Tandis que la situation linguistique à la Réunion a été le plus souvent décrite en utilisant les concepts de diglossie et/ou de continuum, nous nous proposons ici d'aborder la question d'un point de vue différent. La situation linguistique à la Réunion est en effet aussi caractérisée par une histoire linguistique où deux langues, le créole et le français, dans sa variété régionale, ont entretenu de très étroites relations. Dans cette perspective, si le concept de diglossie donne une indication sur le sentiment linguistique des locuteurs, il ne suffit pas pour analyser la pratique langagière effective de ceux-ci et en particulier l'écart qui peut exister entre leurs représentations et leurs comportements linguistiques effectifs. De la même manière, le concept de continuum conduit les recherches à multiplier les micro-analyses de phénomènes d'alternance langagière et à découvrir une multiplicité de lectes parmi lesquels il est difficile de retrouver la langue que parlent effectivement les locuteurs.
En quelque sorte, à travers ces lignes qui se proposent de mettre en évidence l'existence à la Réunion d'une variété particulière de français dont l'histoire se confond avec celle de l'île, nous proposons une manière différente d'aborder la situation linguistique à la Réunion, non pas du seul point de vue de la "reconnaissance du créole" en tant que système linguistique cohérent et pleinement autonome - ce qui, du point de vue du linguiste, est indéniable depuis une bonne vingtaine d'années - mais du point de vue de la nécessaire prise en compte de l'histoire des langues à la Réunion.
Le lexique du parler créole de la Réunion, la thèse que R. Chaudenson a soutenue en 1971, après plusieurs années de recherches, constitue, bien que son objet spécifique soit l'étude du créole, le point de départ de l'analyse du français réunionnais. La recherche des étymons du créole, dans la partie lexicologique de cette thèse, conduisait l'auteur - au moins pour tout ce qui concerne le chapitre consacré aux survivances dialectales1 mais aussi pour ce qui est de certains néologismes2 par changement morpho-syntaxique - à mettre en évidence, dans le trajet suivi par certains termes devenus créoles, l'étape d'un français régional3. Les relations entre le créole et le français régional étaient bien sûr, dans le droit fil de la problématique de l'auteur, analysées sur un axe diachronique: langue source > français régional > créole. Dans quelques cas, cependant, l'auteur évoquait les relations en synchronie entre français et créole réunionnais (cf. infra. 3.2).
La première publication consacrée spécifiquement à la question du français réunionnais est un article de M. Carayol, paru en juin 1972, dans le n° 2 des Cahiers du Centre Universitaire de la Réunion. Cette recherche portant sur l'emploi du subjonctif dans le français parlé à la Réunion conduisait l'auteur à remarquer un écart très net par rapport à la norme du français standard. L'explication de cet écart ne pouvait être celle de l'existence d'une variété populaire de français puisque "[_] la notion de "français populaire" n'a pas de sens à la Réunion, où le créole constitue, à ce niveau socio-culturel, l'unique moyen de la communication orale quotidienne" (1972 : 10). Cette variété de langue était définie comme celle:
"[_] dont se servent, dans certaines situations surtout "publiques" de leur vie quotidienne des locuteurs, de plus en plus nombreux, qui, par ailleurs, font usage du créole dans les situations familières de communication. L'apprentissage de ce français a été fait à l'école et le maniement, perfectionné par l'usage et l'influence de moyens audio-visuels modernes, en est assez aisé pour qu'en l'absence de critères internes solides, on puisse le considérer comme le "niveau" de langue le plus représentatif du français parlé à la Réunion." (Ibid.: 10)
Si l'auteur notait que la diglossie4 et le contact des langues expliquaient certains phénomènes (calques, interférences_), cette explication lui paraissait insuffisante et il concluait en faisant l'hypothèse que "[_] le français canadien et le français réunionnais sont plus directement que le français populaire, les continuateurs du français parlé au XVIIe siècle, non pas la langue des personnages de Racine, mais celle de l'homme du commun" (Ibid.: 26).
La question du français réunionnais sera reprise l'année suivante, dans un article portant sur la situation linguistique à la Réunion, signé par M. Carayol et R. Chaudenson. Pour ce qui est du français, les auteurs notaient, à côté d'un français standard, non marqué, l'existence d'un français régional qu'ils définissaient comme celui que "[_] des sondages effectués auprès d'une centaine d'étudiants font apparaître, dans 95 % des cas, comme la langue seconde de locuteurs ayant soit le créole, soit ce que nous nommerons le français créolisé, comme langue maternelle" (Carayol et Chaudenson, 1973 : 27). Les traits non standard de ce français apparaissaient stables au niveau phonologique mais variables selon le niveau socio-culturel au plan morpho-syntaxique et lexical (Ibid.: 28).
