L'ouvrage que nous présentons entend être un dictionnaire de langue contenant un contenu encyclopédique minimum pour des lecteurs non familiarisés avec les réalités réunionnaises.
Nous ne revenons pas ici sur l'ensemble des problèmes théoriques que pose le relevé des "particularités lexicales" d'une variété régionale de langue. Cet ouvrage est l'un des résultats d'une recherche entreprise depuis 1989 au sein de l'UPRES-A 1041 du CNRS de l'Université de la Réunion. De nombreux rapports1 précisent les principes retenus dans cette recherche. En outre, la présente publication est la seconde qui intervient dans le cadre du programme, la première étant Contribution à un inventaire des particularités lexicales du français de l'île Maurice de Didier de Robillard, paru chez le même éditeur en 1993.
Nous ne ferons ici que rappeler brièvement les caractéristiques du travail publié par M. Carayol en 1985, ce qui nous permettra de préciser les solutions que nous avons retenues pour notre part. L'ouvrage de M. Carayol s'appuyait sur une définition du français réunionnais très "simpliste" et pragmatique - selon les propres termes de l'auteur - en tant que "[_] langue dans laquelle les locuteurs réunionnais produisent leurs discours, quand ils choisissent de le faire en français et non en créole" (1985 : 6). Ces travaux nous ont permis de disposer d'éléments de corpus correspondant à 1600 entrées. Ce chiffre n'est qu'un ordre de grandeur dans la mesure où les choix méthodologiques de l'auteur étaient de ne procéder à aucun regroupement morphologique. Le corpus était constitué par de la presse écrite, des copies d'élèves, un corpus oral limité et des textes littéraires (années 1900/1940) et depuis 1955 (à une exception près).
Les limites de ce corpus sont claires: le sous-titre de l'ouvrage indiquait nettement qu'il s'agissait de "propositions pédagogiques" visant à faire "[_] admettre dans l'usage scolaire du français à la Réunion un stock plus ou moins important de particularités lexicales seules aptes à désigner des réalités quotidiennes spécifiques" (1985 : 6). D'où l'exclusion des vocabulaires techniques (traitement de la canne à sucre par exemple), et des "[_] termes référant à des pratiques socio-culturelles ou religieuses très spécifiques" (Ibid.: 16). En quelque sorte, et de manière tout à fait cohérente avec les objectifs retenus, le traitement du corpus a entendu privilégier le "consensus linguistique" autour du lexique des réalités quotidiennes.
La présentation des résultats souffrait cependant d'une présentation par catégories combinant critères sémantiques et morpho-syntaxiques (pour le détail, cf. 1985 : 18-22) qui en rendait la consultation malaisée par rapport à un ordre alphabétique qui, quelles que soient les réserves que l'on puisse faire, reste quand même la solution la plus pratique qui soit.
2.2.1. Principes scientifiques
Le point de vue qui s'est progressivement dégagé dans notre recherche a abouti à considérer le français réunionnais non comme un français régionalisé par l'influence d'un substrat (le créole) mais comme un français régional possédant sa propre histoire et sa spécificité par rapport aux autres langues en présence (le créole et le français standard). Nous avons donc écarté de notre perspective la problématique de l'interférence qui conduit, à notre avis, à poser des problèmes à peu près insolubles dans la situation réunionnaise du fait des phénomènes d'alternance codique, des entreprises de relexicalisation entreprises par des intellectuels et artistes réunionnais à partir du malgache et du tamoul et plus encore des phénomènes d'exhibition linguistique (cf. Baggioni et al., 1988 : 173), particulièrement importants, y compris dans la presse, dans le domaine graphique.
Si, comme pour M. Carayol, pour nous le français réunionnais est la "langue dans laquelle les locuteurs réunionnais produisent leurs discours, quand ils choisissent de le faire en français et non en créole", nous y ajoutons l'idée que cette langue qui peut être choisie dans certaines situations de communication possède sa propre fonctionnalité linguistique (c'est par elle que se "créolisent" la majorité des termes nouveaux) ainsi que sa propre fonctionnalité socio-linguistique (elle est langue maternelle et emblème identitaire de certains groupes de la population tout au long de l'histoire réunionnaise).
