillez, les pauvres sont des charges pour l'humanité.Seriez-vous beau mais besogneux : parlez on ne vous écoute, en chemin vous marcherez derrière les autres.Car l'enfant qui ne veut pas travailler : dans un verger, maraudeur ; dans la ville, quémandeur ; à la maison, de trop.Le travail, mes amis, seul fait l'homme.Que la femme toute la journée durant, au métier, s'accroupisse, que l'homme soit dans les champs du lever au coucher du soleil ; si procédez ainsi, et que Fortune n'apparaisse, ne vous désolez pas, le Seigneur-Parfumé vous viendra en aide.
Les hain tenysont des poèmes que deux récitants rivaux improvisent au cours d'une joute poétique. On a proposé de transposer hain tenyen français par " science du langage ", ou mieux par " science et pouvoir des mots ". Il s'agit donc d'une poésie savante.Mais les folkloristes de la fin du XIXe siècle avaient été effarouchés par leur obscurité et surtout par leur érotisme vigoureux.En effet, les hain tenysont des poèmes d'amour ou, plus exactement, de querelle amoureuse : ils mettent en scène les avances et les violences du désir, les esquives de la coquetterie, les désenchantements, les tromperies, les jalousies, les ruptures... Si le hain teny est obscur, c'est que, comme le kabary, il joue sur l'agencement et la juxtaposition, parfois retorse, de ses éléments. Il s'organise comme une marqueterie d'éléments préexistants (proverbes, simili-proverbes, images frappantes) que chaque improvisateur assemble pour les opposer à son adversaire poétique.Le hain tenytire sa force de sa " teneur en proverbes ", qui permet à l'un des adversaires de s'imposer à la fin du combat poétique. Autrefois, les joutes de hain tenypouvaient servir à régler de véritables conflits d'intérêts. Créancier et débiteur, malade mécontent et guérisseur, voisins en désaccord sur des mitoyennetés mimaient leur propre débat en prenant, par hain tenyinterposés, les rôles d'une querelle amoureuse.
Jean Paulhan, qui fut professeur de lettres à Tananarive de 1908 à 1910, a été le premier, dans un ouvrage publié en 1913 ( Les Hain-Tenys merinas), à étudier sérieusement et à traduire en français des hain teny. Ce volume proposait le texte malgache des hain tenyrecueillis par Paulhan et leur traduction française. Certains lecteurs, qui n'avaient accès qu'à l'édition de 1939 ( Les Hain-Tenys) où figuraient les seules versions françaises, et qui suspectaient quelque malice, ont cru que Paulhan était l'auteur masqué de prétendues traductions. Il n'en était rien, bien sûr, et les hain tenyrévélés par Paulhan sont parfaitement authentiques. Mais la méprise est peut-être significative.En effet, il est de l'essence du hain tenyde prendre sens dans et par la situation où il est actualisé (c'est ce qui lui permet de devenir le juge de paix de conflits divers !). Si sa polysémie généralisée manifeste le pouvoir de métamorphose et de résurrection des proverbes et des clichés, ne peut-il donc pas se transposer en fascinants poèmes français?C'est du moins ainsi que l'avaient compris les poètes modernes français, de Paul Eluard à Raymond Queneau, qui, par Jean Paulhan, avaient été initiés au hain teny.
Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, dans une thèse remarquée ( Du ohabolana au hainteny, 1983), a repris les problèmes de la littérature proverbiale de Madagascar, pour montrer comment le hain tenycondense dans ses images brillantes le souvenir enfoui du passé malgache (et c'est ce qui fonde son pouvoir). Elle pratique la lecture du hain tenycomme une archéologie du langage ou comme une anamnèse ressuscitant les croyances abolies. Elle montre aussi que le genre merina du hain-tenya ses correspondants un peu partout à Madagascar.
Sans commentaires, trois hain teny exemplaires, cités d'après l'ouvrage de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, Du ohabolana au hainteny.
(Texte malgache et traduction repris de Jean Paulhan, Les Hain-tenys Merinas)
(Texte conforme à un manuscrit de l'époque de Ranavalona Ire et traduction de Bakoly Domenichini-Ramiaramanana, Hainteny d'autrefois)
Les collectes entreprises à l'occasion de thèses universitaires ont révélé la variété et la richesse des genres anciens dans les différentes régions : antsa et jijydes Sakalava, sôva tsimihety, osiky sihanaka, isa des Betsileo, beko des Tandroy, etc.
Des travaux récents ont renouvelé l'intérêt porté aux diverses formes de la littérature traditionnelle.Alain Delivré a étudié dans l' Histoire des rois d'Imerina(1975) le monument historique du R.P. Callet, les Tantara ny andriana, et y a décelé l'intrication de la mémoire et de l'écriture : les traditions historiques des Merina ont été recueillies à la fois auprès d'informateurs qui les exposaient oralement et dans des manuscrits où, dès la première moitié du XIXe siècle, des intellectuels malgaches avaient voulu sauvegarder le legs des ancêtres.
L'Étrangère intime(1986) de Paul Ottino reconstruit l'idéologie politique des anciennes monarchies malgaches à partir de l'analyse de mythes très connus comme celui des " Vertes-en-forêt " ou de la " Vache-sans-corne ".La poésie de la plongée dans un passé retrouvé, l'habileté à révéler dans la vieille culture malgache le cosmopolitisme de la mer indienne (toutes ces légendes s'originent de l'Indonésie, de la civilisation indienne, du monde bantou, de l'islam...) séduisent et fascinent...