En 1977, Le français parlé à la Réunion, la thèse soutenue par M. Carayol, aboutissait à établir qu'il existait bien un français régional marqué phonologiquement, quel que soit le niveau socio-culturel des locuteurs. Étendant son propos au lexique, l'auteur remarquait que l'importance de la population blanche dans le peuplement de l'île était un paramètre essentiel:
"Il faut aussi tenir le plus grand compte des conditions du peuplement de la Réunion et ne pas oublier l'importance numérique de la population blanche, tout au long de l'histoire de la Réunion, en particulier dans les zones où prédomine le français créolisé; depuis les origines du peuplement a donc existé à la Réunion un parler issu directement des parlers régionaux français de l'Ouest qu'employaient les premiers occupants de Bourbon." (1977 : 48-49)
Enfin, en 1985, M. Carayol publiait Particularités lexicales du français réunionnais5 qui constituait le premier effort d'inventaire lexical à visée pédagogique de cette variété de langue. Nous reviendrons sur cet ouvrage (cf. infra et la présentation de l'inventaire).
Entre 1972 et 1985, les travaux des chercheurs de l'UPRES-A 1041 du CNRS aboutissaient donc à démontrer l'existence d'un français réunionnais, même si, pour des raisons qui seront développées plus loin, il avait une faible "surface sociale" dans les représentations des locuteurs du fait que ceux-ci ne "[_] perçoivent le français que monolithiquement, dans une forme fictive, idéologique et symbolique standard." (Cellier, 1985d: I). Il avait, au moins historiquement, une place dans le répertoire linguistique réunionnais.
Les travaux de R. Chaudenson sur la genèse du créole permettent de bien connaître les facteurs socio-historiques expliquant la constitution de la situation linguistique réunionnaise. Ces facteurs sont importants pour notre propos puisqu'ils valent ipso facto pour expliquer la variation du français à la Réunion6. R. Chaudenson distingue trois phases dans "l'histoire linguistique" de l'île.
1. La période de la société d'habitation* va des origines jusqu'en 1715. Elle est marquée par la constitution d'isolats socio-économiques. Les Noirs sont moins nombreux que les Blancs, au moins jusqu'en 1713. En 1717 encore, on compte 900 Blancs pour 1 100 Noirs: le déséquilibre n'est donc pas décisif (Chaudenson, 1979b: 43). Reprenant cette question, celui-ci montrera qu'en 1704 il y avait en moyenne 4 esclaves par habitation*, c'est-à-dire que les esclaves, qui vivaient en contact permanent avec leur maître, étaient moins nombreux que les enfants de leur propriétaire (1992 : 95). Durant cette période, les français populaires et/ou dialectaux parlés par les colons constituent pour des raisons sociales, économiques et culturelles évidentes la langue que doivent s'efforcer d'apprendre les esclaves. Ceux-ci, jeunes pour la plupart, provenant de régions très diverses et vivant en contact direct avec leur maître, produisent des approximations de ces français.
2. La période de la société de plantation est marquée par un développement agro-industriel rapide. Les cultures coloniales (café vers 1725, épices ensuite puis canne à sucre) entraînent de massifs besoins de main d'Ïuvre: entre 1708 et 1737, le nombre d'esclaves est multiplié par 17 (cf. Scherer, 1965 : 26). Les esclaves fraîchement arrivés dans l'île apprennent les variétés approximatives du français parlées par les esclaves créoles qui encadraient les noirs de pioche* et qui, en 1709, représentaient 40 % de la population servile. Cette phase constitue une modification fondamentale des rapports sociaux existants sur l'habitation*: la fin de l'interaction directe et fréquente entre francophones et non-francophones. La langue-cible pour les nouveaux esclaves n'est plus le parler des colons mais les approximations des esclaves créoles: en quelque sorte, ils produisent des approximations d'approximations, ce qui entraîne l'autonomisation du créole.
3. La période de la diglossie coloniale, enfin, qui est marquée par la fin des immigrations massives - rappelons qu'en 1867 le tiers des 210 000 habitants de l'île étaient des immigrants récents -, voit la disparition du rôle médiateur du créole et le passage de cette langue à une situation de minoration.
Les analyses de R. Chaudenson peuvent se résumer dans le schéma n° 1.

Schéma n°1: Autonomisation du créole réunionnais
Rappelons cependant que la problématique de R. Chaudenson concerne la genèse du créole et se propose d'expliquer quels sont les facteurs socio-historiques ayant permis l'autonomisation de cette langue par rapport au parler des colons. Pour ce qui concerne le français, d'un intérêt mineur pour lui, il peut sans inconvénient se contenter de simplement noter que le français reste une langue de la société bourbonnaise, puis réunionnaise, langue maternelle pour une petite partie de la population.