Nous n'ignorons certes pas que l'histoire de cette langue ne peut être comprise qu'en relation étroite avec l'influence du créole. Mais parler d'un français régionalisé consiste au fond à poser l'axiome d'une relation univoque qui paraît fort improbable. Sociolinguistiquement d'abord, parce que cette variété de français a toujours constitué, jusqu'à la départementalisation du moins, le modèle linguistique de prestige. Linguistiquement ensuite car rien ne permet de décider si les "créolismes" sont la conséquence d'interférences avec le créole ou la conservation de traits anciens du français (cf. Chaudenson et al., 1993 : 18). Le maintien de certains archaïsmes dans le français réunionnais peut partiellement s'expliquer par l'influence du créole, mais on ne peut évidemment pas expliquer par la seule influence du créole la conservation d'un terme comme accordailles à la Réunion et au Québec. Il resterait à l'inverse à étudier le cas des termes archaïques en créole réunionnais. Plutôt que de concurrence comme le pense R. Chaudenson (1974c : 1097), nous pensons plutôt que certains termes ont pu être "sauvés" et réintégrés par les lexicographes dans le créole grâce à leur intégration au français réunionnais, au prix il est vrai, le plus souvent, d'une transformation en emblème identitaire et d'une "malgachisation étymologique", de tradition à la Réunion (cf. par exemple cabaret/kabar).
Trancher sur ces problèmes impliquerait la constitution d'un Trésor des langues de la Réunion dont on admettra facilement qu'il s'agit d'une entreprise de longue haleine qu'il était hors de question d'entreprendre, compte-tenu des limites du programme qui a financé ces recherches.
2.2.2. Principes méthodologiques
Le corpus constitué pour la présente publication a été saisi avec un logiciel de bases de données2. Il comporte à l'heure actuelle près de 5 000 entrées parmi lesquelles nous avons sélectionné les données présentées ici (cf. III. Le choix des faits de langue).
Ce que nous publions aujourd'hui représente un peu plus de 2 700 entrées correspondant à 2 000 articles. Compte-tenu du fait que sur les 1 600 entrées publiées par M. Carayol, près de 200 correspondant le plus souvent à la faune et à la flore ne sont pas publiées ici (cf. infra 3.2.1.), c'est donc un travail nouveau pour près de 50 % des entrées que nous présentons ici dans une description plus proche des normes lexicographiques généralement admises.
Le corpus sur lequel nous avons travaillé est constitué essentiellement à partir de la presse écrite (années 1990/1994) et des textes littéraires. Nous avons en outre repris dans la base de données qui nous a servi au traitement des données le corpus (constitué de presse écrite, de copies d'élève et d'attestations orales) publié par M. Carayol ainsi qu'un corpus oral (entretiens d'instituteurs) constitué par J. Simonin.
Du point de vue diachronique, qui est un indicateur de la légitimité des formes recueillies, nous avons donc travaillé sur un corpus allant depuis les premiers temps de la colonisation jusqu'à aujourd'hui pour ce qui est de l'écrit, un corpus de presse couvrant les années 1930, les années 1950, les années 1978-1979, 1982-1983 et enfin les années 1990-1994. À cela s'ajoute donc un corpus oral recueilli dans les années 1970-1980 et à la fin des années 1980, ainsi qu'un corpus de copies d'élèves correspondant aux années 1970-1980.
De par sa définition même, il ne "couvre" pas l'ensemble du lexique. Essentiellement écrit - à l'exception des résultats du corpus publié par M. Carayol et J. Simonin qui nous ont souvent servi de vérification - et qui plus est s'agissant d'un écrit destiné à la presse, il est évident qu'il exclut a priori l'ensemble du vocabulaire de
Tandis que la situation linguistique à etc.3. Mais, si l'on observe les résultats de l'étude de M. Carayol sur l'emploi du subjonctif à la Réunion, étude qui est fondée sur un corpus oral et écrit, on s'aperçoit que les seuls paramètres modifiés sont ceux de la fréquence des écarts mais qu'ils se produisent à l'oral comme à l'écrit avec la même configuration. Le français réunionnais écrit n'est donc pas sensiblement différent, du point de vue lexical, de ce qu'il peut être à l'oral, sauf dans certains secteurs (langue du foyer notamment).
2.2.3. Corpus littéraire
Rappelant les problèmes de la constitution d'inventaire lexicaux en zone créolophone, R. Chaudenson rappelle que si l'on "[_] intègre des corpus écrits et, en particulier, des corpus littéraires, les risques deviennent considérables, car rien ne garantit la fiabilité des données ainsi recueillies. On peut alors prendre pour des termes réellement en usage toutes les créations lexicales d'un auteur imaginatif" (1993b: 392). M.-C. Hazaèl-Massieux montrait quant à elle que l'usage que fait Chamoiseau du français des Antilles dans Chronique des Sept Misères accumule les traits qui "font" français régional "[_] constitue en quelque sorte à l'usage de la littérature, une langue orale un peu artificielle, qui, tout en reprenant des traits réels de l'oral, ne peut ni prétendre à l'exhaustivité en matière de traits et de variantes, ni prétendre à la représentativité par rapport à des situations réelles bien différentes" (1993 : 372).