La Réunion a en effet toujours été une "île francophone", et pour reprendre un de ces paradoxes dont R. Chaudenson est friand, sans doute plus francophone que la France elle-même aux origines:
"Ce même R. P. Mongin ajoute d'ailleurs [en 1679 à propos des Antilles] que bien des Français de France pourraient venir apprendre le français auprès des Noirs des Isles! On pourrait donc, sans grand paradoxe, considérer qu'à cette période, ces colonies sont plus francophones que la France même, en ce sens que le pourcentage de locuteurs du français y est sûrement plus élevé." (1993b: 424)
R. Chaudenson montre en effet que l'on ne saurait assimiler les colons qui vont aux Isles à des "Français moyens" de l'époque. Ce peut être le cas pour ce qui est des constantes dans le recrutement (zone géographique et catégorie socio-professionnelle) ; cela ne l'est absolument pas pour ce qui est des compétences linguistiques. Celles-ci sont certes marquées par des dialectalismes (d'ailleurs souvent conservés) mais sont essentiellement déterminées par des histoires personnelles (engagement dans la Marine, dans l'armée et lourdeur des procédures pour "aller aux Isles") impliquant, lors de longs séjours dans les villes portuaires, l'abandon du statut de dialectophone unilingue qui était de règle, pour ces catégories sociales, dans les Provinces françaises au XVIIe siècle (cf. Chaudenson, 1992 : 141 sq.; 1993b: 420). La pérennité du français dans l'île, depuis les origines, est donc évidente:
"Il est clair que, pour prendre l'exemple des Petites Antilles ou de la Réunion, le français s'est maintenu depuis le début de la colonisation et que donc une partie (variable et généralement réduite) de la population a toujours acquis le français comme langue maternelle, ou, au moins, en situation d'apprentissage quasi simultané (français/créole)." (Chaudenson et al., 1993 : 13)
Une telle permanence de la présence du français dans les Mascareignes a été notée par d'autres chercheurs. D. Baggioni et D. de Robillard, dans une perspective visant à la représentation des circuits de circulation des mots ayant abouti au français régional mauricien proposent de considérer qu'existait vers 1720 ce qu'ils appellent le "français de Bourbon" qui se trouverait être une des origines d'un "français de l'Île de France" devenu - sous de multiples influences - le français mauricien moderne (1990 : 100). On pourrait donc proposer, en s'inspirant de ces recherches, de représenter l'évolution des langues à la Réunion selon le schéma n° 2.

Schéma n° 2: Évolution des langues à la Réunion
Ce "parler des colons" qui est à l'origine du français réunionnais s'est évidemment modifié. On peut le remarquer si l'on compare le Mémoire pour servir à la connoissance particulière des habitants de l'Isle Bourbon d'Antoine Boucher (1710) au Journal d'un colon de l'île Bourbon écrit par Lescouble un siècle plus tard et qui couvre la période 1810-1838.
Au nombre des facteurs extra-systémiques expliquant la variation, l'essentiel est bien sûr l'absence d'écoles dans la colonie jusque vers 1680 où le R. P. Bernardin ouvre quelques "petites" écoles qui fonctionnent d'ailleurs assez mal. A. Boucher, dans son Mémoire, n'est d'ailleurs pas sans relever toutes les déficiences de l'éducation reçue par les enfants dans l'île au début du XVIIIe siècle et il reproche vertement aux colons d'avoir élevé leurs enfants "[_] comme des cochons à l'angrais, dans une honteuse oisiveté et dans une paresse crasse". Il signale cependant quelques initiatives individuelles. En outre, l'arrivée de nouveaux colons a maintenu une "présence" du français, certes probablement limitée.
C'est en tout cas la quasi disparition de toute structure socio-culturelle qui permet de comprendre:
"[_] pour quelles raisons le français réunionnais parlé par les couches les plus évoluées de la population [représente] un état plus "avancé" de l'évolution du français que le français parlé en France métropolitaine par des couches de population dont le niveau de culture est inférieur, autrement dit pourquoi la tendance à l'économie, essentielle dans l'évolution linguistique, se manifeste avec une telle ampleur dans le français parlé à la Réunion." (Carayol, 1972 : 25)
Pour conclure brièvement, on peut donc considérer que s'est maintenue à la Réunion, en l'absence de structure éducative et dans une situation sociale caractérisée par la prolétarisation d'une fraction de la population blanche qui s'est réfugiée dans les Hauts* de l'île, une variété de français de transmission essentiellement orale. En revanche, à partir de la période de la société de plantation, apparaît une classe sociale dominante (les Grands Blancs*) servant de modèle et procurant une norme linguistique implicite (cf. Beniamino et Baggioni, 1993).
Une histoire des langues qui étudierait séparément créole et français régional n'est pourtant pas suffisante. Il apparaît difficile de décrire la situation linguistique de l'île en termes de stricte bi-polarité, sans mener l'analyse du français réunionnais en liaison constante avec celle du créole. Ceci pose à l'évidence de multiples problèmes liés à la situation de contacts de langues que connaît la Réunion. Il existe en effet dans le cadre de la situation de diglossie une zone interlectale assez difficile à analyser. Tous ceux qui se sont penchés sur l'analyse de la situation linguistique réunionnaise ont en effet constaté la complexité de la tâche.