Cette question est évidemment prise en compte ici. Toutes les attestations littéraires ont été confrontées à d'autres données (presse, oral, copies d'élèves) avant d'être intégrées à cet inventaire.
2.2.4. Corpus de presse
Curieusement, la préface de M. Carayol est très peu diserte sur les problèmes du corpus de presse. Il s'étend en effet sur la question de la littérature, sur le problème que pose le signalement diacritique des unités marquées régionalement et sur la constitution du corpus oral mais il semble bien que l'on puisse considérer que, pour lui, un corpus de presse est un corpus "naturel". Il ne manquera pas de nous être opposé - du moins à la Réunion - que la constitution d'un corpus à partir de la presse pose problème à partir du moment où l'on considère que le recrutement des journalistes n'est pas exclusivement "réunionnais". Nous ferons alors observer qu'il faut en la matière ne pas retenir le seul "critère ethnique" et inscrire la "fonction d'attestation" de la presse réunionnaise dans une perspective plus vaste.
La presse réunionnaise a subi et subit encore actuellement, ce que l'on pourrait appeler la deuxième phase de sa régionalisation. En effet, après avoir combiné informations nationales (articles de l'AFP) et informations locales écrites depuis le siège du journal, une nouvelle forme de presse, prenant comme modèle la presse régionale française est née à la Réunion. Le renforcement de l'insertion locale de la presse réunionnaise implique donc l'emploi de correspondants locaux non professionnels qui sont parfois, de manière très évidente, des néo-francophones.
En outre, il ne faut pas ignorer que, pour une large part des attestations, celles-ci relèvent du fait qu'il n'y a aucune différence - sinon du point de vue normatif - entre une situation scolaire et la situation d'un journaliste devant l'écran de son ordinateur (quel que soit le lieu de naissance du journaliste_), lorsque celui-ci doit rédiger un article sur un itinéraire touristique dans les Hauts de l'île, sur le sauvetage du bois de senteur ou encore sur la fermeture d'une usine_ Si ce journaliste ne savait pas au préalable ce qu'est un usinier, gageons qu'il le saurait bien vite en questionnant le petit planteur aussi bien que l'usinier lui-même, puisque aucun autre terme n'est disponible. Dans les deux cas, on se trouve dans une sorte de "situation didactique" où n'existent pour les locuteurs que des termes du français régional et/ou du créole pour désigner des réalités familières4.
En outre, afin de vérifier la dispersion des attestations dans différents éléments du corpus de presse, et d'éviter de prendre l'idiolecte propre à un journaliste pour du français réunionnais, nos relevés ont été organisés en fonction de la rubrique où apparaissaient les items: titre de première page, titres intérieurs, articles, interviews, petites annonces. On peut donc, compte-tenu des précautions prises, légitimement analyser les attestations tirées de la presse écrite régionale du point de vue de la conservation, de l'évolution et de l'innovation.
Périodiquement en effet, à l'occasion d'articles évoquant des realia aujourd'hui tombées dans l'oubli, la presse rappelle l'existence d'un certain nombre de termes qui ne sont plus connus des locuteurs urbains et/ou jeunes de la population réunionnaise. Cette conservation concerne les termes dévernacularisés ou en voie de l'être en ce qu'ils renvoient à des activités rurales, à des technologies dépassées5, ou tout simplement à des légumes que l'on ne trouve plus de manière courante dans les supermarchés_ La presse régionale constitue en ce sens une sorte de "conservatoire linguistique" contribuant au maintien d'un certain "exotisme" du français réunionnais, tout autant d'ailleurs qu'au maintien en créole d'un certain nombre de termes en voie de disparition. Le journaliste, aussi bien que son lecteur, sait qu'il s'agit de termes à conserver dans une sorte de perspective patrimoniale.