A. Valdman écrivait par exemple dans Le français hors de France qu'à la Réunion "[_] l'opposition français créole se complique du fait de l'existence de parlers vernaculaires français, remontant à la période de la fondation de l'île Bourbon, qui rendent malaisée la distinction entre les variétés francisées du créole et les énoncés français métissés par les interférences du créole" (1979 : 13). En 1978, A. Bollée mettait au débit de "[_] la complexité déroutante de la situation socio-linguistique particulière de la Réunion" le retard des études sur le créole réunionnais par rapport à celles consacrées au créole mauricien (1978 : 25). Enfin, en 1989, R. Chaudenson remarquait que le problème le plus complexe était celui de "[_] déterminer le moment où cesse le français et où commence le créole, problème qu'on retrouve, en synchronie, dans une situation de continuum telle que celle que connaît la Réunion" (1989b: 32).
L'origine d'une telle perplexité réside bien sûr dans la parenté génétique du créole et du français qui produit une proximité typologique en synchronie: c'est ce que R. Chaudenson appelle une situation de "symbiose linguistique". La genèse du créole réunionnais s'est en grande partie effectuée à partir des français populaires et/ou dialectaux parlés par les premiers colons (cf. supra) et la situation réunionnaise est donc marquée par la coexistence de deux systèmes linguistiques: le français dans ses variétés standard et non standard et un créole exogène (c'est-à-dire constitué dans une île primitivement déserte), un créole qui typologiquement est à ranger dans ce que les créolistes appellent les "créoles à base lexicale française" ou plus simplement dans les "créoles français" (Bollée, 1978 : 22).
Un autre problème réside dans l'analyse du "français créolisé" qui constitue un emblème identitaire pour la population blanche prolétarisée de la Réunion, population dite des Blancs des Hauts* par opposition à la population des Bas* parlant un créole appelé créole cafre*, et ceci tant du point de vue des représentations des locuteurs que de celui des formes linguistiques. Du point de vue des locuteurs en effet:
"[_] la forte minorité blanche entraîna non seulement le maintien d'un français régional, mais aussi celui d'une forme créolisée de cette même langue. Les conditions historiques et géographiques (exode vers les Hauts* de l'île d'un prolétariat blanc, isolement géographique et économique de plusieurs zones de la Réunion) favorisèrent le maintien de cette variété de parler qui dans la conscience linguistique est considérée tantôt comme du créole, tantôt comme du français." (Carayol et Chaudenson, 1973 : 39-40)
Du point de vue des formes linguistiques, la difficulté vient de ce que ce "français créolisé" peut, en tant que sous-système linguistique, "s'analyser soit comme un "créole acrolectal", soit comme le sous-système médian d'un continuum français régional - créole" (Chaudenson, 1989b: 76). L'auteur semble d'ailleurs pencher pour la première hypothèse, du moins en synchronie (cf. 1992 : 122), puisque le schéma qu'il propose pour expliquer la genèse de la situation linguistique de l'île (cf. supra schéma 1) ne fait pas figurer le français régional de la Réunion.
La tentation est donc grande, dans une telle situation, de "porter au compte d'interférences avec le créole toutes les particularités du français régional" (Chaudenson, 1978 : 12). Or, tout montre que la situation n'est pas aussi simple. Le français régional n'est pas une sorte d'empreinte linguistique créée sur le français par la coexistence de deux parlers sur un même territoire - le créole jouant à peu de choses près le rôle d'un substrat. En effet:
"[_] il est difficile, sans risque de confusion, d'user de ces mêmes termes, substrat et superstrat, dans le contexte historique de la créolisation. Dans ce cas, le français est de toute évidence la première langue d'usage commun dans les aires créolophones, territoires originairement déserts ou vidés de leurs habitants; c'est donc la seule langue que l'on peut qualifier de "substrat", stricto sensu." (Chaudenson, 1993b: 424)
En tenant compte de l'ensemble de l'histoire des langues à la Réunion, et non plus de la seule genèse du créole, on peut d'abord proposer d'ajouter à la périodisation proposée par R. Chaudenson une quatrième phase que, faute de mieux, nous appellerons la période de la départementalisation. Si l'existence d'un continuum à la Réunion relève de facteurs sociaux que l'on peut assez précisément inventorier (mobilité sociale, prolétarisation ancienne de groupes blancs, etc.), il faut admettre, à l'inverse, que les transformations sociales de l'île modifient encore ce continuum.