L'emploi de certains termes issus du français régional (le même phénomène se produisant pour le créole) dans le contexte de ce type de média le soumet - par exemple - aux impératifs économiques par le biais de la publicité (prix gigine: "un tout petit prix"). Un certain nombre de termes s'éloignent alors rapidement de leur sens originel (nénène: une "femme de ménage" et non plus une "nourrice", kabar, dodo_). Surtout, la presse assure l'intégration des termes créoles au système de dérivation du français, et cela en mêlant parfois franglais et créole. Le phénomène est particulièrement évident pour ce qui est de la musique. Un terme comme maloya fait l'objet d'une intense activité néologique où les frontières de langue paraissent s'abolir. Ce que semblent aimer les jeunes aujourd'hui s'appelle: maloya électrique, maloya progressif, maloya-folk, maloya-reggae, maloya-rock, soul maloya, malogué, medley maloya, jazz-maloya, sagaï-maloya, new-maloya_
Enfin, la presse joue un rôle d'innovation. Plus exactement, elle récupère des innovations populaires et peut leur assurer par là un "avenir linguistique". Citons ici une partie du corpus rassemblé pour pile plate ("flasque de rhum") qui montre comment on passe d'un terme marqué à un terme non marqué:
"Le week-end, il [le foyer] offre plutôt un spectacle de désolation: canettes de bière jonchant le sol, piles plates (entendez par là les petites bouteilles de rhum ayant la forme de pile plates) à même le sol_" (Journal Témoignages 10.01.91)
"L'un d'eux consommait alors un verre de vin sur place, avant de repartir avec ses deux compagnons et_ une bouteille de rhum (une pile plate) que les trois compères buvaient à l'extérieur." (Journal Le quotidien de la Réunion 12.09.91)
"Si l'alcootest pratiqué sur le chauffeur du véhicule s'est révélé négatif, une pile plate de rhum a été trouvée sur la route, au niveau de la collision, appartenant sans doute à la victime qui paraissait être en état d'ébriété." (Journal Le quotidien de la Réunion 02.11.91)
Enfin, pour des raisons tenant aux contraintes de la situation de communication, le système de dérivation du français est mis à contribution pour fournir à la presse locale un stock de noms et d'adjectifs dérivés des toponymes - ce dont le créole est dépourvu6 -, non sans parfois de curieux résultats car un article relatant un match opposant une équipe de la Ravine X à celle de la Ravine Y devient rapidement incompréhensible puisqu'il oppose deux équipes de_ Ravinois!
2.2.5. Corpus oral
Le corpus oral cité dans cet ouvrage est celui qui a été publié par M. Carayol. Nous y avons adjoint un corpus oral, constitué par des entretiens avec des instituteurs, dépouillé par J. Simonin. Ces deux corpus nous ont servi surtout de vérification quant à la dispersion des unités retenues dans la nomenclature du présent inventaire et à la détermination du registre de langue.
2.2.6. Corpus de copies d'élèves
Le corpus de copies d'élèves cité dans cet ouvrage est celui qui a été publié par M. Carayol. Il nous a servi surtout de vérification quant à la dispersion des unités retenues dans la nomenclature du présent inventaire.
Comme pour l'ensemble des travaux de lexicographie menés dans le cadre du projet Contribution à un inventaire des particularités lexicales du français de l'Océan Indien, la base de référence pour le repérage des écarts avec le français standard est constitué par le Petit Robert (édition 1981). L'édition 93 a été utilisée pour quelques rares cas ainsi que d'autres dictionnaires (Larousse, Hachette, etc.) lorsque cela nous semblait utile, mais toujours au titre de complément d'information.
Les critères de sélection dans la nomenclature, outre la décision prise d'exclure la majorité des realia de la faune et de la flore (cf. infra 3.2.1), ont été les suivants:
3.2.1. La faune et la flore
La faune et surtout la flore posent des problèmes délicats. Nul doute que le lecteur réunionnais de cet ouvrage risque d'être déçu de constater l'absence de termes qui sont pour lui d'un usage courant pour désigner certains végétaux ou animaux.
Il aurait été tentant de se contenter de reprendre des ouvrages spécialisés pour constituer à bon compte une nomenclature importante. Nous avons cependant maintenu notre parti de ne publier que les termes figurant effectivement dans notre corpus7. En outre, la consultation du travail de R. Lavergne (1990) nous a convaincu qu'il était inutile d'alourdir cet inventaire avec des entrées multiples (le zanthoxylum heterophyllum possède huit noms vernaculaires!) ou des entrées introduisant des ambiguïtés dans la nomenclature (le bois de maman se serait appelé au XIXe siècle le bois de sagaye, le bois de gaillard, le bois de requin ou encore le bois de maillet; le bois de ronce peut être en fait le bois de sinte ou la ronce blanche_). Nous n'avons donc conservé pour la présente publication que les termes désignant des végétaux d'un usage très courant parce qu'ils sont effectivement consommés ou ayant des usages domestiques particuliers, et des termes servant à désigner de manière générique un grand nombre d'espèces végétales.