Il paraît assez évident, par exemple, que l'expansion d'une petite-bourgeoisie souvent fonctionnarisée, expansion facilitée par la transformation de la colonie en Département d'Outre Mer, modifie la situation sociolinguistique. Il s'agit là d'un fait déjà relevé:
"Il apparaît enfin, de plus en plus nettement, que c'est dans la classe moyenne réunionnaise, qui, avec la départementalisation a connu une extension considérable, que se rencontre l'hostilité la plus ouverte contre le créole; c'est là, surtout, que l'usage en est interdit aux enfants. De nombreux représentants de cette classe moyenne, issus eux-mêmes de milieux plus modestes, voient dans l'adoption des comportements et des choix culturels et linguistiques du groupe dominant, le meilleur moyen de promotion sociale." (Carayol, 1977: 63)
On pourrait aussi choisir des exemples prenant en compte la stratification socio-ethnique plus ou moins implicite de la société réunionnaise. R. Chaudenson notait, à partir d'enquêtes menées dans les années 1960-1970, que la communauté indienne* restait encore quasiment créolophone unilingue et que les élèves malabars* semblaient rencontrer les plus grandes difficultés scolaires (1974c: XX). Mais, dès 1979, Carayol et Chaudenson notaient que "[_] les jeunes générations de Réunionnais d'origine tamoule* tendent à s'assimiler beaucoup plus complètement et beaucoup plus vite que leurs parents sur le plan linguistique comme sur les autres plans" (1979: 169). Le phénomène n'a fait que s'accélérer et modifie incontestablement les paramètres sociologiques de l'analyse de la situation. La religion de cette communauté étant aujourd'hui en évolution rapide du fait de la modification du recrutement social de ses fidèles, elle acquiert une visibilité sociale nouvelle et on assiste sans doute à une modification de la place et du statut des mots d'origine indienne dans le corpus du français réunionnais.
Globalement donc, la période de départementalisation provoque de multiples changements sociaux: elle tend à transformer une société jusqu'alors pensée en termes ethniques en une société où les stratifications sociales, sans faire totalement disparaître les paramètres ethniques, jouent un rôle plus affirmé. Le renforcement des liens avec la métropole* - terme qui continue à désigner la France continentale - se marque par deux mouvements opposés: d'une part une pression infiniment plus forte du "français standard" tendant à une décréolisation relative et d'autre part un accès plus large du créole et du français réunionnais à l'espace énonciatif. De ce fait, on peut faire l'hypothèse que le français créolisé tend à voir son rôle se réduire de manière très importante. On peut douter qu'il soit encore langue maternelle de certains locuteurs comme c'était le cas dans les années 1970 (cf. Carayol et Chaudenson, 1973) et, dans le même temps, il se distingue de plus en plus difficilement du créole qui subit quant à lui une érosion basilectale. Il n'existe probablement donc plus qu'à l'état vestigiel.
La question de l'inventaire des particularités du français réunionnais pose des problèmes tenant à l'osmoticité des lexiques du créole et du français:
"Dans les aires créolophones par exemple, la considérable osmoticité entre français et créoles fait que presque tout lexème français peut être "créolisé" et que, dans l'autre sens, la quasi-totalité des termes créoles peut apparaître en français. S'ajoutent à cela les problèmes que suscite le fait que 95 % du "matériau lexical" créole est d'origine française." (Chaudenson, 1993b: 391)
D'où le problème, pour le lexicographe, de savoir à quelle langue appartiennent les mots, quelles que soient par ailleurs les représentations des locuteurs. Mais:
"[_] ces créoles étant issus, pour l'essentiel, de l'autonomisation d'approximations du français, on doit garder à l'esprit que la relation n'est pas univoque. Les prétendus "créolismes" peuvent être, en fait, des traits anciens du français qui, étant eux-mêmes à l'origine des structures créoles, se sont maintenus dans les français régionaux, confortés, peut-être, par la convergence ultérieure avec les créoles." (Chaudenson et al., 1993 : 18)
R. Chaudenson précisera néanmoins que la règle de l'osmoticité accepte des "correctifs sociolinguistiques et culturels" (1994c : 234). On tentera ici de préciser ce qu'il en est, à partir des matériaux contenus dans sa thèse, aussi bien en diachronie qu'en synchronie.
Les conclusions de la thèse de R. Chaudenson insistent sur le fait que "le français qui était à la fois la langue de la classe dominante et du groupe ethnique majoritaire [s'est imposé] aux minorités serviles malgache et indienne" (1974c: 1145). Ce qui signifie que d'un point de vue diachronique on peut préciser (cf. schéma n° 3) comment s'est constitué le lexique du français réunionnais.

Schéma 3: Constitution du français réunionnais.
Du point de vue diachronique, il est clair pour toute une série de raisons extrasystémiques (facteurs économiques, mixité des couples, etc.) que c'est par le français que les items du stock lexical du créole se sont "acclimatés" à la Réunion. Il y a donc non seulement osmoticité mais une "trajectoire linguistique" claire qui va dans le sens apport ' acclimatation en français réunionnais ' différenciation ou appartenance aux deux codes en synchronie. C'est évidemment ce type de phénomène qui est le plus important à analyser.