3.2.2. Les termes religieux
R. Chaudenson, dans son compte rendu du Dictionnaire étymologique des créoles français de l'Océan Indien d'Annegret Bollée fait observer, en se fondant sur les résultats de sa thèse, que l'on peut se demander si les termes d'origine tamoule sont réellement intégrés au lexique créole (1994 : 235), "au risque de surévaluer considérablement l'apport tamoul au créole réunionnais" (Ibid.: 233).
Le "vocabulaire tamoul" est incontestablement spécialisé puisqu'il s'agit pour l'essentiel d'un vocabulaire religieux qu'il convient donc, comme tout vocabulaire spécialisé d'ailleurs, de traiter avec précaution. Dans l'analyse des résultats de sa thèse, Chaudenson fait observer que l'on constate en créole réunionnais "[_] pour des termes d'origine indienne, et qui souvent ne sont connus que d'une faible partie des Réunionnais appartenant à d'autres ethnies, l'existence de "doublets" créoles qui tendent à éliminer peu à peu le mot d'origine étrangère." (1974 : 1098). Il cite une série de ces "doublets" : karlon/sapo de flèr, sanblani/lansan, koélou/sapel, etc.
Or, le corpus rassemblé montre que, pour des raisons socio-symboliques et culturelles, ces items tendent à l'heure actuelle à être réintroduits directement dans le français réunionnais. Plus évident encore est l'intense apport lexical favorisé par l'immigration d'officiants venus de l'île Maurice et de l'Inde:
"Elle a organisé l'année dernière le Nouvel An tamoul à Saint-Denis, et le Dipavali à Saint-André." (Journal Témoignages 12.04.91)
"ARRÊTÉ DU MAIRE AG - N° 280.91 portant réglementation temporaire de la circulation et du stationnement en centre ville à l'occasion du DIPAVALI 91." (Journal Quotidien de la Réunion 02.11.91)
Il nous semble donc que nous pouvons considérer qu'il y a là un vocabulaire dont l'extension dans le français réunionnais est directement issu de facteurs sociologiques (évolution sociale du groupe des Tamouls dans ce cas). Ces termes - compte-tenu bien sûr d'un certain nombre de précautions tenant par exemple à leur apparition dans des rubriques autres que celles des annonces passées par les temples urbains ou bien à la stabilisation de leur graphie - peuvent être intégrés à notre inventaire8.
Les noms de rubriques soulignés ici d'un trait plein figurent toujours, sauf cas particuliers, dans la description.
L'option retenue pour l'entrée principale combine le choix d'une graphie "intégratrice" et fréquente. Puisque cet ouvrage décrit une variété de français, il paraît cohérent de marquer, par la graphie, l'appartenance de ces unités à cette langue. Cependant, cette option globale est parfois modulée par la volonté de se conformer à ce qui paraît être l'image de la graphie du mot dans le corps social, lorsqu'un usage semble établi. Cette solution ne manque pas de poser de problèmes, une certaine tendance à la "créolisation graphique" pouvant compliquer la situation: il est par exemple tentant d'adopter la graphie fénoir qui semble "faire autorité" dans la presse alors que, de manière évidente, la graphie fait-noir présente l'avantage de s'intégrer à la série fait-clair, fait-chaud, fait-jour. Ces cas sont discutés dans la rubrique graph. ("Commentaire sur la graphie").
Les différentes entrées homonymiques sont signalées par [1], [2], etc.
Nous donnons en tête d'article, lorsqu'elle existe, la forme féminine des noms et des adjectifs. Seul l'élément variable de la forme est mentionnée (ex.: bazardier, -ière). Pour les termes monosyllabiques, la forme féminine est donnée en entier ainsi que dans certains cas particuliers (ex.: cafre, cafrine).
Les variantes de l'entrée sont signalées dans la même typographie mais sont distinguées:
Lorsque le premier mot choisi pour constituer le début de l'entrée lexicographique ne constitue pas le premier élément se trouvant, en discours, à l'initiale, cela se signale par des crochets (ex.: emplaindre [s']).
Lorsque l'entrée implique l'emploi d'une préposition, celle-ci est indiquée entre crochets à la suite de l'entrée (ex.: abuser [sur]).
À chaque fois que l'on peut avoir un doute, parce que l'entrée comporte plusieurs mots, et qu'il est difficile de prévoir par lequel le lexicographe a choisi qu'il devrait commencer, on a placé des renvois (ex.: manioc V. bonbon manioc).
Par ailleurs, chacun des mots de l'entrée fait l'objet d'un renvoi (ex.: air V. casser un air, changement d'air, en l'air, mettre l'air dans la parole).
La transcription phonétique (API) est donnée entre crochets. Elle n'est présente que lorsque l'orthographe "normale" ne permet pas d'en reconstituer la prononciation (ex.: canot [kanOt]).
Sauf pour la description de quelques cas difficiles, les catégories et abréviations utilisées sont celles du Petit Robert.
Les marques d'usage visent à préciser la valeur d'emploi de l'entrée. La signification des abréviations utilisées est donnée dans la table des abréviations. En l'absence d'autre indication, une entrée est considérée d'usage courant, c'est-à-dire d'emploi normal dans une situation de communication en français à la Réunion.
Ces marques procèdent de critères assez différents: "Cour(ant)" et "Rare" décrivent la fréquence, "Arch(aïque)" la perception qu'en ont les locuteurs (cette mention peut impliquer la rareté), "Spéc(ialisé)" le type de situation à laquelle se réfère cette unité. Ces marques émergent tout simplement, et de manière très empirique, des catégories qui semblent pertinentes pour caractériser les unités, selon les critères correspondant tantôt aux effets en discours ("Arch(aïque)", "Rare" constituent une mise en relief, alors que "Cour(ant)" passe inaperçu), tantôt au type de situation ("Spéc(ialisé)"), qui permettent, bien entendu, lorsqu'ils sont employés hors de la situation "normale", de produire aussi des effets en discours.
Par rapport à la tradition lexicographique, nous avons introduit une marque spécifique ("Émerg(ent)"). Il s'agit par là de rendre compte de phénomènes qui ne relèvent pas strictement de la néologie: un certain nombre de termes (en général des emprunts) "émergent" dans l'usage sans que leur graphie soit encore définitivement fixée (ex.: coïlou).
Ces marques indiquent qu'un terme ayant plusieurs sens, a un sens particulier lorsqu'il est employé dans l'un des contextes précisés. Lorsque la définition suffit à le préciser, la mention du domaine d'emploi ne figure pas.
La définition et l'emploi de ces marques d'usage pose des problèmes particuliers dans le cadre d'une description d'une variété de français. La définition des marques registrales procède en effet d'une analyse de la société où une langue est en usage. Ainsi le Robert définit-il le registre populaire comme celui qui est "courant dans les milieux populaires des villes, mais réprouvé ou évité par l'ensemble de la bourgeoisie cultivée", ce qui est bien évidemment inapplicable à la Réunion et sans doute à beaucoup de situations périphériques.
Nous avons choisi de considérer les marques registrales du français réunionnais comme un système autonome. Le registre familier est donc ici défini comme le registre courant dans la langue parlée. Il correspond donc, à peu de choses près, aux items qui figurent dans notre corpus exclusivement à l'oral. La marque "Didact(ique)" implique que l'item se rencontre dans les situations où son usage est considéré comme normal pour désigner une réalité particulière et peu connue. Il s'agit en quelque sorte d'un registre soutenu.
En l'absence d'autre indication, une entrée est neutre
du point de vue registral.
La variation des registres d'emploi d'une même unité
peut être signalée en outre dans la définition.
Les différentes entrées considérées alors comme des polysèmes sont signalées par I, II, etc. lorsque les différences formelles et sémantiques sont importantes, ou par 1, 2, etc. pour les niveaux de hiérarchisation moins importants. Ces symboles peuvent se combiner. Si les différences de sens sont minimes, et qu'il n'y a pas lieu de démarquer plusieurs niveaux, les différences sont marquées par l'emploi du point virgule.
La définition est proposée en français standard (référence: le Petit Robert, édition 1981), sans que l'on s'interdise d'y intégrer des mots décrits ailleurs dans l'inventaire, si cela rend la définition plus économique. Ces unités sont signalées par un astérisque. Nous avons par ailleurs essayé de rendre compte dans les définitions des différents registres de langue dans lesquels l'unité pouvait être employée.
Pour la flore ou de la faune (qui a une faible part ici dans la mesure ou cet ouvrage doit être complété par une publication ultérieure sur ce sujet) la dénomination scientifique est donnée en italiques entre crochets. La définition se limite à une définition "en langue" : informations nécessaires à l'emploi à bon escient d'une unité en discours.