Dans la partie lexicologique de son travail, R. Chaudenson est amené à faire explicitement référence au français réunionnais - dans un petit nombre de cas, il est vrai, mais sa recherche ne porte pas sur ce sujet - pour expliquer l'évolution de certains items. Les résultats du relevé que nous avons effectué montrent que l'on se trouve en face de trois cas possibles lorsqu'il s'agit de phénomènes purement lexicaux:
1. Similarité
même sens, même fréquence en créole et en fr. réunionnais
kaz/case; manok/manoque; koté/côté; koulé/couler; souflé/soufflé; an voi de famiy/en voie de famille; saisi/saisi; transpor/transport; anplasman/emplacement; kouyon/couillon
2. Similarité
idem + occupation de l'ensemble de l'espace énonciatif
lizinié/usinier kanpagn/campagne
3. Alternance créole français réunionnais
foutan fichant
rézin marron vigne maronne
Il est évident que cette liste n'est pas entièrement probante puisqu'elle ne porte que sur une dizaine de mots relevés dans un travail qui, par ailleurs, n'aborde qu'incidemment ce problème. Mais si, majoritairement, cela paraît confirmer le rôle de l'osmoticité au plan du lexique, il n'en reste pas moins que sont mis en évidence des phénomènes qui permettent de penser que la relation entre des items lexicaux dans deux langues en situation d'osmoticité ne constitue pas un phénomène erratique dont il n'y aurait rien à dire.
Nous avions déjà montré que c'était le cas pour ce qui concernait la littérature dans les romans de l'écrivain réunionnais Axel Gauvin (1994). L'analyse de notre corpus montre qu'existent différents cas de figure possibles qui confirment ou complètent ceux évoqués dans la thèse de R. Chaudenson. Il existe par exemple des phénomènes de spécialisation entre français standard d'une part et français et créole réunionnais d'autre part, par différenciation sémantique entre le français réunionnais et le créole réunionnais: ainsi, concert en français standard s'oppose à kabar* en français réunionnais ("fête de toute nature impliquant des groupes de musique réunionnaise") et à kabar* (en créole: "rassemblement à caractère religieux ou politique avec la présence d'un groupe de maloya*"). Dans certains domaines (secteur économique par exemple), il peut y avoir "exclusion" du français standard (intermédiaire) par différenciation sémantique entre le français réunionnais (accapareur *: "acteur dans une filière économique") et le créole réunionnais (lakaparèr: "monopolisateur").
Il est évidemment difficile de fonder définitivement ces hypothèses qui demanderaient des vérifications plus approfondies. Il semble néanmoins que la fonctionnalité sociolinguistique du français réunionnais puisse être affirmée.
Les représentations des locuteurs au sujet du français réunionnais paraissent déterminées par différents facteurs dont deux au moins nous semblent essentiels. D'une part, en effet, l'existence d'une situation de diglossie - et les représentations qu'en donnent certains groupes sociaux - entraîne à l'évidence que l'attention se porte plus volontiers sur les pôles diglossiques (les plus facilement identifiables) que sur les mésolectes. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles les dictionnaires du créole enregistrent prioritairement les formes basilectales. D'autre part, particulièrement dans les années 1970, la question de la qualification du personnel enseignant pouvait être posée (cf. Cellier, 1973; Carayol, 1977 : 38). Pour ces personnels d'éducation, souvent peu ou mal formés, la norme centrale était le seul moyen d'échapper à leur propre situation d'insécurité linguistique en français.
Cet ensemble de facteurs fait que la question du français réunionnais a été occultée dans les débats où s'opposaient militants créolistes et partisans de la norme académique du français scolaire le plus franco-centré qu'il soit possible d'imaginer. Il n'est pas étonnant alors que les propositions de M. Carayol en 1985 aient eu si peu d'écho_
Quoi que l'on puisse penser de ces positions où les uns évitent de poser l'ensemble des problèmes liés à la question de l'aménagement linguistique tandis que les autres campent sur des positions qui, à l'aune de la variation du français dans l'espace francophone, paraissent singulièrement archaïques, il n'en reste pas moins que la question des représentations et des jugements épilinguistiques des locuteurs - qui n'est pas nécessairement congruente avec la "réalité linguistique" du terrain - pose la question de la légitimité des formes recueillies. Les locuteurs peuvent ne pas se reconnaître dans un inventaire de "particularités lexicales" ne correspondant pas à l'image qu'ils se font de leur pratique linguistique, sur laquelle d'ailleurs ils se font très souvent des idées fausses13.
La situation du français réunionnais est celle d'une variété de langue qui, présente dans le répertoire des locuteurs, à l'écrit comme à l'oral, paraît pourtant être une langue occultée, ne possédant aucune légitimité. On aboutirait alors à la grille suivante, inspirée de celle établie par D. de Robillard pour "[_] dessiner les modalités de légitimité de variétés de langues en mettant en regard les différents critères qui permettent à une langue d'émerger comme catégorie de pensée et d'action" (1993 : 21).
| Critères | Points de vue | ||
| Discours internes | Comportements internes | Analyse "objective" | |
| Fonctionnalité sociolinguistique | - | + | + |
| Spécificité face au créole | +/- | + | + |
| Spécificité face au(x) (variétés de) français |
+/- | + | + |
Dans ce tableau, qui résume en quelque sorte nos analyses, les différents critères utilisés conduisent à penser que le français réunionnais possède une fonctionnalité sociolinguistique. Pour s'en tenir à l'exemple de la littérature, cette fonctionnalité apparaît clairement si l'on considère que - quelles que soient par ailleurs les prises de position des écrivains - dans le cas de traductions créole/français, il n'existe aucun cas où la version française soit écrite en français standard. Le français réunionnais possède aussi des spécificités formelles qui lui confèrent une identité évidente face au créole (le genre par exemple) mais aussi face au français standard aussi bien que face à d'autres variétés de français (le français de l'île Maurice par exemple).