Il est apparu dans certains cas difficile de mettre en évidence dans la définition, de manière économique, la différence entre français standard et français réunionnais. Cette différence apparaît si l'on se reporte à la rubrique traitant de l'étymologie.
Indiqué par des italiques, un exemple (parfois plusieurs pour illustrer des facettes différentes de l'emploi de l'entrée ou l'extension diachronique de ses emplois) est toujours fourni.
Pour les exemples pris dans la presse, il est suivi de l'indication de la source et de la date de l'attestation. Dans quelques cas particulièrement significatifs, l'origine de l'attestation est précisée (ex.: pays, baise). Ces exemples sont extraits d'une base de données et couvrent le corpus décrit par ailleurs. Dans quelques cas, très rares, et pour des raisons de précision et de clarté qui sont apparues lors des relectures, nous avons du utiliser quelques exemples postérieurs aux limites que nous nous étions fixées initialement.
Le critère essentiel du choix de l'exemple étant sa capacité à illustrer l'emploi de l'entrée de l'article, cela explique que certains contextes ne reproduisent pas toujours la graphie choisie en entrée. De la même manière, nous avons parfois choisi de conserver des attestations où le sentiment linguistique du locuteur (à travers des formulations du genre "comme disent les Créoles" ou même "comme on dit en jargon") est que le terme employé n'est pas du français mais du créole.
Lorsque l'exemple est tiré de la littérature, nous indiquons le nom de l'auteur et l'ouvrage d'où il est extrait sous forme d'abréviation (cf. liste des abréviations) ainsi que la page. Pour les textes antérieurs à 1945, l'exemple est le plus souvent précédé de la date. Dans le cas de la poésie le signe "/" signale un changement de vers.
Quand l'exemple comporte des termes figurant dans la nomenclature, ceux-ci sont suivis d'un astérisque.
Si l'exemple est tiré de copies d'élèves ou de corpus oraux, nous avons respecté la forme initiale de l'attestation. L'exemple est suivi de la date de son relevé. Tous ces exemples sont tirés de l'ouvrage de Michel Carayol et al.
Cette rubrique accueille toutes les observations qui ne se laissent pas facilement standardiser. Il s'agit essentiellement d'informations sur le référent, sur un objet "exotique" pour le lecteur non familier du terrain, qu'il convient donc de décrire de manière plus détaillée que dans la définition en langue.
La question de l'étymologie, dans le cas d'une situation de "symbiose linguistique", pose problème. On peut en effet considérer que, par principe, la quasi-totalité des termes recueillis dans cet inventaire sont des emprunts au créole. Ce qui serait relevé ici serait en quelque sorte un ensemble de termes du lexique créole d'usage courant en français réunionnais9. L'ensemble des phénomènes étudiés relèverait donc de la problématique de l'interférence. Or, la perspective diachronique, qui est essentielle, conduit à discuter ce point de vue. Le fait que l'essentiel de nos étymologies soient prises dans l'ouvrage de référence que constitue Le lexique du parler créole de la Réunion de R. Chaudenson n'implique nullement à nos yeux que l'ensemble des faits de langue que nous présentons relève de ce type de phénomène. Si le sentiment des locuteurs réunionnais revient sans doute à penser qu'il emprunte ces éléments au lexique du créole, il faut faire observer ici qu'il est assez difficile de trancher sur la question de l'histoire linguistique des mots recueillis. Le français réunionnais, ainsi que le note d'ailleurs R. Chaudenson, a constitué une sorte de "structure d'accueil" pour de nombreux termes passés en créole. Mais il ne faut pas oublier que, pour ce qui est de l'ensemble des termes dont l'origine est dialectale ainsi que pour les termes dont l'arrivée dans l'île ne peut s'expliquer que par des relations commerciales, et même pour des termes que Chaudenson classe dans les néologismes créoles, ceux-ci étaient en usage chez les francophones de l'île, et ceci dès les origines10. Il ne s'agit pas ici d'entamer une querelle, assez vaine d'ailleurs, dans la mesure où les documents anciens font défaut, mais de souligner que l'on se trouve dans une situation où deux langues inter-réagissent l'une sur l'autre et qu'il paraît alors difficile de trancher la question de savoir à quelle langue appartiennent les mots (cf. Chaudenson, 1993b: 426 et Chaudenson et al., 1993 : 18).