Du côté des points de vue, on doit prendre en considération, chez les locuteurs, la différence qui peut exister entre leurs discours et leurs comportements: un locuteur peut dire que le français réunionnais n'existe pas et l'utiliser quotidiennement. Le point de vue du linguiste est lui aussi pertinent: il peut légitimement voir des variétés de langues là où les locuteurs ne voient rien, ou disent ne rien voir.
L'analyse que nous proposons d'un usage particulier du français dans une situation de contact avec le créole nous paraît avoir un double intérêt scientifique, aussi bien pour l'étude du français que pour l'analyse de la dynamique des langues à la Réunion.
Le premier intérêt de cet inventaire est de permettre de poser le problème de ce que nous appelons la topolectalité dans les dictionnaires de langue du français. La comparaison entre l'emploi du français dans l'Hexagone (pour ne pas écrire la métropole*) ou plutôt le reflet qu'en offrent le(s) dictionnaire(s) et les usages "périphériques" de ce français ne manque pas en effet d'être instructive. Il faut savoir gré à Alain Rey (par exemple) de poser le problème avec clarté_ et avec prudence dans sa préface au Robert. Certes la description du "français hors de France" pose de difficiles problèmes et il convient, en l'espèce, d'agir prudemment face aux instances normatives souveraines des différents États. Il n'empêche que canadianismes, belgicismes et même régionalismes franco-français entrent dans un dictionnaire réalisé par des "Français de France". Pour aller vite, dans cette perspective, un régionalisme (franco-français, belge, canadien ou_ réunionnais) appartient à la catégorie de ces mots "qui ne sont pas connus sur l'ensemble des territoires où l'on parle français"14. Fort logiquement, ces termes sont alors pourvus d'une marque topolectale indiquant plus ou moins directement une aire d'emploi15: un canadianisme est du français parlé au Canada et par exemple ravenale* appartiendrait au français de Madagascar_ Cette démarche pose deux problèmes.
Le premier problème est celui de la définition même de "l'unité topolectale" retenue dans l'analyse. Pour essayer de dire les choses plus simplement, la parution d'un inventaire lexical ou d'ouvrages divers (romans, etc.) dans un lieu X et contenant le terme Y suffit-il à en déduire que ce terme Y appartient en propre au français du lieu X et seulement à ce lieu X? L'examen sur quelques points des éditions 81 et 93 du Robert conduit à penser que c'est de manière totalement empirique que ces marques sont distribuées dans un dictionnaire du français. Nous prendrons deux exemples. Le flamboyant* qui est un "arbre des Antilles" dans l'édition 81 du Robert devient, dans l'édition 93, un "arbre tropical". Sa définition n'a guère gagné en précision et l'on peut douter que cela apporte un surplus d'informations à celles qu'un lecteur moyennement doué pourrait tirer du contexte dans lequel il a quelque chance de trouver le terme. Mais ce qui a changé, sans doute, est la parution du roman de Patrick Grainville, intitulé justement Les flamboyants, roman qui est entré dans le corpus dépouillé par les équipes du Robert, et dont l'action se déroulait en Afrique et non aux Antilles. L'autre exemple est celui du mot case*. Dans l'édition 81, il s'agissait d'une "construction propre aux civilisations africaines". En 93 (succès de la littérature antillaise oblige?), les "cases antillaises" entrent dans le dictionnaire, sans bouleverser radicalement la définition qui, il est vrai, gagne quelque peu en précision sans être pour autant plus exacte16. Pour résumer, l'attribution de marques topolectales se fait sans réflexion d'ensemble, au hasard des parutions, l'ensemble de la francophonie risquant fort de ne pas se reconnaître dans un français restant décidément très central.