Dans la plupart des cas, nous n'avons pas pu prendre clairement position, d'autant que n'existent pour le créole que des dictionnaires qui sont probablement très en retard sur l'évolution actuelle de cette langue. Les seuls cas où l'on peut trancher avec quelque certitude sont ceux où l'on peut se fonder sur des critères formels: békali est incontestablement, de par sa structure, une interjection empruntée au créole. Mais d'autres termes formés sur le même principe (guétali, vaniki) sont apparemment des sortes de "faux créolismes"_ On peut aussi noter l'existence de cas de francisation/traduction: envoyer dormir est probablement une francisation d'un tour créole (alé dormir don: "va te faire foutre!") qui, quoique bien connu, n'a pas été relevé dans les dictionnaires du créole.
Le français réunionnais, enfin, n'est pas la seule empreinte du créole sur le français standard pour la raison qu'il possède une dynamique sociolinguistique propre. Mode particulier de l'usage du français dans des groupes de locuteurs - probablement peu nombreux à certaines périodes de l'histoire réunionnaise - pour qui il était une langue acquise en même temps que le créole, il est aussi aujourd'hui une langue acquise par des néo-francophones et la langue dans laquelle se manifeste avec clarté l'ascension sociale de certains groupes sociaux.
Il semble donc plus juste de considérer que les étymologies proposées donnent le point de départ d'une évolution sémantique et/ou morpho-syntaxique d'items qui ont évolué en corrélation constante, du fait de l'influence des deux langues l'une sur l'autre. Le créole fournit probablement une des clés de l'explication de la présence de nombreux archaïsmes dans le français réunionnais. Le français réunionnais, outre le rôle de modèle linguistique de prestige qu'il a constitué, a probablement contribué à limiter l'érosion basilectale du créole, de la même façon d'ailleurs que les travaux lexicographiques menés sur le créole réunionnais.
Nous avons inclus dans cette rubrique la description de tous les processus évolutifs: origines en langues étrangères, dérivations, préfixations, compositions, métaphores, métonymies, calques, onomatopées, spécialisations de sens, généralisations de sens, siglaisons, troncations, reduplications, conservatismes.
Cette rubrique recueille des données sur les conditions d'emploi de l'unité décrite.
Cette rubrique recueille des données sur l'écart sémantique entre le sens de l'entrée et le Robert.
Cette rubrique recueille des données syntaxiques, lorsqu'elles ne peuvent figurer directement dans l'entrée.
Cette rubrique recueille des remarques linguistiques (formes concurrentes par exemple) et des données sur la disponibilité de l'entrée décrite.
Cette rubrique recueille des données sur les graphies figurant en entrée de l'article.
Il s'agit dans cette rubrique de donner des explications sur la graphie dominante et de justifier le choix de celle-ci, particulièrement dans le cas où la graphie retenue s'écarte du corpus publié (ex.: fait-noir).
Sont données aussi, dans certains cas, des explications sur les variantes graphiques que ce soit pour les fluctuations (ex.: dipavali), les influences paronymiques (ex.: bacher), les graphies influencés par un paradigme (ex: misquée) et les réinterprétations (ex.: faire la fionte).
Si les locutions ne font pas l'objet d'une entrée séparée, elles sont glosées. Un exemple est en général fourni. Les différentes variantes graphiques de l'entrée de l'article valent ipso facto pour les locutions.
Les expressions qui font l'objet d'une entrée séparée ou qui figurent dans un autre article ne sont pas glosées.
Dans quelques cas, très rares, il nous a paru utile d'aller au-delà des limites du dictionnaire de langue: l'article créole comporte ainsi des termes dont le sens est prédictible et qui, en toute logique, ne devraient pas figurer dans un dictionnaire de langue.
Le signe "~" au début d'une locution remplace le terme figurant en entrée de l'article.
Cette rubrique renvoie aux dérivés par suffixation, préfixation.
Elle renvoie également aux bases (pour un dérivé), et parfois aux "morphes" pour un composé (segment qui peut constituer un morphème dans un autre emploi, mais qui, dans un composé n'a plus le statut de signe à part entière).
Cette rubrique renvoie aux synonymes dans la variété décrite, à l'ordre alphabétique dans l'inventaire.
Cette rubrique renvoie aux antonymes dans la variété décrite, figurant à l'ordre alphabétique dans l'inventaire.
Cette rubrique indique les unités associées par analogie à l'unité en entrée. Cette rubrique vise à compenser l'arbitraire de l'ordre alphabétique des entrées, qui tend à destructurer les relations entre unités.