Quand bien même ce travail serait effectué systématiquement et non pas empiriquement, cela ne résoudrait pas pour autant le second problème qui est celui de la pertinence des marques topolectales pour les utilisateurs du français ou, si l'on veut, de leur définition. D'une part, en effet, il est certain, à condition que la définition soit culturellement acceptable par le groupe, qu'un groupe humain donné ne peut qu'être satisfait de voir les mots de sa variété de langue acceptés dans une description du français (en admettant ici une situation où des instances de normalisation reconnues puissent jouer ce rôle et choisir les termes de "bon aloi" dignes de cet honneur_). Mais, d'autre part, et comme tous les groupes humains ayant en usage le français pourraient faire de même cela conduit en fait à des situations relativement insolubles. Si l'on établit que le terme Y est utilisé dans les lieux X et Z, il reste que, pour que cette marque ait un sens, aussi bien le linguiste que l'usager de la langue et du dictionnaire doivent pouvoir établir un lien (historique, linguistique, culturel, etc.) entre le lieu X et Z ou bien une unité topolectalement et linguistiquement définie (A englobant X et Z). Or, comment fera-t-on, par exemple, lorsque l'on s'apercevra que carrousel* est un "belgicisme" ainsi qu'un régionalisme du Nord de la France et de la Réunion? Quelle unité va-t-on postuler entre ces régions? Autre exemple, qui concerne la zone Océan indien: à partir du moment où ravenale* est présent en français de Madagascar et en français réunionnais, peut-on pour autant postuler un français de l'Océan indien dont toutes les recherches de terrain menées jusqu'à présent montrent à l'évidence le caractère hautement improbable, du point de vue des locuteurs mais aussi du point de vue des linguistes_
Une recherche telle que celle dont nous présentons les résultats aujourd'hui permet à tout le moins de poser ces questions et de signaler une solution. Il est en effet possible de penser que multiplier, dans un hypothétique Dictionnaire de la Francophonie, les marques topolectales soit une impasse et qu'il soit plus important de réfléchir sur la question des définitions elles-mêmes. Lorsque nous avons travaillé sur la définition du terme carême*, nous nous sommes aperçus que le Robert en donnait une définition "judéo-chrétienne" dans l'édition 81 et que l'édition 93 en donnait une définition plus large, incluant nettement la religion musulmane (qui n'était que citée en 81) et faisant référence à l'islamisme africain. Le problème est que le travail sur la définition dans le Robert semble se faire par ajout et non par redéfinition. D'où la question suivante: est-il utile, en langue, de maintenir la coexistence d'une définition "judéo-chrétienne" très précise et d'une définition (du Ramadan) très imprécise? Ne vaut-il pas mieux, et n'est-il pas plus juste, en langue, encore une fois, mais compte tenu aussi du fait qu'il existe en France et en francophonie plusieurs religions de définir le carême comme "une période de jeûne observée pour des raisons religieuses", quitte à apporter des précisons subséquentes?
Le second intérêt du travail présenté pourrait résider dans une nouvelle manière de poser la question des langues à la Réunion. Le conditionnel est ici de mise tant il semble que la question des langues soit un sujet trop passionnel pour qu'il en soit parlé avec sérénité. Travailler sur les langues à la Réunion est choisir un objet de recherches qui est loin d'être aussi reposant que la taxinomie des lépidoptères. Tout montre à l'évidence que l'on étudie un sujet politique, sinon sciemment politisé.
Pour en revenir à la question des langues, il faut faire observer que, pour des raisons d'ailleurs en général légitimes, les efforts des chercheurs s'étaient davantage centrés sur le créole tout autant dans une perspective d'inventaire - et par certains côtés de sauvetage - que pour établir - ce qui nous paraît plus important - que l'on se trouvait bien dans une situation où l'on avait affaire à deux systèmes linguistiques génétiquement apparentés mais distincts en synchronie. Les résultats des recherches ne sont plus contestables depuis longtemps au plan scientifique. Elles ont été complétées par les travaux de Michel Carayol sur le français réunionnais, mais l'ensemble de ces travaux a été superbement ignoré par les responsables du système éducatif à la Réunion. Mieux même, l'Académie de la Réunion est sans doute la seule en France qui ait réussi à établir un cordon sanitaire quasiment infranchissable entre le système éducatif et des linguistes dont on pouvait penser, bien naïvement, qu'ils constituaient une ressource d'expertise18_ Depuis que les recherches ont abouti, il faut sans doute penser que le fondement de la politique éducative locale réside dans le fait que l'on pense que le problème se règlera de lui-même_ Les "générations sacrifiées", à qui l'on renvoie sans cesse l'image d'une population trop peu ou mal formée apprécieront. Cela ne fait qu'accentuer le fait qu'il est extrêmement étrange de voir une Académie si peu capable d'enseigner correctement le français s'engager dans des opérations de coopération_ pour enseigner le français à des allophones, espérant sans doute dans la familiarisation avec des méthodes (conçues pour des allophones) la solution miracle à ses problèmes.
Il nous semble donc utile d'insister sur un point qui nous paraît essentiel: la question linguistique à la Réunion n'est pas la question du créole, c'est la question des langues, des deux langues qui servent à la communication: le français et le créole, ces deux langues ayant l'une autant que l'autre vocation à participer à la définition de l'identité réunionnaise. Bon nombre d'intellectuels réunionnais ont cru bon de camper longtemps sur des schémas revendicatifs aboutissant de fait (sans jamais l'avouer bien sûr) à tenter d'exclure le français de l'espace énonciatif "proprement réunionnais". Langue économique contre langue du cÏur: on est à une portée de canon du français langue étrangère et certains ne se sont pas privés de le dire assez explicitement. Et quand il devenait évident que, quand même, les Réunionnais parlaient français, on concédait qu'ils parlaient en fait un français macotte* (c'est-à-dire "sale", corrompu_) en oubliant bien sûr qu'il s'agit d'une (variété de) langue qui, depuis les origines, appartient à la dynamique linguistique de l'île de la Réunion. Cet ouvrage tente de le rappeler.